Thư, mon amie mille-feuille

Thư, mon amie mille-feuille

La jeune femme que je m’apprête à vous présenter ne correspond en rien au modèle       « standard » des jeunes Vietnamiennes de son âge, souvent timides et malheureusement tellement à l’étroit dans leurs modèles sociaux et mentaux.

Un modèle « hors-norme »

À 28 ans, femme d’affaires accomplie, célibataire assumée (pour le moment, mais… ne brusquons rien !), fille aimante, sœur et amie fidèle, belle, dynamique, espiègle, sportive et ouverte, Thư a fait éclater moult tabous et carcans étouffants du passé tout en conservant un respect profond envers sa culture et ses traditions. Je l’appelle affectueusement mon amie « mille-feuille » car depuis le début de notre amitié il y a près de 10 mois et au fil des confidences dont elle m’a une à une fait cadeau comme autant de petits joyaux, je ne cesse de découvrir chez elle de nouvelles dimensions qui m’étonnent à chaque fois. J’ai pris cette photo de Thư dans son bureau, un petit jour de semaine :

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La voici portant fièrement l’ao daitraditionnel, même si la couleur l’est un peu moins (traditionnelle, je veux dire). Vous aurez déjà compris que cette jeune dame ne disparaît généralement pas dans les motifs du papier peint…

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Deux éléments m’ont frappée lors de ma première rencontre avec Thư. Ma curiosité était piquée du fait qu’elle ait pris l’initiative de me contacter pour que nous prenions un repas ensemble après avoir entendu parler de moi par une amie commune. Déjà, ce comportement sortait de l’ordinaire. Une autre surprise m’attendait : son accent anglais impeccable, avec, à la clé, un riche vocabulaire. La conversation s’est engagée, facile, vivante, chaleureuse. C’est lors de ce repas que Thư m’a généreusement raconté certaines légendes vietnamiennes, dont deux se retrouvent dans l’article intitulé « Le festival du mi-automne ».

Femme d’affaires et voyageuse

Thư dirige Beebee Travel, une agence de voyages qui se distingue par ses visites pédestres de la ville de Hué et de la Citadelle, son quartier fortifié. Au cours de ces escapades, les voyageurs découvrent une foule de faits et d’anecdotes historiques, le tout dans une atmosphère conviviale et détendue. Thư organise également de nombreux voyages sur mesure, en mettant toujours en valeur le riche héritage historique du Vietnam. Elle se passionne depuis toujours pour son pays et pour sa culture, cherchant constamment à parfaire ses connaissances et accordant une grande importance à la formation de son équipe composée d’une dizaine de guides touristiques, tous à la pige.

Contrairement aux jeunes Vietnamiennes de son âge, Thư ne cherche pas constamment à cacher du soleil chaque centimètre de sa peau. Malgré que les canons de beauté favorisent ici une peau la plus blanche, la plus laiteuse possible, elle assume entièrement son joli teint basané, héritage d’ancêtres issus des minorités ethniques du nord. Ma jeune amie a une vie sociale très active, boit de la bière, apprécie le vin (les hommes boivent beaucoup alors que la plupart du temps, les femmes pas du tout), fait beaucoup de sport (natation l’été, tennis de table l’hiver) et voyage régulièrement au Vietnam et à l’étranger, parfois en solo. En 2015, elle a même parcouru seule en moto, en quatre jours, le trajet Hué — Saïgon : une expérience marquante, qu’elle qualifie de libératrice. Voici une image d’elle en cours de route :

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Un style de vie bien personnel

Toute jeune célibataire vietnamienne de 28 ans subit des pressions pour se marier.  Thư n’en accepte aucune. Pour le moment, elle profite à plein de sa liberté, d’autant plus qu’elle plaît beaucoup aux hommes. Pourtant, elle vit toujours chez sa mère. Quand je lui demande comment sa mère réagit au style de vie assez libéral de sa fille, Thư me répond qu’après de nombreuses et longues discussions avec sa mère à ce sujet, celle-ci accepte maintenant le style de vie de sa fille et ne pose plus de questions. En clair, la maman a été doucement, mais fermement amenée à comprendre que malgré tout l’amour que Thư lui voue — qui surprend même parfois l’Occidentale que je suis — elle n’a pas vraiment voix au chapitre. En fait, pas du tout.

Par contre, Thư respecte fidèlement les traditions en matière de rites, qu’il s’agisse du culte des ancêtres, des cérémonies entourant la pleine lune ou des fêtes annuelles. C’est d’ailleurs chez elle que mes amies et moi avons eu le privilège de célébrer la fête du Têt en février dernier. Nous y avons dégusté un repas somptueux et nous sommes amusées comme des gamines à jouer à des jeux de table traditionnels qu’elle tenait à nous faire découvrir. Autre particularité : Thư conserve fièrement son nom vietnamien, même si celui-ci représente un certain défi de prononciation pour ses amis foreigners. Sachez que l’apostrophe accolée au « u » complique sensiblement l’exercice d’authenticité langagière, d’autant plus que ce même « u » a eu la malencontreuse idée d’être précédé des lettres « th ». A priori inoffensif, ce tout petit prénom n’a en fait de simplicité que l’apparence. Enfin, l’attachement viscéral à la famille et le devoir filial sont au cœur de l’existence de ma jeune amie.

Le chapitre états-unien

Quelques mois après que j’aie connu Thư, je me suis bien aperçue qu’elle voyageait assez régulièrement d’un bout à l’autre du pays. Comme son agence de voyages offre des services surtout à Hué, cela m’intriguait. En poussant un peu mon investigation, j’ai découvert un autre pan de son existence. Il y a quelques années, alors qu’elle travaillait comme guide touristique pour une autre agence, mon amie a eu l’occasion d’effectuer un stage de deux mois en Arkansas dans le domaine de l’hospitalité avec des gens d’un peu  partout au monde. Comme elle a du bagout et se débrouille plutôt bien socialement, elle s’est liée d’amitié, en marge de son stage,  avec des gens d’affaires dont l’entreprise œuvre au Vietnam. Bref, au terme de ces trois mois, elle avait en poche un contrat que je devine assez lucratif, qui  l’amène à jouer un double rôle d’interprète et de représentante commerciale plusieurs fois par année lors de rencontres d’affaires qui ont lieu principalement à Saïgon et à Hanoï. La voici dans le feu de l’action lors d’un de ces évènements :

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Ces nouvelles informations me permettaient de comprendre ce qui faisait que Thư me paraissait très bien se débrouiller financièrement. Bien sûr, son agence de voyages semble avoir du succès, mais quand même… Mais je n’étais pas au bout de mes surprises !

La filière Da Nang

Environ deux mois plus tard, au cours d’un repas convivial et un chouïa arrosé, Thư me lance une invitation : « Que dirais-tu que toi et moi allions passer un weekend à Da Nang, au bord de la mer ? » —Je réponds tout de go « Bien sûr, mais… Où allons-nous loger ? » — « Dans mon appartement » rétorque-t-elle, la chipie ! « Je ne l’ai encore dit à personne, même pas à ma mère, mais j’ai acheté un appartement sur plans il y a 18 mois dans le plus gros édifice à condos du bord de mer de Da Nang et je suis en train de finir de le meubler ». Depuis qu’elle l’a acquise, cette propriété a gagné près de 60 % de valeur ! J’ai donc eu le plaisir de passer un très joyeux weekend dans ce lieu agréable et aménagé avec beaucoup de goût, en fort bonne compagnie de surcroît. Quelques semaines plus tard, Thư signait un bail d’un an avec un locataire coréen pour un montant couvrant les frais d’hypothèques et autres. Quand je vous disais que notre amie a les affaires dans le sang… Elle a 28 ans ! Et elle a concocté seule l’ensemble de la chose ; je ne peux que lui lever mon chapeau.

J’ai eu droit à ma prochaine révélation quelques semaines plus tard, encore une fois dans le domaine des finances. Ma jeune amie m’a confié qu’elle prend bien soin de conserver ses économies en devises américaines. Décidément, cette moins de 30 ans en aurait long à montrer à bien des gens en matière de planification financière, à moi y compris !

L’aidante naturelle

Thư vit avec sa mère, envers qui elle a un grand respect doublé d’une immense affection. Les rôles parents/enfants s’inversent précocement au Vietnam, si bien que les jeunes adultes se sentent très responsables de leurs parents et deviennent assez rapidement leurs protecteurs et leurs pourvoyeurs. Par exemple, Thư n’a pas hésité, même si elle avait amorcé une belle carrière à Saïgon après ses études universitaires et que cette ville seyait très bien à son tempérament, à tout laisser — travail, copain, etc. — pour venir s’occuper à temps plein de son père qui avait un grave cancer. Elle l’a accompagné pendant neuf mois, jusqu’à sa mort. Pourtant, cet homme avait été très loin du père idéal. Quand je l’ai interrogée sur les motifs qui l’ont menée à mettre sa vie entre parenthèses pour faire office d’aidante naturelle, elle m’a simplement répondu que c’était son rôle de fille, que cette décision s’était imposée d’elle-même, tout naturellement. Mon amie Katie, qui m’a enseigné le Vietnamien, a fait de même lorsque sa mère est devenue veuve : elle aussi a quitté Saïgon pour venir s’occuper de sa maman. En rétrospective, Thư se sent même privilégiée d’avoir pu vivre ces moments de proximité avec son père, car une belle réconciliation a pu avoir lieu entre eux. Devant l’inéluctable fin de sa vie, il semble que cet homme ait eu la capacité de reconnaître avec lucidité les blessures infligées à ses proches du fait qu’il avait été un père absent, souvent plus enclin à passer du temps avec ses amis qu’avec sa famille, comme bien des hommes de sa génération. Cette ouverture du cœur dans la vulnérabilité a eu un puissant effet apaisant et guérisseur sur l’ensemble de la famille.

L’enfance

Il m’arrive souvent de me demander ce qui a amené Thư à devenir cette jeune femme si attachante et complexe, un peu mystérieuse et définitivement hors-norme. Comme nous tous, certains éléments marquants de son passé l’ont forgée. Je me suis donc intéressée à son histoire.

D’origines modestes, Thư a été élevée avec une grande sœur et un petit frère. À cette époque, une politique nationale incitait fortement les employés de la fonction publique à limiter leur famille à deux enfants, sous peine de représailles. À la naissance du troisième enfant, le père de Thư, qui occupait un emploi subalterne dans la fonction publique, subit une importante rétrogradation. La situation financière de la famille, déjà serrée, devint précaire. À l’école, Thư a longtemps fait l’objet d’intimidation, à la fois à cause de son statut de « pauvre » et de son teint plus foncé que la moyenne. Du fait de l’absence de son père, malheureusement typique de cette génération d’hommes ayant eu peu de modèles inspirants et ayant souffert de la guerre et de grandes privations, le couple que formaient ses parents ne constituait en rien un modèle de relation amoureuse enviable. De cette homme qui chantait, jouait de la guitare et cultivait de nombreuses amitiés, parfois au détriment de sa famille, Thư a tout de même hérité une belle joie de vivre et le sens de la fête. Enfin, de l’aveu même de sa mère aujourd’hui, le petit garçon de la famille obtenait tous les privilèges, ce qui créa de grandes iniquités dans la fratrie. Il disposait de la meilleure chambre de la maison, n’avait aucune tâche ménagère à accomplir, bénéficiait des meilleurs plats, s’assoyait plus près de l’autel familial que les autres lors des cérémonies et bien sûr, faisait l’objet de constants éloges. On peut imaginer que les inévitables blessures générées par de telles circonstances, jumelées à l’amour et à l’admiration qu’elle porte à sa mère depuis son veuvage, ont profondément marqué la psyché de mon amie, façonné sa perception des choses et influencé ses choix de vie, selon cette singulière alchimie propre à l’inconscient de chacun. Bien malin celui qui pourrait faire la cartographie exacte des causes et des effets dont il est question ici !

Le mystère se poursuit…

J’ai une immense affection pour Thư et beaucoup de plaisir en sa compagnie. Elle est mon amie vietnamienne la plus proche. Pourtant, à certains égards, elle reste énigmatique, secrète. Je suis convaincue que je n’ai encore accès qu’à certains « étages », qu’elle choisit de partager  lorsqu’elle se sent prête à le faire. Je crois qu’elle gagnerait parfois à baisser les armes, mais qui suis-je pour dire cela ? Encore dernièrement, elle m’a fait une confidence qui m’a abasourdie. Bien sûr, je ne révèlerai pas son secret, mais qu’il suffise de mentionner qu’il s’agit de quelque chose de costaud, qui pourrait avoir une incidence importante, voire déterminante, sur son parcours de vie. Les personnes au courant de la chose se comptent sur les doigts d’une main, même si ce nouveau retournement se préparait à l’insu de tous depuis plusieurs années déjà.

Chère Thư. Elle s’est taillé une place dans mon cœur à tout jamais.

À bientôt !

 

 

 

Vietnam – Prise 2

Déjà sept mois de passés sur douze! L’air de rien, subrepticement, ce périple commence à se rapprocher tout doucement de sa conclusion. Les premières pensées de l’après-Vietnam ont commencé à s’infiltrer dans mon esprit, jusqu’à former un léger sillon maintenant quasi familier. Petit serrement de cœur, je l’avoue. Tous ceux qui ont vécu à l’étranger vous le diront : le retour au pays comporte son lot de défis auxquels je sais parfaitement que je n’échapperai pas. Pour le moment, ce « dossier » ne fait que rôder dans mes parages psychologiques. Il me courtise, cherche à s’inviter chez moi. Je lui accorde prudemment une certaine attention, mais ne lui ai pas encore franchement ouvert la porte. J’ai encore beaucoup de visite à la maison!

Ces sept mois à Hué ont été faits de visages, de phases, d’étonnements, de déceptions et d’émerveillements de tout acabit. Mes débuts ont été exaltants. J’aime la nouveauté, la différence me fascine : le Vietnam m’a royalement servie! J’ai eu le privilège de bénéficier d’un accueil chaleureux, d’un soutien efficace et, disons-le, d’une certaine chance, si bien qu’à peine un mois après mon arrivée, j’avais emménagé dans une assez jolie maison, acheté mon scooter — ce cher Georges, qui m’a rajeunie de 20 ans! – constitué un réseau social ma foi assez intéressant et commencé à donner forme à mon projet professionnel. J’étais ravie. J’avais parfaitement conscience que j’étais en phase de lune de miel, presque de fascination amoureuse face à mon nouveau pays d’adoption. Une joie intense m’habitait et le statut d’expatriée me procurait un sentiment de liberté très particulier. J’ai essayé de comprendre cet état émotionnel analogue à une certaine ébriété psychique.

D’abord, ici, on ne connaît ni ma famille, ni mon statut social, ni ma réputation, ni mon histoire personnelle. C’est une sensation extraordinaire, qui me donnait l’impression d’avoir le pouvoir de me créer une nouvelle vie, de faire de nouveaux choix, presque de redéfinir la personne que je souhaitais être. Chaque rencontre étant dépouillée des cadres de référence habituels, j’avais le sentiment d’être accueillie pour ce que j’étais, que l’expérience que faisait l’autre de moi s’en trouvait automatiquement plus authentique, immédiate, se construisant nécessairement sur le présent. La découverte du nouveau à tous les plans a profondément nourri ma curiosité souvent amusée, attendrie, parfois tout de même un peu inquiète, me connectant dans tous les cas à une formidable vitalité. Cet état de déstabilisation généralisé, plutôt joyeux dans l’ensemble, mène inévitablement à une plus grande acuité de présence dans l’instant. L’expérience s’est souvent avérée jubilatoire. J’ai aimé rencontrer toutes ces nouvelles personnes tellement différentes, découvrir — je suis loin d’avoir fini — cette culture si complexe, cette langue bizarre, me familiariser avec mon contexte professionnel, découvrir mon voisinage, apprendre à faire corps avec le trafic, goûter la culture vietnamienne et nouer des liens avec des étrangers de partout au monde. Quel beau terrain de jeu!

J’ai éprouvé un plaisir certain à me « dépoussiérer » et à dépasser certaines limites, souvent en rapport avec le monde animal — reptiles, insectes… et petits mammifères. J’avoue cependant qu’un des moments les plus bas de mon séjour a consisté en une course effrénée de près d’une heure pendant laquelle ma propriétaire, son oncle et moi avons zigzagué ma maison, sans le moindre chouia de succès ni un soupçon d’élégance, pour tenter d’amener un rat à sortir de chez moi. La classique, intimidante et très peu ragoûtante trappe à souris nous a allègrement supplantés au niveau de l’efficacité, il va sans dire. Cela a tout de même impliqué que j’ai eu un colocataire pas vraiment désiré pendant toute une nuit et qu’il m’a été donné d’avoir des réveils plus agréables que celui qui m’attendait le lendemain matin…

Même pendant l’inondation de ma maison, malgré la panne d’électricité et mon téléphone qui rendait l’âme, j’avais conscience que je vivais une expérience assez unique et dont je me souviendrais longtemps, qu’il n’y avait pas de réel danger. Bon. L’épisode surréel pendant lequel j’ai réussi à m’enfermer sur le balcon de l’étage m’a tout de même secouée, mais quand on me demandait après coup si j’avais trouvé l’expérience difficile… impossible de répondre par l’affirmative! Dans le feu de l’action, j’enregistrais toutes ces images de l’eau qui montait, des meubles que l’on plaçait sur les tables, des gens qui marchaient dans la rue avec de l’eau jusqu’à la taille, des bateaux qui passaient devant ma maison, de toute cette entraide entre voisins dont j’étais témoin (et objet) et cela m’intéressait profondément. J’irais même jusqu’à dire que je ressentais une certaine fierté de vivre des événements aussi inusités, que des choses aussi excitantes m’arrivent.

Et il y a tout l’aspect relationnel de la vie d’expatriée, à la fois avec les Vietnamiens et avec la faune des étrangers. Depuis le début, j’essaie de créer des liens avec des gens de la place, mais même avec toute la bonne volonté du monde, la barrière de la langue pose des limites importantes. Jusqu’ici, le fait de parler trois langues (français, anglais et espagnol) m’avait donné l’impression de n’avoir que peu de limites. Ouïe! L’humilité devient de mise quand on se rend compte que tout contact autre que les petites phrases banales de la vie dépend du niveau d’anglais de son interlocuteur! Je m’acharne toujours à apprendre cette langue invraisemblable avec des résultats somme toute peu convaincants, mais je persiste, car cela m’ouvre indubitablement des portes. Je profite souvent sans vergogne de l’effet de surprise que je crée quand je réussis à baragouiner quelques phrases devant un interlocuteur sidéré qui souvent, après quelques minutes de totale incrédulité, se met à rire et à se taper sur les cuisses devant ma prestation! J’entretiens des liens significatifs avec mes collègues et quelques ami. e. s, particulièrement avec deux jeunes femmes avec qui j’ai développé une véritable relation de cœur et avec une petite fille de 8 ans à laquelle je me sens très attachée. J’ai rencontré une nonne bouddhiste magnifique qui, au fil du temps, par petites touches, me permet de m’approcher de sa communauté. Toutes ces personnes m’ouvrent un monde fascinant. Bien sûr, le statut d’étrangère de passage colore toutes ces relations, car par définition, on connaît leur date de péremption.

Il y a quelques semaines, j’étais à Da Nang par affaire et tôt le matin, je marchais sur la plage. Je vois un peu plus loin une vieille femme toute ridée, qui ramasse des coquillages, sa palanche de bambou et ses paniers posés à côté d’elle. Elle se lève et me regarde venir vers elle, intensément, sans bouger. Arrivée à sa hauteur, je m’arrête, incertaine, ne sachant trop quoi faire. Elle est très vieille, profondément ridée, courbée. Nous nous regardons pendant de longues secondes. Puis, à l’unisson, de larges sourires naissent sur nos visages. Instinctivement, je lui prends les mains, qu’elle me donne tout entières. Ces mains se serrent, le rire fuse par grands éclats, les cœurs se touchent. L’espace d’un instant, nous voilà sœurs, mères et filles l’une de l’autre, unies dans notre humanité partagée. Puis doucement, j’ai repris mon chemin, profondément nourrie et reconnaissante de ce moment de pure communion.

De nombreux Vietnamiens, surtout les jeunes, sont fascinés par les étrangers. Une grande frange de la jeunesse déploie beaucoup d’efforts pour apprendre l’anglais, langue de tous les horizons s’il en est. On m’invite régulièrement — comme tous les étrangers — à venir parler aux étudiants dans les classes ou lors d’activités spéciales. Il n’est pas rare, dans les lieux touristiques, qu’un ou deux jeunes vous abordent pour vous demander de deviser en anglais pendant quelques minutes. Au supermarché, des parents incitent leurs petits enfants à vous dire quelques phrases en « Enlis ». C’est sans filtre que les jeunes cherchent le contact, l’occasion de parler anglais, de poser des questions sur nos origines, notre âge, notre histoire. Rien pour diminuer l’ego de la madame! En fait, je réalise que j’ai plaisir à me sentir « spéciale », différente, intrigante et souvent… enviée (ça fait un peu mal à écrire…). J’ai conscience que mon histoire personnelle de jumelle identique et huitième de famille font que je goûte ce plaisir un peu coupable avec une certaine volupté, en m’illusionnant parfois sur ce que cela révèle de ma personne.

Le fait que j’aie 62 ans, que je vive seule, me déplace à ma guise et aie une vie sociale assez développée suscite beaucoup de curiosité chez les femmes de tous âges. Cela m’a attiré les confidences parfois déchirantes de jeunes femmes qui se sentent souvent à l’étroit dans les rôles sociaux qui leur sont proposés. J’essaie de traiter ces confidences avec toute la délicatesse du monde, sachant fort bien que je ne suis ici que de passage. Je m’efforce de soutenir les mouvements de vie qui habitent ces jeunes femmes, tout en tenant compte de leur contexte. Rien d’évident, vraiment. Je sens que parfois, le simple fait qu’une oreille bienveillante les écoute réellement a un effet sur elles. J’irais jusqu’à dire que cet aspect de mes relations interpersonnelles est en passe de devenir un des volets les plus significatifs de mon séjour en terre vietnamienne.

Bien sûr, avec le temps qui a passé, l’exaltation s’est atténuée et mes sens se sont quelque peu émoussés. Même si le plaisir de la découverte subsiste, le quotidien et les habitudes ont repris leurs droits. Inévitablement, un ressac s’est produit. D’abord, une surprise insoupçonnée m’attendait au tournant : un peu subjuguée par ce que j’appellerai « tous les possibles » que m’offrait ma nouvelle vie, je n’avais pas réalisé que j’avais apporté dans mes bagages tous les vieux personnages peu glorieux dont je me pensais libérée et que ceux-ci n’attendaient que l’occasion de réapparaître dans toute leur splendeur! Comment ai-je pu les oublier, ceux-là? Un à un, ils ont refait surface, déboulonnant pas toujours élégamment cette nouvelle « Christiane » glorifiée dont je me targuais. Jon Kabat-Zinn ne savait si bien dire quand il a écrit « Où tu vas, tu es » (Wherever you go, there you are). Je confirme et je signe. Il a entièrement raison!

En février, j’ai voyagé avec grand plaisir pendant trois semaines avec deux amies très proches. La solitude et le mal du pays m’ont frappée de plein fouet après leur départ. Tout à coup, je ne voyais que le trafic impossible, la saleté, les « bibittes », l’inimitié des vendeurs qui cherchent à vous faire payer trois fois le prix d’un item parce que vous êtes étranger… À ce chapitre, je dirai à mes amis québécois que le passage d’Anne Dorval à l’émission « Tout le monde en parle », que j’ai regardé sur U’Tube, n’a rien fait pour attiser mon amour du Vietnam! Ni le visage de mon amie Marie-Ève, en visite à Hué, quand je l’ai emmenée visiter mon bureau — ou plutôt mon coqueron. Je tombais de mon piédestal. J’ai eu tout à coup l’impression que ce que je faisais au plan professionnel n’avait que peu de valeur, qu’il n’en resterait que dalle. Un beau lundi matin, il y a quinze jours, j’ai un peu « pété les plombs » après avoir passé mon week-end à donner une formation qui me tenait très à cœur à un groupe de professeurs qui entraient et sortaient de la classe à tout moment et ne s’impliquaient que bien tièdement. Le matin suivant, mes deux collègues vietnamiennes parlaient et rigolaient depuis une bonne heure bien sûr en vietnamien et bien sûr, très fort, et ce, à deux pas de moi. La moutarde m’a montée au nez puis…Basta! Cela ne passait plus. D’un clac! bien senti, j’ai fermé mon portable et annoncé que j’allais travailler chez moi, pour cause d’étirement excessif de l’élastique de l’adaptation culturelle. Je suis restée deux jours enfermée, sans parler à âme qui vive, à m’avouer l’étendue de mon ras-le-bol et à le vivre à fond, sans fard. Il va sans dire que l’exaltation en a pris pour son rhume! Puis peu à peu, la colère et la tristesse m’ont amenée vers quelque chose de plus vaste. J’ai vraiment vu que c’est là que se situe la véritable opportunité qui m’est offerte de m’élargir comme personne. Cet accusé réception brutal de la différence m’offre deux possibilités : ou je me braque et m’enferme dans une attitude de jugement et de mépris guindé, ou je modifie mon approche. Et ladite modification ne peut se faire, il me semble, que dans un élargissement considérable de ma perspective. Je me sens encore étourdie et un peu sous le choc de cet épisode, mais il me donne un goût de réel non édulcoré qui me plaît, me stimule. À nouveau donc : à nous deux, Vietnam!

Curiosités monumentales

Au nord-est de Hué s’étend une grande lagune séparée de la Mer de Chine par une étroite bande de terre. De nombreux Vietnamiens vivant à l’étranger s’y font construire d’énormes et extravagants monuments funéraires. Des centaines et des centaines de ces tombes plus impressionnantes les unes que les autres bornent la lagune. Si vous vous y promenez, voici le paysage qu’il vous sera donné de voir :

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J’ai choisi une de ces tombes au hasard, pour vous permettre d’en mieux saisir le détail.

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La diaspora ne fait pas dans la modestie quand vient le temps de construire sa demeure éternelle en terre natale!

Des copines un peu spéciales

Peu après mon arrivée au Vietnam, mon ami Rodrigo et moi visitions une pagode (temple bouddhiste) du coin et y avons rencontré une nonne à laquelle Rodrigo a eu la très bonne idée d’adresser la parole, touché qu’il était par ce que dégageait cette femme. Nous avons alors eu la surprise de découvrir que Sister Minh Thuan parlait très bien anglais et vivait dans un monastère des environs. Après quelques minutes de conversation, j’ai eu l’élan de lui demander si je pouvais lui rendre visite. C’est là qu’est née notre amitié, qui s’étend maintenant à quelques autres nonnes, dont une abbesse fort sympathique. Je vous  présente donc mes deux amies, lors d’une balade en forêt au bord de la Rivière aux Parfums. Sister Thuan porte le voile.

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N’est-ce pas qu’elles sont belles?

À bientôt!