Thư, mon amie mille-feuille

Thư, mon amie mille-feuille

La jeune femme que je m’apprête à vous présenter ne correspond en rien au modèle       « standard » des jeunes Vietnamiennes de son âge, souvent timides et malheureusement tellement à l’étroit dans leurs modèles sociaux et mentaux.

Un modèle « hors-norme »

À 28 ans, femme d’affaires accomplie, célibataire assumée (pour le moment, mais… ne brusquons rien !), fille aimante, sœur et amie fidèle, belle, dynamique, espiègle, sportive et ouverte, Thư a fait éclater moult tabous et carcans étouffants du passé tout en conservant un respect profond envers sa culture et ses traditions. Je l’appelle affectueusement mon amie « mille-feuille » car depuis le début de notre amitié il y a près de 10 mois et au fil des confidences dont elle m’a une à une fait cadeau comme autant de petits joyaux, je ne cesse de découvrir chez elle de nouvelles dimensions qui m’étonnent à chaque fois. J’ai pris cette photo de Thư dans son bureau, un petit jour de semaine :

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La voici portant fièrement l’ao daitraditionnel, même si la couleur l’est un peu moins (traditionnelle, je veux dire). Vous aurez déjà compris que cette jeune dame ne disparaît généralement pas dans les motifs du papier peint…

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Deux éléments m’ont frappée lors de ma première rencontre avec Thư. Ma curiosité était piquée du fait qu’elle ait pris l’initiative de me contacter pour que nous prenions un repas ensemble après avoir entendu parler de moi par une amie commune. Déjà, ce comportement sortait de l’ordinaire. Une autre surprise m’attendait : son accent anglais impeccable, avec, à la clé, un riche vocabulaire. La conversation s’est engagée, facile, vivante, chaleureuse. C’est lors de ce repas que Thư m’a généreusement raconté certaines légendes vietnamiennes, dont deux se retrouvent dans l’article intitulé « Le festival du mi-automne ».

Femme d’affaires et voyageuse

Thư dirige Beebee Travel, une agence de voyages qui se distingue par ses visites pédestres de la ville de Hué et de la Citadelle, son quartier fortifié. Au cours de ces escapades, les voyageurs découvrent une foule de faits et d’anecdotes historiques, le tout dans une atmosphère conviviale et détendue. Thư organise également de nombreux voyages sur mesure, en mettant toujours en valeur le riche héritage historique du Vietnam. Elle se passionne depuis toujours pour son pays et pour sa culture, cherchant constamment à parfaire ses connaissances et accordant une grande importance à la formation de son équipe composée d’une dizaine de guides touristiques, tous à la pige.

Contrairement aux jeunes Vietnamiennes de son âge, Thư ne cherche pas constamment à cacher du soleil chaque centimètre de sa peau. Malgré que les canons de beauté favorisent ici une peau la plus blanche, la plus laiteuse possible, elle assume entièrement son joli teint basané, héritage d’ancêtres issus des minorités ethniques du nord. Ma jeune amie a une vie sociale très active, boit de la bière, apprécie le vin (les hommes boivent beaucoup alors que la plupart du temps, les femmes pas du tout), fait beaucoup de sport (natation l’été, tennis de table l’hiver) et voyage régulièrement au Vietnam et à l’étranger, parfois en solo. En 2015, elle a même parcouru seule en moto, en quatre jours, le trajet Hué — Saïgon : une expérience marquante, qu’elle qualifie de libératrice. Voici une image d’elle en cours de route :

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Un style de vie bien personnel

Toute jeune célibataire vietnamienne de 28 ans subit des pressions pour se marier.  Thư n’en accepte aucune. Pour le moment, elle profite à plein de sa liberté, d’autant plus qu’elle plaît beaucoup aux hommes. Pourtant, elle vit toujours chez sa mère. Quand je lui demande comment sa mère réagit au style de vie assez libéral de sa fille, Thư me répond qu’après de nombreuses et longues discussions avec sa mère à ce sujet, celle-ci accepte maintenant le style de vie de sa fille et ne pose plus de questions. En clair, la maman a été doucement, mais fermement amenée à comprendre que malgré tout l’amour que Thư lui voue — qui surprend même parfois l’Occidentale que je suis — elle n’a pas vraiment voix au chapitre. En fait, pas du tout.

Par contre, Thư respecte fidèlement les traditions en matière de rites, qu’il s’agisse du culte des ancêtres, des cérémonies entourant la pleine lune ou des fêtes annuelles. C’est d’ailleurs chez elle que mes amies et moi avons eu le privilège de célébrer la fête du Têt en février dernier. Nous y avons dégusté un repas somptueux et nous sommes amusées comme des gamines à jouer à des jeux de table traditionnels qu’elle tenait à nous faire découvrir. Autre particularité : Thư conserve fièrement son nom vietnamien, même si celui-ci représente un certain défi de prononciation pour ses amis foreigners. Sachez que l’apostrophe accolée au « u » complique sensiblement l’exercice d’authenticité langagière, d’autant plus que ce même « u » a eu la malencontreuse idée d’être précédé des lettres « th ». A priori inoffensif, ce tout petit prénom n’a en fait de simplicité que l’apparence. Enfin, l’attachement viscéral à la famille et le devoir filial sont au cœur de l’existence de ma jeune amie.

Le chapitre états-unien

Quelques mois après que j’aie connu Thư, je me suis bien aperçue qu’elle voyageait assez régulièrement d’un bout à l’autre du pays. Comme son agence de voyages offre des services surtout à Hué, cela m’intriguait. En poussant un peu mon investigation, j’ai découvert un autre pan de son existence. Il y a quelques années, alors qu’elle travaillait comme guide touristique pour une autre agence, mon amie a eu l’occasion d’effectuer un stage de deux mois en Arkansas dans le domaine de l’hospitalité avec des gens d’un peu  partout au monde. Comme elle a du bagout et se débrouille plutôt bien socialement, elle s’est liée d’amitié, en marge de son stage,  avec des gens d’affaires dont l’entreprise œuvre au Vietnam. Bref, au terme de ces trois mois, elle avait en poche un contrat que je devine assez lucratif, qui  l’amène à jouer un double rôle d’interprète et de représentante commerciale plusieurs fois par année lors de rencontres d’affaires qui ont lieu principalement à Saïgon et à Hanoï. La voici dans le feu de l’action lors d’un de ces évènements :

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Ces nouvelles informations me permettaient de comprendre ce qui faisait que Thư me paraissait très bien se débrouiller financièrement. Bien sûr, son agence de voyages semble avoir du succès, mais quand même… Mais je n’étais pas au bout de mes surprises !

La filière Da Nang

Environ deux mois plus tard, au cours d’un repas convivial et un chouïa arrosé, Thư me lance une invitation : « Que dirais-tu que toi et moi allions passer un weekend à Da Nang, au bord de la mer ? » —Je réponds tout de go « Bien sûr, mais… Où allons-nous loger ? » — « Dans mon appartement » rétorque-t-elle, la chipie ! « Je ne l’ai encore dit à personne, même pas à ma mère, mais j’ai acheté un appartement sur plans il y a 18 mois dans le plus gros édifice à condos du bord de mer de Da Nang et je suis en train de finir de le meubler ». Depuis qu’elle l’a acquise, cette propriété a gagné près de 60 % de valeur ! J’ai donc eu le plaisir de passer un très joyeux weekend dans ce lieu agréable et aménagé avec beaucoup de goût, en fort bonne compagnie de surcroît. Quelques semaines plus tard, Thư signait un bail d’un an avec un locataire coréen pour un montant couvrant les frais d’hypothèques et autres. Quand je vous disais que notre amie a les affaires dans le sang… Elle a 28 ans ! Et elle a concocté seule l’ensemble de la chose ; je ne peux que lui lever mon chapeau.

J’ai eu droit à ma prochaine révélation quelques semaines plus tard, encore une fois dans le domaine des finances. Ma jeune amie m’a confié qu’elle prend bien soin de conserver ses économies en devises américaines. Décidément, cette moins de 30 ans en aurait long à montrer à bien des gens en matière de planification financière, à moi y compris !

L’aidante naturelle

Thư vit avec sa mère, envers qui elle a un grand respect doublé d’une immense affection. Les rôles parents/enfants s’inversent précocement au Vietnam, si bien que les jeunes adultes se sentent très responsables de leurs parents et deviennent assez rapidement leurs protecteurs et leurs pourvoyeurs. Par exemple, Thư n’a pas hésité, même si elle avait amorcé une belle carrière à Saïgon après ses études universitaires et que cette ville seyait très bien à son tempérament, à tout laisser — travail, copain, etc. — pour venir s’occuper à temps plein de son père qui avait un grave cancer. Elle l’a accompagné pendant neuf mois, jusqu’à sa mort. Pourtant, cet homme avait été très loin du père idéal. Quand je l’ai interrogée sur les motifs qui l’ont menée à mettre sa vie entre parenthèses pour faire office d’aidante naturelle, elle m’a simplement répondu que c’était son rôle de fille, que cette décision s’était imposée d’elle-même, tout naturellement. Mon amie Katie, qui m’a enseigné le Vietnamien, a fait de même lorsque sa mère est devenue veuve : elle aussi a quitté Saïgon pour venir s’occuper de sa maman. En rétrospective, Thư se sent même privilégiée d’avoir pu vivre ces moments de proximité avec son père, car une belle réconciliation a pu avoir lieu entre eux. Devant l’inéluctable fin de sa vie, il semble que cet homme ait eu la capacité de reconnaître avec lucidité les blessures infligées à ses proches du fait qu’il avait été un père absent, souvent plus enclin à passer du temps avec ses amis qu’avec sa famille, comme bien des hommes de sa génération. Cette ouverture du cœur dans la vulnérabilité a eu un puissant effet apaisant et guérisseur sur l’ensemble de la famille.

L’enfance

Il m’arrive souvent de me demander ce qui a amené Thư à devenir cette jeune femme si attachante et complexe, un peu mystérieuse et définitivement hors-norme. Comme nous tous, certains éléments marquants de son passé l’ont forgée. Je me suis donc intéressée à son histoire.

D’origines modestes, Thư a été élevée avec une grande sœur et un petit frère. À cette époque, une politique nationale incitait fortement les employés de la fonction publique à limiter leur famille à deux enfants, sous peine de représailles. À la naissance du troisième enfant, le père de Thư, qui occupait un emploi subalterne dans la fonction publique, subit une importante rétrogradation. La situation financière de la famille, déjà serrée, devint précaire. À l’école, Thư a longtemps fait l’objet d’intimidation, à la fois à cause de son statut de « pauvre » et de son teint plus foncé que la moyenne. Du fait de l’absence de son père, malheureusement typique de cette génération d’hommes ayant eu peu de modèles inspirants et ayant souffert de la guerre et de grandes privations, le couple que formaient ses parents ne constituait en rien un modèle de relation amoureuse enviable. De cette homme qui chantait, jouait de la guitare et cultivait de nombreuses amitiés, parfois au détriment de sa famille, Thư a tout de même hérité une belle joie de vivre et le sens de la fête. Enfin, de l’aveu même de sa mère aujourd’hui, le petit garçon de la famille obtenait tous les privilèges, ce qui créa de grandes iniquités dans la fratrie. Il disposait de la meilleure chambre de la maison, n’avait aucune tâche ménagère à accomplir, bénéficiait des meilleurs plats, s’assoyait plus près de l’autel familial que les autres lors des cérémonies et bien sûr, faisait l’objet de constants éloges. On peut imaginer que les inévitables blessures générées par de telles circonstances, jumelées à l’amour et à l’admiration qu’elle porte à sa mère depuis son veuvage, ont profondément marqué la psyché de mon amie, façonné sa perception des choses et influencé ses choix de vie, selon cette singulière alchimie propre à l’inconscient de chacun. Bien malin celui qui pourrait faire la cartographie exacte des causes et des effets dont il est question ici !

Le mystère se poursuit…

J’ai une immense affection pour Thư et beaucoup de plaisir en sa compagnie. Elle est mon amie vietnamienne la plus proche. Pourtant, à certains égards, elle reste énigmatique, secrète. Je suis convaincue que je n’ai encore accès qu’à certains « étages », qu’elle choisit de partager  lorsqu’elle se sent prête à le faire. Je crois qu’elle gagnerait parfois à baisser les armes, mais qui suis-je pour dire cela ? Encore dernièrement, elle m’a fait une confidence qui m’a abasourdie. Bien sûr, je ne révèlerai pas son secret, mais qu’il suffise de mentionner qu’il s’agit de quelque chose de costaud, qui pourrait avoir une incidence importante, voire déterminante, sur son parcours de vie. Les personnes au courant de la chose se comptent sur les doigts d’une main, même si ce nouveau retournement se préparait à l’insu de tous depuis plusieurs années déjà.

Chère Thư. Elle s’est taillé une place dans mon cœur à tout jamais.

À bientôt !

 

 

 

Madame Nga – Entre tradition et modernité

Au cours des prochains articles, j’aimerais vous présenter certains personnages de mon entourage huesque, simplement pour vous donner une idée de la diversité et de la richesse de la faune humaine que j’ai le bonheur de côtoyer, tant chez les Vietnamiens d’origine que chez les étrangers ayant élu domicile à Hué. Les destins individuels ont l’heur de me passionner, même de me fasciner : qu’est-ce qui fait que nous nous rencontrons à un moment et à un lieu précis, que nos routes se croisent et que le lien se crée l’espace d’un instant, de quelques mois ou d’une existence ? Mystère et boule de gomme. Remontons donc le fil de quelques-uns de ces liens dont l’avenir révélera l’éphémérité ou la pérennité.

Madame Nga

J’ai une affection inconditionnelle pour cette mi-cinquantenaire énergique, vice-rectrice du collège où je travaille. En plus de son fort dynamisme, il émane d’elle non seulement une bonté hors du commun, mais une joie de vivre éclatante qui fait de chacun de ses éclats de rire une fête irrésistible pour le cœur. Madame Nga a un amour profond pour son pays et pour ses traditions, tout en étant une femme bien de son temps, ce qui donne à son profil un relief bien particulier.

Comme la grande majorité des Vietnamiens, Nga a connu la pauvreté dans son enfance. Orphelin de la Première Guerre mondiale, son grand-père paternel fut toute sa vie domestique d’une famille de mandarins de la cité impériale de Hué, à titre de conducteur de cyclo-pousse personnel d’un haut fonctionnaire. Après leur mariage, les parents de Nga choisirent de vivre en campagne non loin de Hué afin d’assurer  l’autonomie alimentaire de leur famille, qui compta bientôt quatre enfants : deux garçons et deux filles. À l’instar de son propre paternel, le père de Nga occupa sa vie durant le poste de chauffeur personnel d’un fonctionnaire important de la ville, un juge cette fois, sa mère tenant maison, fabriquant et vendant du pain et faisant des ménages chez des gens plus aisés. Comme dans toute maisonnée vietnamienne, seules la mère et les filles contribuaient à la confection des repas et aux tâches ménagères : Nga relate que toute petite, comme la famille n’avait pas l’eau courante, elle et sa sœur se rendaient à pied au village parfois jusqu’à 20 fois par jour, chacune avec sa palanque de bambou et deux grands seaux, pour puiser l’eau et la rapporter à la maison. Devant les plaintes répétées des petites filles, les parents décrétèrent que les garçons devaient accompagner leurs sœurs au village à tout le moins pour puiser l’eau — tâche  éreintante —, mais le transport des seaux à la maison demeura la responsabilité des filles.

 

 

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Dès qu’elle évoque ses parents, des torrents de larmes jaillissent des yeux de Nga. Tous deux sont morts subitement à une dizaine d’années d’intervalle, son père dans la jeune cinquantaine à la suite d’une électrocution et sa mère après un violent infarctus. Nga a profondément aimé et admiré ses deux parents, qu’elle décrit comme généreux et très impliqués dans leur communauté. De son père, elle appréciait particulièrement la vivacité d’esprit, l’entregent, les nombreux talents (il pouvait tout faire en construction, jouait de la guitare et de l’harmonica) et la joie de vivre dont elle a hérité. Surtout, à la différence des autres pères vietnamiens dont il subissait imperturbablement les critiques, il s’intéressait autant à ses filles qu’à ses garçons, s’amusant avec elles et souhaitant leur épanouissement. Nga garde un souvenir très ému de sa mère et des années de proximité qu’elle a vécues avec elle après la mort de son père, années qui furent aussi brutalement interrompues.

Après avoir obtenu son diplôme de l’École normale de Hué, Nga fut recrutée par le Comité populaire de la ville de Hué, où elle connut son futur mari, qu’elle épousa à l’âge de 27 ans, un âge relativement avancé pour une Viernamienne. À noter qu’elle avait déjà repoussé les approches de trois prétendants, ce qui démontre qu’elle n’hésitait pas à résister aux diktats sociaux selon lesquels le célibat devient une tare après l’âge de 30 ans, surtout chez la femme. Le jour de son mariage, Nga emménagea comme il se devait chez sa belle famille  à titre d’épouse de l’aîné d’une famille de six filles et de deux garçons, dont elle devint d’office la cuisinière et la femme de ménage, même si elle travaillait à temps plein et qu’elle a donné naissance à deux enfants peu après son mariage. Le tout dans une atmosphère où elle dut subir de nombreuses critiques, parfois de l’hostilité ouverte, particulièrement de la part de ses belles-sœurs. Bravo pour la solidarité féminine !

Lorsque je lui ai demandé pendant combien d’années cette situation a perduré, elle a poussé ce cri du cœur : « J’ai souffert pendant 11 ans ! » Après cette période, même son mari trouvait la situation intenable pour elle : il a donc passé le flambeau à… l’épouse d’un de ses frères, puis fait construire une maison pour leur propre cellule familiale. À l’âge de 38 ans, Nga a fait une chose vraiment singulière pour une Vietnamienne de son époque. Fait encore plus surprenant, elle a même obtenu le soutien de son mari pour réaliser un projet bien particulier, celui d’accepter une bourse pour aller étudier la gestion hôtelière pendant un an en Europe, au Luxembourg, alors que leur fils et leur fille étaient âgés respectivement de 8 et de 5 ans. Cette année s’avéra à la fois très éprouvante et très profitable pour elle. Elle pleura tant au cours des quatre premiers mois qu’elle développa un problème de glandes lacrymales ! Par ailleurs, cette année lui permit de donner un envol décisif à sa carrière dont elle profite encore aujourd’hui, qui lui fait affirmer que ce choix s’avéra salutaire malgré tous les défis qu’elle eut à relever.

Nga a un profond attachement pour la tradition. Elle fréquente assidûment une pagode et respecte tous les rites bouddhistes, en particulier le culte des ancêtres. La famille reste au cœur de son existence. Elle visite régulièrement ses deux enfants qui étudient tous deux à Saïgon et maintient une relation très étroite avec eux. Dans ses temps libres, Nga s’occupe énormément de son entourage. Cuisinière accomplie et d’une efficacité redoutable devant ses fourneaux, elle adore recevoir. Pour avoir eu le privilège de faire partie de ses invités, j’ai pu constater qu’un repas chez Nga signifie plats succulents, plaisir garanti et rires à profusion. Pour la journée de la femme au Vietnam, nous étions une douzaine chez elle à rigoler comme des gamines. La capacité à s’amuser de nombre de ces femmes m’ébahit littéralement.

Nga se distingue de bien des femmes vietnamiennes par son indépendance d’esprit, que je perçois comme étant liée à la valorisation qu’elle a reçue de ses parents. Malgré son penchant pour le respect des traditions, elle est remarquablement ouverte d’esprit face à la différence. Autre fait à souligner : contrairement à la majorité de son entourage, elle fréquente très rarement les « fortune tellers » lorsqu’elle a une décision à prendre. Elle préfère se fier à son propre jugement quand vient le temps de gérer sa destinée, tout comme elle était convaincue, dans sa jeunesse, qu’il valait mieux rester seule que d’accepter les avances d’hommes qui ne lui disaient rien.

Nga se garde en forme : tous les matins, elle fait de la marche rapide avec son mari de 5 h à 6 h, activité qu’elle répète aussi souvent que possible le soir après manger. Tous les week-ends, elle s’occupe de sa belle-mère vieillissante : elle fait ses courses, son ménage et prépare la plupart de ses repas. Très souvent au cours de la semaine, elle lui apporte une portion du repas familial. Pour Nga comme pour la majorité des Vietnamiens, ce rôle va de soi. Il est dans l’ordre des choses de prendre soin des aînés et de faire preuve d’indulgence et de patience avec eux, même lorsque ceux-ci se montrent difficiles ou capricieux.

Autre fait à souligner, Nga assume le rôle de pilier en matière de gestion du Collège de tourisme de Hué. Son supérieur, le recteur, joue un rôle important de représentation au Vietnam et  l’étranger, mais, même si elle n’a aucun relevant direct sur l’organigramme du Collège, tous s’entendent pour dire qu’elle assure la gestion opérationnelle de l’ensemble de l’établissement. C’est vers elle qu’on se tourne en cas de questionnement ou de besoin. Elle connaît chaque professeur, chaque employé et s’attire le respect et parfois aussi un peu la crainte de tous. Même officieuse, son autorité sur l’ensemble du personnel de fait aucun doute.

Le Vietnam connaît une profonde mutation au plan social, culturel et économique. Lorsque je questionne Nga sur l’attitude de ses enfants en matière de respect des traditions, aucune évidence n’émerge. Quand ils visitent leurs parents à Hué, ils les accompagnent parfois à la pagode, mais n’y vont sûrement pas à Saïgon, où ils vivent. Par ailleurs, tous deux comptent maintenir le culte des ancêtres, encore au cœur de la culture vietnamienne. Lorsqu’ils se marieront, aucun des deux n’ira vivre chez les parents de l’homme. Ils auront leur propre lieu et comme les deux comptent faire leur vie dans la grande ville, tous auront à créer de nouvelles façons de maintenir les liens parents-enfants et grands-parents-petits-enfants et à se situer par rapport à leur héritage culturel.

Je ne peux résister à la tentation d’insérer ici une photo qui me fait bien rire : nous voici, Nga et moi, prenant un bain de pied avant de recevoir un massage thérapeutique, lors d’une petite virée dans les environs de Hué.

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Les autels à Hué

Ici, non seulement tous les foyers ont au moins autel dans lequel on fait brûler de l’encens tous les jours, mais tous les établissements commerciaux en ont un aussi, ce qui surprend parfois le « foreigner ». En voici quelques exemplaires :

À la cafétéria de l’hôpital international de Hué :

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Dans un commerce de produits cosmétiques :

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Dans un restaurant italien assez chic :

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On en trouve même dans les arbres :

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Enfin, voici mon préféré, devant lequel je passe tous les jours en allant au travail :

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Du toucher et de la pudeur au Vietnam

Ces aspects des rapports sociaux m’ont beaucoup étonnée depuis mon arrivée, en plus de me demander un certain ajustement. À un certain niveau, les gens se touchent très peu et à un autre… énormément ! La pudeur, elle, reste de mise en toute circonstance.

Quand on dit bonjour ou au revoir à un Vietnamien, on se garde bien de le toucher. Cela ne fait tout simplement pas partie des mœurs, sauf pour certains, férus de culture occidentale. En fait, traditionnellement, les gens ne se saluent ni à l’arrivée ni au moment de se quitter, et on ne dit pratiquement jamais merci et encore moins s’il-vous-plaît. Ces habitudes changent au contact des étrangers, mais à la base… nenni ! Typiquement, mes collègues arrivent au travail et… gagnent tout simplement  leur place. Alors imaginez embrasser quelqu’un quand on part… Je l’ai fait automatiquement un jour, ce qui a provoqué un grand rire nerveux chez ma collègue !

En principe, les couples ne se touchent pas en public. Encore une fois, la situation se modifie au contact de l’Occident : par exemple, on voit de plus en plus de jeunes couples se promener en se tenant la main, mais jamais vous n’observerez ce type de comportement chez les 30 ans et plus ! Par ailleurs, les petits enfants sont presque toujours dans les bras de leurs parents — père ou mère.  Les adolescentes les femmes mûres se tiennent régulièrement la main et deux garçons peuvent très bien marcher dans la rue en se tenant par les épaules, en toute simplicité et sans connotation tortueuse. De plus, on fait la sieste et on passe la nuit en famille au Vietnam ! J’ai une amie de 28 ans qui dort régulièrement avec sa mère encore aujourd’hui, ce qui est tout à fait naturel ici.

Côté pudeur, le maillot de bain commence tout juste et encore à grand-peine à se tailler une place dans la garde-robe vietnamienne, surtout chez la femme. Il n’y a pas que les émotions qu’on répugne à révéler ici. À la piscine comme à la plage, on se baigne tout simplement…. tout habillé-e ! Ma collègue Ngan, pourtant dans la jeune vingtaine et fort jolie, me dit qu’elle se sentirait très mal à l’aise de montrer son corps à des inconnus. Je connais un directeur général d’hôtel qui a bien essayé de rendre le port du maillot de bain obligatoire à la piscine de son établissement, mais ce fut peine perdue avec les Asiatiques. Ceci dit, les enfants portent de plus en plus le maillot de bain — souvent à manches longues pour se protéger du soleil — de même que de plus en plus d’hommes, mais seule une très faible minorité de femmes l’ont adopté.

 

Le scooter familial

Voici un cliché croqué sur le vif. C’est ainsi que nombre de familles se déplacent dans les rues du Vietnam :

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Parlant de moto…

Près de sept semaines après avoir été heurtée par une motocyclette, mon poignet, ma main et mon doigt poursuivent leur processus de guérison, la main traînant… un peu de la patte. Mais les séances de physiothérapie intensive matin et soir (près de 2,5 heures par jour) devraient  me permettre de retrouver sous peu et en très grande partie ma mobilité, du moins je l’espère. J’avoue que la perte de mon scooter Georges modifie substantiellement mes habitudes de vie : je découvre les joies de la marche à pied en été, ce qui met sérieusement à défi mes glandes sudoripares et contribue au rétablissement de ma ligne qui en avait pris un coup avec la gastronomie huesque !

À bientôt.