Léopold, le bienheureux

La faune des étrangers qui ont élu domicile à Hué comporte quelques « électrons libres », c’est-à-dire des personnes au profil et au chemin de vie atypiques. Je vous présente l’un d’eux : mon ami Léopold.

Ce qui frappe au premier abord chez cet homme à la longue silhouette voûtée et au visage fin, c’est son regard. Ses beaux yeux bleus se posent sur vous certes avec vivacité, mais aussi avec une certaine douceur souriante. Si on pousse un peu plus loin l’investigation, on décèle sous cette affabilité une grande curiosité, un désir de contact ou plutôt, un désir de connaître, de découvrir, toutes antennes dehors. Un peu plus loin encore apparaît ce que j’appellerais une joyeuse irrévérence. On pressent chez ce personnage — car de personnage il s’agit — un monde intérieur intense et… pas comme les autres.

Les origines

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Français d’origine polonaise et retraité, Léopold vit à Hué depuis six ans. C’est ici qu’il a connu sa compagne Andréa, belle Allemande spécialisée dans la restauration d’édifices culturels historiques, qui vivait ici depuis plusieurs années déjà au moment de leur rencontre. Andréa mène au Vietnam, au Laos et au Myanmar une carrière florissante, s’attirant le respect non seulement des autorités de la ville et du pays, mais de tous ceux œuvrant dans le domaine, comme en fait foi un très beau documentaire qui lui a été consacré il y a quelques mois. Des Vietnamiens qui font un documentaire sur une foreigner — une femme en plus! –  qui dirige des projets et des équipes de restauration de monuments historiques vietnamiens : il faut le faire! Le couple que forment Léopold et Andréa n’a vraiment rien de banal.

Par quels méandres de l’existence Léopold en est-il venu à élire domicile dans l’ancienne capitale impériale du Vietnam? Son parcours m’a fascinée…

Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait une dette de guerre colossale envers la France. Elle disposait de trois façons de s’en acquitter : soit en la payant en or, soit en cédant à la France certaines de ses industries ou en lui fournissant un nombre prédéterminé de travailleurs miniers. L’Allemagne choisit cette troisième option et les grands-parents de Léopold, qui vivaient alors en Silésie, décidèrent de profiter de l’opportunité et des conditions alléchantes qui leur étaient offertes pour prendre un nouveau départ dans l’existence. Chaque famille se vit attribuer à Lille une maison en rangée dotée d’un grand jardin. L’Église catholique — les syndicats français avaient réussi à obtenir la construction d’écoles et d’églises catholiques polonaises dans chaque quartier ouvrier — jouait un rôle très important dans le quotidien de la communauté et la maintenait fermement sous sa houlette religieuse et culturelle. Le jeune couple engendra trois filles et dix garçons. Le père de Léopold, cadet des garçons, fut le seul qui vécut au-delà de l’âge de 40 ans, les neuf autres étant décédés de silicose dans la fleur de l’âge. Prématuré et chétif, on le jugea trop faible pour « faire mineur ». Il devint tailleur, métier qui lui valut de belles années de relative prospérité, car les ouvriers polonais, plus sophistiqués que leurs collègues français, revêtaient le costume et le haut-de-forme pour aller à la messe le dimanche!

Léopold, qui était le plus jeune d’une famille de deux garçons et une fille, naquit plusieurs années après les deux aînés. Pour la plus grande fierté de ses parents qui valorisaient les études, la stabilité et la réussite sociale, son grand frère fit de brillantes études d’ingénierie dans une grande école et accéda assez rapidement au poste de  Directeur de la recherche de l’Institut français du pétrole. Ses parents espéraient que Léopold foule les mêmes sentiers que son aîné, d’autant plus qu’il réussissait très bien en sciences et en mathématiques. Il fut accepté dans une grande école d’ingénierie et… y resta trois jours, au grand dam de la famille!

Le jeune adulte

Un chapitre marquant de l’histoire de la France eut une grande influence sur le parcours de Léopold : il avait 18 ans au moment des événements de mai 1968, qu’il vécut avec une grande intensité, de l’intérieur. Cela provoqua chez lui une profonde remise en question des diktats culturels et sociaux. Il décida de vivre sa vie à sa façon, en fonction de ses propres croyances et valeurs, se méfiant à tout jamais des systèmes établis.

Comme il était doué pour les langues, notre ami décida de faire une licence en allemand, langue qu’il parlait déjà avec grande aisance — même plus que certains de ses professeurs. Il vécut des années académiques plutôt légères, ne se présentant la plupart du temps qu’aux examens, qu’il réussit intégralement et haut la main. Sa licence en poche, il se fit professeur d’allemand. Il tint neuf mois. Force lui fut de constater que la dynamique professeur/élèves de lycée ne le branchait aucunement. Il occupa une brochette de petits emplois successifs pendant quelques années, allant même jusqu’à tâter de métiers aussi invraisemblables (pour qui le connaît maintenant) que bûcheron et débardeur — de nuit en plus! Il va sans dire que Léopold se cherchait, parfois sûrement sous l’œil ahuri de ses parents!

L’artiste

En parallèle à sa vie professionnelle hors norme, il commença à côtoyer un groupe d’artistes, amis de sa copine de l’époque et future épouse. Ce monde qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’approcher le toucha et le stimula au plus haut point : il se sentait avec eux, pour la première fois de son existence, en pays de connaissance, en résonnance, intensément vivant. Il s’inscrit donc aux Beaux-Arts, d’abord comme étudiant libre, puis il se prit au jeu in intégra le programme régulier. Il avait 30 ans, ce qui lui conféra un statut particulier auprès des professeurs, dont il dépassait certains en âge. Ces années d’études furent bouillonnantes, joyeuses, foisonnantes, heureuses. Sa démarche artistique l’amena à créer des « machines amoureuses » — des « installations » qui mettaient ainsi à profit à la fois sa créativité et son don pour les sciences. J’avoue en toute humilité que malgré des explications fort convaincues de Léopold, mon cerveau bien cartésien le pauvre s’est senti un peu dépassé par le sujet. Essayons tout de même : il s’agissait d’engins munis de mécanismes automates, que Léopold installait dans des endroits publics, invitant des hommes et des femmes (couples hypothétiques, confirmés, tentatifs ou en devenir), à s’asseoir aux côtés de ladite machine et à réagir à une « proposition » que celle-ci produisait généralement toutes les demi-heures.  Je laisse à Léopold le soin de vous expliquer la chose, prototype à l’appui :

 

La sirène de Dunkerke

Cette œuvre, conçue en 1989 pour avoir une durée de vie de deux semaines, a connu jusqu’à ce jour un destin hors du commun, qui a complètement échappé à son créateur, mais de bien jolie façon. La sirène, qui s’inspire d’une vierge couchée d’un des tableaux de Michel-Ange, a été installée à la verticale sur une bouée, à quelques kilomètres du port de Dunkerke. À l’origine, elle devait émettre périodiquement un signal en morse, tout simplement : « oui, oui… » Son inauguration, entièrement financée par Léopold, a donc eu lieu en mer au son d’un quatuor à vent embauché pour l’occasion. Peu à peu, le personnel et les marins des Phares et balises de Dunkerke se sont entichés à la sirène et ont conçu toutes sortes de manœuvres pour retarder son démantèlement, malgré les demandes répétées de l’administration de procéder à son retrait. Au moment ou un gestionnaire à bout de patience s’apprêtait à signer son arrêt de mort, un employé a produit in extremis un document officiel qui rendait le retrait de l’œuvre impossible. On l’avait fait baliser officiellement sur les cartes maritimes, si bien que tout bateau s’approchant du port allait s’attendre à la trouver sur son chemin à défaut de quoi il se croirait perdu.

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La sirène se tailla une place considérable dans la grande famille maritime. Un des marins des Phares et balises avait indiqué dans son testament le désir que ses cendres soient dispersées aux pieds de la sirène. Un règlement fut adopté pour l’occasion. À ce jour, ce lieu reste le seul endroit en mer française ou il est légal de disperser des cendres. Près de 400 personnes ont depuis choisi ce lieu pour leur dernier repos. C’est aussi de la sirène de Dunkerke que se fait le départ du tour de France en bateau et qu’il se conclut.

Enfin, un événement remarquable démontre avec éclat l’ampleur de l’attachement de la communauté maritime dunkerquoise à cette œuvre de Léopold. En 2005, la chaîne qui retenait la sirène à une amarre sous-marine se rompit et elle alla se fracasser sur les rochers. Le personnel des Phares et balises se mobilisa et réussit à recueillir la somme impressionnante de 20 000 euros, puis contacta Léopold pour qu’il la recrée. Bien sûr, notre ami accepta cet honneur avec enthousiasme.

Si vous passez par les eaux du port de Dunkerke, ne manquez pas de saluer cette sirène au karma unique.

Le travail

Même s’il faisait office de précurseur en matière de simplicité volontaire, Léopold devait quand même gagner sa vie. Un de ses amis l’aida, avec sa copine, à obtenir des contrats avec la chaîne de télévision France 3. Il y resta comme pigiste de longues années. Au début, il exerça des tâches qui nous font aujourd’hui sourire :

  • écrire des génériques de fin d’émissions que l’on déroulait et filmait manuellement.
  • inscrire en direct les résultats lors des tournois de tennis de Roland Garros, ce qui exigeait beaucoup de présence et d’attention.
  • écrire en direct les réponses des participants à des jeux-questionnaires télévisés.

Graduellement, comme il se montrait habile et qu’on appréciait sa compagnie, il obtint des contrats dans le domaine des décors, d’abord à la télévision puis peu à peu au cinéma, où il connut de très belles années et dont le point culminant fut un contrat de peintre-décorateur pour le film « Les amants du Pont-Neuf ». Mais jamais Léopold n’a voulu occuper un poste régulier. Lorsqu’il avait besoin de revenus, il passait le mot à son réseau et les propositions arrivaient.

En marge de ses projets de production personnelle et de ses contrats à la télé et au cinéma, Léopold a de longues années durant consacré beaucoup d’énergie à animer un lieu de rencontres artistiques très couru à Lille en matière d’art contemporain. En fait, il « tenait salon ». Il avait loué un espace et y invitait des artistes à venir exposer ou à se produire, et ce, tout à fait gratuitement. Il assumait lui-même toutes les dépenses liées au lieu. Il offrait à boire aux visiteurs et parfois même à manger! Pour son plus grand bonheur, le lieu perdure encore aujourd’hui, un successeur ayant repris le flambeau en maintenant la même philosophie d’ouverture.

La retraite

La pression croissante des impératifs économiques dans le milieu du cinéma a eu pour effet qu’à un moment, Léopold a cessé de se reconnaître dans cette approche de faire toujours plus avec moins et il a tiré sa révérence, même si cela signifiait la précarité financière d’une bien petite rente de retraite. Homme fondamentalement optimiste et tourné vers le possible plutôt que l’inaccessible, il résolut, d’autant plus qu’il était devenu veuf, d’élire domicile là où ses moyens financiers lui permettraient tout de même de bien vivre, c’est-à-dire en Asie. Après un essai peu concluant au Japon malgré son intérêt prononcé pour ce pays, il vint séjourner chez des amis à Hué pour finalement y prendre racine, car il s’y est rapidement beaucoup plu. De Hué, il apprécie le climat, la bonne humeur et la gentillesse ambiante, la quasi-absence de délinquance et ce qu’il qualifie d’aspect bon enfant des relations hommes/femmes. Bien sûr, il est de tous les trop rares événements culturels de Hué et participe régulièrement aux activités organisées par l’Association française de la ville.

Depuis quelques années, Léopold vit avec Andréa dans une jolie maison au bord de la rivière. Le matin, il écoute religieusement France Culture. Puis il s’adonne à une passion qui s’est manifestée il y a environ un an et qui occupe maintenant plusieurs heures de son temps par jour : la peinture.

Voici son atelier :

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Et parmi ses oeuvres, ma préférée (il s’agit d’Andréa, bien sûr):

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Pour finir, voici une « machine » que Léopold a fabriquée et offerte à Andréa pour ses 50 ans. À mon sens, elle illustre à merveille toute l’originalité et la singularité de cet homme hors du commun. Il s’agit d’une machine qui fait le compte à rebours des heures de vie qui restent à son amoureuse avant qu’elle n’atteigne l’âge de 100 ans. Et cela fonctionne, depuis quelques années déjà, à 20 minutes près! Voici Léopold devant ladite machine :

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Avouez que comme cadeau d’anniversaire personnalisé, il est difficile de faire mieux!

Il y a quelques semaines, je passais la soirée avec quelques amis, dont Léopold et Andréa. Vient sur le sujet un homme bien connu à Hué, mais très contesté et voilà que Léopold fait valoir un aspect très positif de l’individu en question. Puis Andréa s’exclame dans un grand sourire, sans charge aucune à l’endroit de son conjoint : « C’est bien Léopold, ça! Il voit toujours tout avec des lunettes roses! » Force m’est de constater, à partir de ce que je sens de cet homme et du plaisir que j’ai à passer du temps en sa compagnie, que cette attitude lui sied très bien et explique au moins en partie cette sérénité joyeuse qui émane de lui.

Le café le plus cher au monde

Lors d’une petite virée dans les montagnes du sud du pays le mois dernier, à Dalat, ma fille Amélie et moi avons visité une plantation de café et avons goûté à un café vraiment, mais vraiment très particulier : le kopi luwak, dont on récolte les grains… dans les excréments de civettes asiatiques,  genre de belettes, dont on fait l’élevage principalement en Indonésie, au Vietnam, aux Philippines et au Timor oriental!

Comment en sommes-nous arrivés là, vous demandez-vous peut-être…

On raconte qu’au dix-huitième siècle, les Néerlandais créèrent des plantations de café dans leurs colonies, tout en interdisant aux fermiers indigènes d’en cueillir les grains pour leur consommation personnelle. Ceux-ci découvrirent que les civettes mangeaient les fèves de café et en rejetaient les graines encore entières dans leurs excréments. Nous avons appris aussi que lors de la récolte du café, on cueille habituellement les fruits  en vrac, à tous les stades de maturité : les fèves vertes pas encore mûres comme les rouges qui sont bien à point. Dans l’image qui suit, on voit quelques fèves mûres.

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Or, notre amie la civette aborde le café en véritable connaisseuse : elle n’en consomme que les « cerises » d’un beau rouge profond et ne digère que la pulpe, rejetant les grains de café après qu’une de ses enzymes digestives en ait retiré l’amertume. Voici les grains lavés et séchés provenant de cette source, avouons-le, assez saugrenue :

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Selon Wikipedia, la café civette se vend jusqu’à 6,600 $ USD le kilo au Japon et aux états-Unis. Un établissement australien le vendait 50 $ la tasse en 2006. Il a même valu en 1995 à un chercheur américain, John Martinez, le prix IG Nobel (IG pour ignoble), un prix parodique du Nobel décerné chaque année à dix auteurs de recherches insolites provoquant la réflexion…. et l’hilarité.

Les avis varient diamétralement sur le sujet. Alors que certains se pâment devant ce nectar dont ils vantent la douceur et la subtilité sublime du goût, d’autres crient à l’imposture face à ce qu’ils appellent le sh… café. Bon. Amélie et moi en avons chacune consommé une tasse. Alors, me demanderez-vous? Mmmmmm… Honnêtement, je n’ai eu aucune expérience gustative transcendante. J’avoue cependant que le fait que nos deux guides aient refusé ledit café et qu’ils observaient notre dégustation avec un air un peu goguenard au coin des yeux a rendu mes papilles plus que dubitatives.

Une brève recherche sur le Web m’a révélé qu’on utilise le même procédé au Pérou pour le café Misha, mais cette fois-ci avec les déjections d’un mammifère de la famille des ratons-laveurs, le coati. Un producteur brésilien prétend même que le café qu’il produit avec l’aide gastrique du jacu, un oiseau proche du faisan, respecte en tous points les règles sacro-saintes de la bio-dynamique, telles que stipulées par Rudolph Steiner lui-même. Dans le nord de la Thaïlande, c’est l’éléphant (!) qui met son tube digestif à contribution dans la production du café Ivoire Noire, vendu à 35 $ la tasse.

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La. nature – et la créativité de l’homme – n’auront de cesse de m’ébahir!

Pour finir

Un nouvel élément s’ajoute maintenant à mon quotidien : je vous présente Amanda, qui succède à Georges. Plus costaude que son prédécesseur, elle me procure, en plus de la joie intrinsèque de la conduite sur deux roues, un sentiment de sécurité et de solidité.

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Je sais, je sais… certains de vous s’inquiètent que je veuille encore conduire un scooter après avoir eu un accident de la route. Bien sûr, une certaine appréhension m’habite, mais sachez qu’à Hué et au Vietnam en général, il est moins périlleux de circuler motorisé qu’à pied, tant on bafoue ici le pauvre piéton!

Avouez qu’elle est mignonne, non?

 

 

 

 

 

 

 

La vie de « foreigner » au Vietnam et… petite virée à Hanoï

Hué, le 3 février 2018.

Foreigner, c’est le terme utilisé ici pour désigner tout étranger en séjour court ou prolongé en sol vietnamien. Le foreigner dispose tout de go d’un statut particulier qui peut prendre de multiples formes, des plus commodes (comme l’accès aux toilettes de tout établissement commercial sans question aucune) aux plus incommodantes (je ne m’habitue pas aux regards insistants des enfants quand je fais la queue au supermarché et j’ai beaucoup de mal avec le fait qu’on me charge automatiquement le double, sinon le triple du prix d’un article parce que je suis étrangère). Sachez cependant qu’il existe différents types de « foreigners ».

  • Le voyageur classique,  facilement reconnaissable par ses vêtements sport bon chic bon genre. Il utilise beaucoup le « cyclopousse », séjourne dans les beaux hôtels, fréquente les restaurants plus chics et ne reste que le temps de visiter le quartier de la Citadelle et quelques tombeaux (au demeurant, magnifiques).
  • Le voyageur « sac à dos », appelé ici le « backpacker ». Plus jeune, il crèche dans une des multiples petites auberges vietnamiennes (10 $ – 15 $/nuitée), adore les restos de rue (street food) qui vous servent un bon repas pour 1,25 $ – 1,50 $, boit beaucoup de bière (le vin coûte ici très cher, alors qu’on achète une bière à l’épicerie pour 0,50 $ et 1,00 $ dans les bars populaires). Il a l’allure du hippy des années 60 et reste assez souvent longtemps, étant donné le coût de la vie ridiculement bas et la gentillesse des Vietnamiens.
  • L’expatrié : voilà une race bien précise de foreigner : sa particularité réside dans le fait qu’il a été envoyé par son pays pour vivre au Vietnam et qu’il est rémunéré par son pays d’origine. Il existe deux catégories d’expatriés (les « expats ») :
    • Celui qui travaille pour un organisme à but non lucratif. Il y en a de nombreux, en grande majorité des jeunes Européens et Américains du Nord, qui réalisent des mandats de 3 mois à un an en général — il semble que la durée des mandats soit en voie de réduction. Il vit souvent en colocation ou loue une chambre chez une famille vietnamienne (le manque d’intimité et l’intrusion légendaire des Vietnamiens met souvent rapidement un terme à ce genre d’arrangement). Quelques-uns, comme moi, louent une maison à eux seuls — choix très étrange aux yeux d’un Vietnamien. Son allocation lui permet de bien vivre. Il fréquente d’autres étrangers, mais aussi des amis vietnamiens qui parlent anglais, voyage le plus souvent possible, suit des cours de vietnamien pendant 3 mois, après quoi il renonce à apprendre la langue.
    • L’expatrié qui travaille pour une entreprise privée. Il est carrément riche au Vietnam! Il se mêle généralement peu aux Vietnamiens et vit dans des maisons ou des complexes résidentiels très sélects. Il existe à Hué un complexe hôtelier et résidentiel, le Cocodo, ou plusieurs expatriés vivent pratiquement en autarcie. J’ai aussi vu à Da Nang un édifice clôturé et sécurisé, à l’image des « gated communities » aux États-Unis, qui héberge ce type de communauté. Les restaurants qu’il fréquente et les voyages qu’il fait relèvent du monde du jet set. Règle générale, il n’apprend pas le Vietnamien.
  • Le résident d’adoption. J’en ai rencontré plusieurs qui, pour différentes raisons, ont élu domicile à Hué, généralement à la suite d’un coup de cœur. Habituellement, les hommes se marient à des Vietnamiennes et les femmes sont seules ou en couple avec un autre étranger. Plusieurs de ces nouveaux résidents fondent des entreprises, particulièrement dans le domaine de l’hôtellerie, un secteur en expansion exponentielle à la grandeur du pays.
  • Le professeur d’anglais. Ils sont légion, toutes nationalités confondues. On en recherche à la tonne à la grandeur de l’Asie. Nul besoin d’un réel diplôme en la matière pour enseigner la langue de Shakespeare — les critères de sélection sont très… élastiques! Bien des Vietnamiens aussi enseignent l’anglais, ce qui me donne des frissons dans le dos quand je pense à ce qu’ils transmettent à leurs étudiants comme accent! D’ailleurs, à heures d’enseignement égales, un prof vietnamien gagne sensiblement moins qu’un prof foreigner, ce qui ne scandalise personne ici. Hué compte un grand nombre de professeurs d’anglais. Certains habitent ici depuis très longtemps, d’autres changent de pays aux 2 ou 3 ans. Les profs d’anglais ont la réputation de beaucoup faire la fête. J’avoue avoir été témoin pas plus tard qu’hier soir d’une scène éthylique assez disgracieuse impliquant 4 de leurs spécimens parmi leurs plus éclatés. Bref, je constate qu’il existe un certain snobisme de l’expatrié par rapport au professeur d’anglais. On m’a même repris avec vigueur un jour que je parlais de notre ami William-de-Saint-Norbert-d’Arthabaska comme d’un expatrié : « Ce n’est pas un expat, c’est un prof d’anglais! » m’a-t-on répliqué avec fermeté.
  • L’électron libre, par définition atypique. Je connais une jeune et énigmatique documentariste serbe monoparentale, dont le fils est inscrit à l’école locale — fait rarissime. Son dernier film traitait d’une prison pour mafieux en Sicile. Personne ne comprend d’ailleurs comment elle a pu pénétrer de l’intérieur ce milieu surréel. Elle réalise actuellement un documentaire sur son propre père, qui a baroudé sa vie durant à la grandeur de la planète et me paraît lui aussi porter une histoire de vie pleine de méandres insoupçonnés, mélange d’opacités et de moments lumineux de tout acabit. Il y a aussi John, un Australien de 77 ans qui consacre sa retraite, par ses propres moyens, à aider de jeunes Vietnamiens à partir en affaires. Une faune au parcours singulier, mue par des élans et des courants mystérieux, et dont on devine souvent un passé et des racines complexes ou douloureuses.

Le statut de foreigner colore éminemment les rapports hommes-femmes. Bien sûr, il existe de réelles histoires d’amour entre étrangers et Vietnamiens. Le jeune homme foreigner constitue par ailleurs une proie de choix pour bien des jeunes vietnamiennes, par la promesse qu’il représente d’un avenir meilleur. Plusieurs hommes m’ont confié avoir été fréquemment et pas toujours subtilement approchés par le sexe opposé, ce dont certains profitent abondamment, créant ainsi bien des drames. Alors que l’on convoite le jeune étranger dans une perspective d’espoir à long terme, la jeune foreigner est approchée dans une perspective… à beaucoup plus court terme! On la perçoit comme facile. Le seul soir où je suis allée danser avec mes jeunes copines, j’ai été témoin d’une drague des moins élégantes. Un homme incommodait ma jeune amie Odile, tentant même de me demander d’intercéder en sa faveur! Quand je lui ai pris la main pour lui montrer son alliance à coup de gestes véhéments, il ne comprenait manifestement pas quel pouvait être le problème!

Clins d’œil d’Hanoï

J’ai eu la chance de faire un court séjour à Hanoï pour le travail — j’y animais un atelier auprès d’un groupe de gestionnaires. J’ai bien sûr greffé un petit week-end à ce séjour et vous livre donc en vrac quelques impressions.

Le lac Ho Hoan Kiem

Hanoï est parsemée de jolis lacs, dont un assez grand, le lac Ho Hoan Kiem. J’en ai fait le tour à 6 heures du matin, pour voir la vie qui s’y déroule. En chemin, je voyais les petits restaurateurs préparer la nourriture pour l’assaut matinal, dans un froid de canard. J’ai aimé l’atmosphère un peu brumeuse des rues, le calme relatif avant la cohue inévitable. Voici un petit resto de rue tout ce qu’il y a de plus typique, avec les tout petits sièges et les tables en plastique :

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Autour du lac, on s’active à qui mieux mieux. Ça jogge, ça s’étire, ça « push-up », ça    « zoumbe », ça fait du tai-chi, de la danse en ligne avec un petit haut-parleur (très rigolo, mais je n’en’ai pas osé prendre de photo des « madames », toutes vêtues de t-shirt jaune serin), ça médite, etc. Voyez plutôt :

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J’ai vu mon premier Macdonald depuis 4 mois, sans grand plaisir je l’avoue. Voici quand même le spécial Macdo à l’occasion de la fête du Têt (Nouvel An lunaire), avec des frites rondes (!) et un breuvage pétillant à la fraise assez suspect :

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Les petits marchands

Voici aussi deux images plus que typiques ici. D’abord, un homme qui transporte des œufs en scooter. Étant donné l’état des rues et la folie indescriptible de la circulation à Hanoï, il faut être très zen pour livrer ce type de marchandise de cette façon :

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Et cette commerçante, comme il y en a des milliers et des milliers, qui gagnent quelques dollars par jour pour nourrir leur famille qui habite souvent en dehors de la ville. Elles dorment souvent dans des dortoirs qui leur coûtent moins de 0,50 $ :

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Resto de rue 

Nous voici, avec ma collègue Kariann et une cliente, à un resto très couru pour sa spécialité, une soupe aux boulettes de bœuf servie avec des nouilles, de l’ail, des piments et une montagne d’herbes savoureuses. Délicieux!

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Bière et café aux œufs

Vous avez bien lu : de la bière et du café aux œufs! Il s’agit d’une spécialité d’Hanoï. Vous devinerez ma réaction plus que dubitative quand on m’a affirmé que je devais ab-so-lu-ment goûter ce café. Eh oui! J’ai d’abord regardé ma copine Kariann s’attaquer bravement à sa bière. Son verre contenait un œuf battu bien mousseux, dans lequel elle a versé le contenu de sa cannette. J’ai été sidérée de la voir dire que c’était plutôt bon et… bien moelleux!!

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Je n’ai pu échapper à mon café, servi — je ne sais pas trop pourquoi — dans un bol d’eau chaude. Comme vous le constatez, c’est un peu à reculons que je me suis exécutée…

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Et vous savez quoi? Ce n’était pas mauvais du tout! J’ai tout bu, et sans me forcer! Si vous souhaitez essayer, je vous refilerai l’adresse avec plaisir…

La fête du Têt arrive à grands pas, tout comme mes deux complices Madeleine et Évelyne, avec qui je passerai les prochaines semaines de congé à découvrir de nouveaux lieux et à partager ceux que j’ai eu le bonheur de connaître depuis mon arrivée. J’aurais sûrement plein de choses à vous raconter sous peu. D’ici là, je vous souhaite un joyeux Nouvel An lunaire!

 

Christiane

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