Point d’orgue

En musique, le point d’orgue n’enlève rien à la finalité inéluctable de la dernière note d’une pièce, mais il en prolonge la durée autant que le souhaite celui qui la joue. Même si je suis de retour à Montréal depuis presque deux jours, je n’ai pas encore laissé cette note ; mon doigt s’y attarde. Le Vietnam résonne encore très fort en moi. Il m’habite. Je sens sa vibration, ses visages, ses odeurs et je pressens depuis hier que seul ce dernier billet de blogue me permettra de lever le doigt et de laisser cette expérience de vie tout doucement faire son entrée dans le registre du passé.

Un an. Douze mois. Que de découvertes, de beauté, d’aventures de toutes sortes, de rencontres  intéressantes, souvent passionnantes, parfois même marquantes. Et il y a aussi vous, mes compagnons de route, que je dois aussi laisser aller, du moins sous cette forme et pour le moment. Car vous m’avez accompagnée, vous étiez là, je vous parlais, je voulais vous dire, vous montrer, je riais à l’avance des cocasseries que j’allais vous décrire, j’espérais vous toucher et que vous puissiez apprécier une part de ce que j’ai reçu, vu, ressenti… Quelle immense joie que de partager tout cela avec vous!

La vie m’a fait un incroyable cadeau. Je considère que j’ai été privilégiée à plusieurs égards.

 Hué, la douce

D’abord, le fait d’avoir été assignée à Hué. Au début, je devais aller à Hanoï, mais le projet a avorté, alors on m’a offert Hué. Quelle chance, grands dieux! Hanoï, c’est la grande ville très polluée, dans laquelle on doit parcourir de longues distances dans un trafic infernal pour aller travailler. Les expatriés qui y vivent ont tendance à se tenir entre eux, puisqu’après le travail, tout le monde se précipite pour regagner sa demeure. À Hué, tout est à proximité et bien sûr, moins cher. J’habitais à cinq minutes du travail, je venais faire ma sieste après le repas du midi et… je ne le dirai pas trop fort… je piquais une petite tête dans la piscine de l’hôtel-école avant de retourner au bureau, à 15 mètres de là (dur dur, la vie d’expatriée…). Et Hué est une jolie ville avec la Rivière des Parfums qui la traverse, sa citadelle impériale, la cuisine réputée de ses nombreux restaurants et ses habitants accueillants. J’y ai tout de suite rencontré des gens et développé des amitiés et une vie sociale fort agréables, à la fois avec des Vietnamiens et avec des foreigners de partout au monde.

Le milieu de travail

J’en ai peu parlé, mais là encore, j’ai eu beaucoup de chance. D’abord, j’ai eu le meilleur des partenaires de tous ceux de mon employeur au Vietnam. Certains volontaires ont eu des relations complexes avec les organisations auprès desquelles ils tentaient d’œuvrer, et ce, pour toutes sortes de raisons (parfois, le mandat est complètement flou, le vis-à-vis ne parle pas l’anglais, ou il n’a aucune disponibilité à accorder au volontaire, ou il est nouveau en poste et considère ce projet comme la dernière de ses priorités). J’ai eu le bonheur non seulement d’avoir Madame Nga, vice-rectrice du Collège de tourisme de Hué, comme partenaire, une femme de cœur articulée et présente, mais aussi d’avoir des collègues de travail vietnamiennes qui parlaient anglais et avec qui je partageais mon espace de travail. J’ai donc bénéficié d’un vrai milieu de travail, avec une atmosphère généralement très conviviale. Tout n’a pas été parfait, bien sûr, mais j’ai vraiment apprécié mon quotidien au travail.

Mon mandat

Mon mandat consistait essentiellement à élaborer un programme pour aider les jeunes à structurer leur recherche d’emploi. Les finissants du collège sont habituellement très timides et couvés par la famille, si bien qu’ils se trouvent démunis quand vient le temps de chercher un emploi. J’ai conçu des ateliers pratiques sur le sujet, puis formé une équipe de formateurs après que le matériel ait été traduit en vietnamien. J’ai complété le programme par un centre de carrière virtuel s’adressant aux étudiants qui ne peuvent se rendre aux ateliers de formation. Ce centre virtuel comprend également une foule de liens pour eux et un site d’affichage d’emplois. J’ai réalisé quelques autres mandats et interventions, mais celui-ci a été le plus important. Pour couronner le tout, comme ce programme a été présenté à l’ensemble des partenaires vietnamiens en mars dernier et qu’il a intéressé certains d’entre eux, j’ai été invitée à former des équipes à Hanoï, Saïgon, Rach Gia dans le sud du pays et Lao Cai à la frontière de la Chine. Quel superbe bonus!

Je n’ai pas changé le monde, mais j’ai eu le privilège d’avoir un mandat qui avait du sens. Il est difficile de présumer de l’avenir, mais il y a des possibilités que ce programme survive, ce qui me donne un grand sentiment de satisfaction. Encore une fois, bien des expatriés peinent à trouver une façon de contribuer et vivent mal le fait de voir leurs attentes professionnelles déçues. Et il n’y a pas de recette magique pour s’assurer qu’un mandat ait du sens ou qu’il n’en ait pas, sauf de parler le plus possible aux gens en place avant de s’engager. Mais encore là, il arrive que la donne change sur place.  Bref, je crois sincèrement que quand on plonge dans l’inconnu, on peut prendre certaines mesures pour minimiser le risque, mais il n’en reste pas moins qu’il y a toujours un certain « coup de dé cosmique » inhérent à l’aventure.

Ce que j’aurais voulu vous raconter

Jean et Thuy

J’aurais voulu vous parler de Jean et Thuy, un couple franco-vietnamien qui fait un travail tout simplement colossal auprès des familles de sampaniers. Les sampans sont les bateaux dans lesquels logeaient jusqu’à récemment des familles entières de plusieurs générations (jusqu’à quatre) qui autrefois vivaient de la pêche sur la Rivière des Parfums. Ils tirent maintenant leurs maigres revenus (200 000 VND par jour, soit environ 10 $, qu’ils se partagent après avoir déduit les frais),  du dragage du sable et du gravier dans la rivière, qu’ils vendent aux entreprises de construction. Beaucoup de ces travailleurs sont analphabètes, comme certains de leurs enfants encore aujourd’hui. Pour aller à l’école, il faut avoir un acte de naissance : de nombreux enfants n’en ont pas ou plus. Pas d’acte de naissance, pas d’école. Point.

La mission première de Jean et Thuy, c’est l’éducation. Je les ai connus à l’orphelinat qu’ils ont créé de leurs propres deniers, où vivent 38 enfants de tous âges, dont la plupart n’avaient jamais été à l’école. Puis ils ont construit des jardins d’enfants, une école primaire, un collège, quatre maternelles, un dispensaire et ils ont érigé un village entier pour relocaliser les sampaniers. À deux, Jean et Thuy veillent à l’éducation de 500 enfants. Un groupe d’amis français a mis sur pied un organisme à but non lucratif en France pour financer l’écolage des enfants : 260 élèves sont parrainés par des Français, mais Jean et Thuy s’occupent personnellement de l’écolage des 240 autres. Comment? Par les revenus qu’ils génèrent de leur agence de voyages et par ceux d’un homestay qu’ils opèrent sur le terrain même de l’orphelinat.

Les municipalités des environs les adorent, car ils leur permettent de redorer le blason de toute une région. Lorsqu’ils construisent une école, par exemple, les matériaux sont fournis par la municipalité, qui aide aussi avec la main d’œuvre. Les enfants des sampaniers, dont les familles disposent de « carnets de pauvreté » peuvent aller à l’école plus ou moins gratuitement selon leur « cote de pauvreté », même s’ils n’ont pas d’acte de naissance. Les autres enfants paient leur scolarisation, ce qui finance l’école. Une fois intégré au système scolaire, plus jamais l’enfant n’aura à fournir d’acte de naissance.

Jean et Thuy photo

Malgré que Jean soit très grand et Thuy toute menue, le cerveau de l’affaire, c’est… Thuy, du dire de son mari qui se plaît à se considérer comme le chauffeur de madame. L’impact qu’ont ces deux-là est phénoménal. Rien ne semble à leur épreuve. Lorsque la ville de Hué a voulu sortir les familles des bateaux, car ils n’offraient pas une très jolie image de la ville, une municipalité a offert à Jean et à Thuy un terrain en leur lançant un défi : le terrain était à eux s’ils réussissaient à construire 35 maisons en trois semaines… Ils ont réussi grâce à un don d’un client de leur agence de voyages qui avait été bouleversé de leur action et grâce à la mobilisation de tous les futurs habitants de ce village. J’ai visité ce lieu, qui compte aujourd’hui 160 maisons grâce à un système de microcrédit mis en place par Jean. Celui-ci m’a fait remarquer que les maisons, qui étaient très sommaires au moment de leur « livraison », commencent à s’enjoliver tout doucement, à mesure que la situation économique des sampaniers, qui ont maintenant accès à des emplois plus rémunérateurs, s’améliore aussi. Cela se traduit par de nouveaux revêtements extérieurs, des tuiles de céramique, des volets, etc.

Et Thuy voudrait maintenant étendre son action aux vieillards abandonnés, dont le nombre croît au Vietnam. Cette femme, selon même son mari, est une dynamo. D’autres la qualifieraient de bodhisattva.

J’étais en route pour rencontrer Thuy quand j’ai été heurtée par une motocyclette, ce qui a sensiblement limité mes possibilités de côtoyer ce couple d’exception. Nous nous sommes vus « en intensif » ces derniers jours et resterons en contact.

Le bambou pacifique

En bordure de Hué, il existe un lieu incroyable, un microcosme de paix et d’humanité, fondé par un Vietnamien d’origine vivant en Suisse. C’est béate d’admiration que j’ai visité Thin Truc Gia, où vivent cinq jours par semaine des enfants et des adultes atteints de déficiences intellectuelles. Le lieu est d’une grande beauté et ses bâtiments à la fois esthétiques et imposants. On y scolarise les enfants autant que possible et on leur enseigne les habiletés de base. Plus vieux, ils ont la possibilité de se former soit à l’atelier de laque, où j’ai vu de magnifiques œuvres, en cuisine ou au jardinage. Deux grands courants philosophiques sont à la base de ce projet : le bouddhisme zen et l’agriculture biodynamique telle que prônée par Rudolph Steiner. Le moment de ma visite correspondait à la journée axée sur la marche méditative. J’ai croisé plusieurs professeurs ou animateurs marchant tout doucement, chacun suivi de quelques résidents, tous en silence.

Je n’ai passé qu’environ une heure au Bambou pacifique, qu’un jeune ami bénévole à cet endroit m’a fait découvrir. J’ai eu le temps de voir de nombreux sourires et gestes affectueux, d’admirer un immense potager foisonnant de mille et un fruits et légumes intercalés de façon un peu surprenante comme il se doit en agriculture biodynamique, et de m’imprégner de cette atmosphère de paix et de sérénité.

Dire qu’il n’y a pas si longtemps, les déficients intellectuels étaient laissés à eux-mêmes au Vietnam et parfois attachés…

La force invisible

À plusieurs reprises, j’aurais voulu vous parler de cette étrange réalité du « Parti », omniprésent et en même temps, invisible. Mes collègues savaient que j’écrivais un blogue et étaient terrorisées à l’idée que je puisse faire la moindre mention à propos du parti communiste ou de la police. Même maintenant, je dois mesurer mes propos, de crainte de nuire à certaines des personnes citées ici. Qu’il suffise de dire qu’à chacun de mes déplacements, je devais fournir un itinéraire précis avec les coordonnées des endroits où je passerais la nuit. Que les invités qui séjournaient chez moi devaient remettre leur passeport à ma propriétaire pour qu’elle les apporte à la police dès leur arrivée. Que tout le monde craint la police et cherche à éviter à tout prix de « sortir du lot », ce qui a un impact important, entre autres, sur le comportement au travail.

Les femmes au Vietnam

Le monde des femmes au Vietnam m’a fasciné et je suis convaincue que, étais-je restée plus longtemps, d’autres surprises m’auraient attendue au détour.  J’ai appris récemment qu’à la naissance de son bébé et pour une raison que personne n’a pu me donner, la femme ne peut prendre de douche ou de bain pendant un mois après l’accouchement et qu’elle et le bébé ne peuvent sortir de la maison pendant trois mois! Je ne ferai que souligner qu’au cours des dernières semaines, la température ressentie oscillait entre 42 et… 50 degrés!!! Ici, l’idée qu’un homme assiste à l’accouchement est vraiment saugrenue. Pendant le premier mois de vie du bébé, le mari peut rendre visite à son épouse mais n’est pas autorisé à dormir auprès d’elle. Bien des femmes ne suivent plus ces préceptes dans les grandes villes, mais c’est ce que ma jeune collègue Anh a fait point pour point à la naissance de son bébé, en trouvant cela tout naturel. Et quand je posais la question aux autres femmes autour de moi, un sourire accompagné d’un haussement d’épaules m’indiquait que : « Eh oui! C’est comme ça ici! »

Autre anecdote : quand j’étais à Lao Cai, une charmante jeune femme m’a emmenée visiter la plus célèbre des pagodes des environs. À notre arrivée, elle m’annonce qu’elle ne pourra pas m’accompagner à l’intérieur. Quand je lui en demande la raison, elle m’indique que c’est parce qu’elle a ses règles… Ce lieu lui est donc interdit pendant cette période du mois.

Le départ et l’arrivée

Joie et tristesse ont cohabité de très près en moi au cours des dernières semaines. Mes derniers jours au Vietnam ont été chargés en émotions. Il y a eu un moment et un repas magnifiques avec mes copines nonnes d’où je suis revenue le cœur rempli et comblé. Puis une fête de départ chez moi où j’ai pu ripailler, rigoler et verser quelques larmes en compagnie du groupe d’amis qui a constitué ma « garde rapprochée » au Vietnam. Puis un repas d’au revoir au travail, une dernière conversation intense avec Jean et puis ces derniers moments où j’attendais le chauffeur qui me conduirait à l’aéroport. Sachant qu’un chauffeur venait me chercher à 17 h, mes deux chères amies Thu et Ngan sont venues chez moi. C’est à elles et au mari de Ngan que j’ai dit un dernier au revoir larmoyant en agitant la main dans la lunette arrière du taxi.  Puis je me suis dit que les derniers à venir me saluer étaient tous trois vietnamiens. J’en ai eu le cœur tout guilleret.

Rires, larmes et bulles

En soi, le trajet Vietnam-Canada est pénible. Je vous passerai les détails des valises perdues et du trajet qui totalise presque 35 heures en comptant le temps d’attente. Par ailleurs, je n’aurais pu rêver d’un accueil plus réjouissant que celui qui m’attendait au sortir de l’avion à Montréal : trois grandes amies avec, en prime, ma sœur Suzanne, venues me serrer dans leurs bras et partager la joie des retrouvailles entre le rire et les larmes. Elles m’ont accompagnée chez moi et ma sœur Suzanne, d’une nature  « fêteuse » qui se n’est jamais démentie, nous a servi des bulles et des petites gourmandises. Moment de grâce, de joie, de pure amitié. Les copines parties, c’est ma fille Amélie qui, à l’invitation de Suzanne qui nous a concocté rapido un  beau gueuleton, est venue se joindre à nous. Là, j’étais plus que comblée.

Le retour au silence

Étrange expérience que de retrouver les lieux, les gestes et les personnages familiers qui m’entourent, après une parenthèse aussi intense, riche et marquante. Je n’ai pratiquement pas mis le nez dehors depuis mon retour, sauf pour faire quelques courses. « Suis-je la même personne? » Me demandais-je hier à l’épicerie. « En quoi ai-je changé si j’ai changé? »

Le Vietnam a quelque peu hypothéqué mon corps. Faute d’exercice, je suis plus lourde et il est évident que je dois consulter un spécialiste pour ma main, qui met beaucoup de temps à guérir et à retrouver sa flexibilité. J’ai aussi réalisé qu’un climat aussi chaud et humide ne sied pas vraiment à la nordique que je suis. J’imagine que le corps peut s’habituer à pareil climat, c’est ce qu’affirment ceux qui restent longtemps au Vietnam, mais je peux dire que j’ai souffert de la chaleur et des pluies extrêmes.

Mais pour mon cœur, mes sens, ma tête : quelle fête! J’ai le sentiment que mon cœur s’est élargi et profondément nourri de toutes ces personnes que j’ai connues, aimées et côtoyées, de ces réalités fascinantes auxquelles j’ai été exposée, de ces paysages fabuleux qu’il m’a été donné de voir et de toute cette culture envoûtante et mystérieuse. Une vaste gratitude ne cesse de m’habiter depuis mon retour, face au fait d’avoir été exposée à tout cela.

J’ai aimé le Vietnam. J’ai aimé tous ces gens que j’ai connus et que je continuerai à porter très longtemps dans mon cœur. Pourtant, autant cette expérience a été satisfaisante, autant elle m’a permis de prendre conscience de la profondeur de mes racines et de mon attachement à ma famille, à mes amis, à ma communauté et à ce Québec imparfait certes, mais si beau et vivant. J’espère pouvoir encore voyager, mais c’est ici que je veux vivre.

Il me reste à vous laisser, vous, à lever le doigt pour laisser le silence s’installer.  Vous me manquerez. Du fond du cœur, merci d’avoir été là.

Au revoir.

 

Blessée à Hué

Jour férié et chômé au Vietnam, le 25 avril commémore la fondation du pays par les rois Hung, qui avaient pour mère la reine des montagnes et pour père le seigneur des dragons. Un très beau programme m’attendait sous le soleil de ce splendide petit mercredi. Après avoir passé un moment fort sympathique à prendre le café avec mon bon ami John, Australien haut en couleur et personnage bien connu du monde de l’entreprenariat et des arts à Hué, j’ai mis le cap, avec mon fidèle scooter Georges, vers un orphelinat très particulier sur lequel j’espère bien pouvoir vous revenir. J’allais y donner un cours d’espagnol à la directrice et à un professeur — on n’a peur de rien en terre vietnamienne! J’ai bien essayé d’opposer une certaine réserve professionnelle à cette demande, mais rien n’y a fait, alors je plongeais. Je voulais arriver plus tôt que l’heure prévue pour me préparer sur place avec le matériel didactique dont l’orphelinat dispose, afin de soulager le sentiment d’imposture qui me taraudait quand même un tantinet. Après avoir partagé le repas du midi avec mes élèves, je devais me rendre faire la cuisine pendant quelques heures avec mes copines nonnes et servir avec elles le repas du soir à toute la communauté, une nouvelle expérience que j’anticipais avec grand plaisir. Chemin faisant, mon ami Thuy apparaît à mes côtés sur son bolide, parallèle à nous (Georges et moi). Toute contente de le revoir, je lui fais sur-le-champ une offre qu’il accepte tout de go. Rebelote pour le café et la jasette matinale. Second départ vers l’orphelinat une petite demi-heure plus tard.

Je conduisais tranquillement et prudemment comme à l’habitude jusqu’à ce qu’immédiatement après un virage serré, je voie en un éclair une moto munie d’une grosse boîte à l’arrière foncer directement sur moi. Impossible de l’éviter, car je longeais un mur de pierre. Ses hurlements et ses yeux affolés m’ont donné la très nette impression que le conducteur avait complètement perdu le contrôle de son véhicule. Il a frappé la poignée gauche de mon guidon, mon corps a tourné avec le guidon vers la gauche et mon bras a percuté le mur que je longeais de très près à ma droite, si bien que le poignet et la main, coincés entre la moto et l’implacable muret, ont tout encaissé. J’ai su plus tard que la boîte derrière la moto contenait… du béton, et que le malheureux chauffeur a blessé une autre femme après moi avant de prendre la fuite. Je me trouvais alors à un endroit très touristique, la Pagode de la Dame céleste — d’ailleurs, dites-moi, que faisait-elle à ce moment-là, cette chère? Elle dormait au gaz ou quoi? – si bien qu’il y avait beaucoup de monde dont… un groupe de touristes québécois qui m’ont débarrassée de feu Georges (snif!!!) et on tenu à distance la foule de badauds bien curieux de voir cette foreigner amochée, affalée sur la chaussée et dont certains ont essayé, jusqu’à ce que je rugisse comme je ne m’en savais pas capable, de me lever par le bras gauche pour me mettre dans un taxi! Assise sur le goudron, j’étais confuse, mais je savais qu’il y avait dommage en la chaumière corporelle. J’ai eu le réflexe viscéral d’appeler John et Thuy, ce qui, entre vous et moi,  n’était pas la chose la plus utile ou intelligente à faire, puis quelqu’un a appelé l’ambulance. Je croyais avoir toute la main brisée et le bras cassé. J’étais en choc. Une dame vietnamienne, sûrement vendeuse de fruits ou de souvenirs comme il y en a des dizaines dans ces endroits, s’est faufilée parmi les curieux comme une  petite souris, pour venir tout doucement s’accroupir à mes côtés. Elle m’a éventée de son chapeau conique, a mis sa main sur ma poitrine, m’a caressé le visage et murmuré des mots de réconfort jusqu’à ce que l’ambulance arrive, 20 minutes plus tard. À chaque fois que j’évoque cette scène, les larmes me montent aux yeux tant la présence de cette femme, sa douceur et sa sollicitude m’ont touchée jusqu’au fond des entrailles. Dès que je le pourrai, j’essaierai de la retrouver. Je voudrais simplement la prendre dans mes bras, sans mot dire.

Les radiographies ont révélé deux fractures complexes au poignet nécessitant une chirurgie avec plaque, vis et tout le tralala, de même qu’une fracture ouverte au petit doigt. Une vilaine plaie assez profonde traversait la paume de ma main, puis quelques contusions et petites coupures de circonstance couronnaient le tout : du joli travail, vraiment! Et ma sœur jumelle, Suzanne, qui arrivait le lendemain du Québec pour une belle virée de 10 jours avec sa frangine…

À commencer par le groupe de touristes québécois et la dame qui s’est tenue à mes côtés au moment de l’accident jusqu’à maintenant, je n’ai cessé d’être entourée d’aide, de présence et de générosité. John et Thuy faisaient les 100 pas à l’urgence de l’hôpital international à mon arrivée. Ils se sont occupés des formalités, John a fait un premier dépôt pour moi, car j’étais incapable de me souvenir de mon code bancaire — sachez qu’au Vietnam, on paye avant de se faire soigner. Si on n’a pas d’argent, on met la famille à contribution et les interventions médicales sont conditionnelles à un premier dépôt, même si on souffre beaucoup semble-t-il. Un Vietnamien rencontré ces derniers jours, qui a eu la jambe brisée par une voiture dont le chauffeur a fui les lieux sans demander son reste, m’a raconté avoir dû vendre sa maison et ses deux motos pour se faire soigner! Ma cliente, madame Nga – la dame dont la photo a réjoui plusieurs lecteurs avec son habit de ninja turquoise et ses talons aiguilles (voir l’article Vignettes huesques) et une collègue, Hiên, ont accouru à l’hôpital et y sont restées jusqu’à mon réveil après la chirurgie – elles ont d’ailleurs eu eu du mal à s’en remettre, les pauvres — je vous raconterai. Mes amis ont mis sur pied un groupe de soutien, relayant mes collègues pour venir tour à tour me visiter, m’apporter des douceurs, qui des fruits, qui une brosse à dents et du dentifrice (ça, c’est John : génial!), qui un livre, un magazine, une crème pour accélérer la cicatrisation, des repas… Même ma professeur de vietnamien et ma femme de ménage se sont présentées à mon chevet. Et les appels de ma famille et de mes amis du Québec… Tant d’attentions, tant de gentillesse! Je n’ai pas fini de digérer toutes ces marques d’amour : elles aussi laisseront des cicatrices, mais d’un autre ordre.

 Lâcher – prise

En attente d’une chirurgie d’urgence, je reçois un courriel : « Je suis à Séoul, j’arrive demain… J’ai tellement hâte! » Woooouuupssss !! Laconique, je réponds « Petit changement de programme : je me suis cassé le poignet. » Nous avions un itinéraire tellement réjouissant! Mon esprit perturbé essaie fébrilement de grappiller, de sauver les miettes : bien sûr, nous devrons annuler notre randonnée dans les grottes de Phong Na, mais peut-être pas la visite au parc de Bach Ma dans une semaine… Mais un seul regard aux angles saugrenus qu’empruntent mon poignet et mon petit doigt, une seconde d’attention à l’état général de choc et à la douleur que je ressens, et l’évidence se manifeste : il n’y aura ni grottes, ni cascades, ni randonnées spectaculaires. La grande vie, qui n’a de cesse de me surprendre par la… créativité des événements qu’elle sème sur nos parcours, en a décidé autrement. C’est à ce moment que s’est produit le premier d’une série de lâcher-prises, accompagné d’une réelle détente intérieure (entendons-nous bien : on parle ici d’une détente intérieure qui, quoique bien réelle, était temporaire. Les montagnes russes émotives marquent généralement beaucoup plus mon paysage intime que le détachement des sages et cette fameuse « joie qui demeure »). Il n’en reste pas moins que j’ai clairement senti un mouvement d’ouverture, comme si je m’inclinais devant plus grand que moi et me confiais à des forces qui me dépassent. Un grand soulagement a doucement déferlé en moi. Quoique véritablement désolée pour Suzanne et chagrinée de voir notre beau projet de voyage s’envoler en fumée, je me sentais bénie des dieux que ma sœur jumelle, la personne avec qui j’ai partagé le plus d’intimité au monde — pratiquement 24 heures par jour du sein de notre mère jusqu’à nos 18 ans en plus de toutes les années de compagnonnage qui ont suivi — arrive à mes côtés. Une expression lue il y a de nombreuses années me remue à chaque fois que je me la remémore : « Le hasard de l’homme est la précision de Dieu ». La Dame céleste de la pagode fatidique a donc depuis lors sérieusement repris du galon!

Suzanne

Je me permettrai ici un aparté sur la gémellité, face à laquelle je vis une sorte de crise existentielle depuis mon arrivée au Vietnam. Tout me paraissait clair jusqu’à ce que le Vietnam vienne embrouiller mes certitudes de bessonne. Je suis née 20 minutes avant Suzanne. L’Occident en entier s’entend pour dire que je suis la plus vieille des deux. Logique, non? En plus, j’avais quelques grammes de plus que bébé-Suzanne, ce qui confirmait mon statut d’aînée de la cellule gémellaire et de la « un peu plus grande sœur » des deux. Comme bien des jumeaux, je crois, nous fonctionnions aussi à la manière d’un couple. Suzanne assumait plutôt le rôle de la fille, plus conciliante, plus coquette, plus gratifiante en général pour les adultes et je jouais un rôle plus masculin, négociant avec l’environnement et confrontant l’autorité parentale à la conquête de faveurs, de nouvelles permissions et d’attention — une denrée rare dans une famille de neuf enfants nés en dix ans. Quand nous portions des vêtements de couleurs différentes, j’héritais tout naturellement du bleu et Suzanne du rose. J’ai ainsi occupé une position de domination qui a subsisté bien des années et dont Suzanne a souffert, comme j’ai souffert de mon côté d’être moins populaire qu’elle. Plus je vieillis, plus je constate à quel point nos enfances et nos dynamiques familiales nous ont façonnés et marquent profondément nos inconscients et nos destins. Il y a un côté absolument magnifique à la gémellité. Suzanne et moi avons été des compagnes extraordinaires, d’une solidarité inébranlable qui subsiste à la vie, à la mort. Mais les défis identitaires sont importants lorsque pendant des années, on n’a pas vraiment eu de pronom personnel dans la famille, car il était trop ardu de nous distinguer. Sauf pour notre mère et notre sœur aînée, on nous appelait simplement « Jumelle ». La relation entre Suzanne et moi n’a donc pas toujours été un jardin de roses, loin de là. Il y a eu des confrontations épiques, nous nous sommes allègrement blessées l’une l’autre en réaction à nos attentes mutuelles forcément déçues. Je crois fondamentalement qu’il y a là un passage obligé et qu’il s’agit du prix d’authenticité à payer pour pouvoir accéder à sa propre identité à part entière et pour finalement arriver à avoir une véritable relation avec l’autre. Même s’ils fascinent les foules, je me sens toujours mal à l’aise devant des jumeaux-jumelles adultes que je qualifie de non séparés, vêtus et coiffés de la même façon et vivant dans ce que j’appelle la guimauve fusionnelle.

Quand je parle à mes amis vietnamiens de ma sœur jumelle, ils me demandent toujours, dans leur obsession de l’âge : « C’est ta grande ou ta petite sœur? », ce qui a  l’heur de m’interloquer. En fait — et on n’en démord pas — on considère ici que le bébé né le dernier est le plus vieux, car il a veillé à ce que le plus petit réussisse d’abord sa sortie avant de se pointer. Alors ça!! L’air de rien, ça change ma perception de moi-même!

Suzanne a dormi dans ma chambre d’hôpital pendant une semaine, puis m’a généreusement invitée dans un petit hôtel en bord de mer, pendant deux jours de douceur, de repos, de longues marches régénérantes. Elle a joué le rôle de ma mère, de mon garde du corps, de mon directeur général et de pourvoyeuse d’attention et de douceurs de toutes sortes. Nous avons ri parfois à gorge déployée, j’ai sangloté dans ses bras. Finalement, peu m’importe nos rangs respectifs dans la fratrie : Suzanne et moi avons renoué avec un niveau d’intimité et de proximité que je croyais à jamais perdu. Parmi les nombreux cadeaux que je rapporte du Vietnam, celui-ci figure certainement au palmarès des plus précieux.

De la qualité des lieux et des soins

Malgré  mes craintes et mes préjugés, j’ai été très bien soignée avec professionnalisme, égards et compétence, tant par les ambulanciers, par l’équipe d’orthopédie, par les infirmières, les préposées que le physiothérapeute. Mentionnons tout de même qu’en tant que foreigner, on m’a tout de suite emmenée à l’hôpital international de Hué, de loin le meilleur dans la région, et que la plupart des spécialistes qui y travaillent ont étudié à l’étranger. J’étais logée dans une immense chambre, ou plutôt une suite, avec télé, frigo, lit d’invité et coin salon. Voyez plutôt :

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Semble-t-il qu’on essaie autant que possible d’attribuer des chambres individuelles aux étrangers, car il n’est pas rare qu’un malade vietnamien ait jusqu’à 50 visiteurs à la fois, certains n’hésitant pas à s’asseoir sur votre lit!

Ah! Il faut savoir aussi qu’on  ne sert pas de repas dans les hôpitaux vietnamiens. La famille les apporte ou le patient  se déplace à la cantine de l’établissement. Un ami m’a ainsi raconté qu’à l’hôpital central de Hué, les familles apportent régulièrement tout ce qu’il faut pour cuisiner dans le couloir.

Matière à rigoler

Trois trucs nous ont bien fait rigoler, Suzanne et moi.

D’abord, malgré cette immense chambre dans un hôpital dernier cri, la sonnette d’urgence m’était complètement inaccessible! Le bouton se trouvait sur le mur derrière le lit, non seulement du côté de mon bras blessé, mais plus bas que la tête de lit, si bien que même Suzanne n’arrivait pas à l’atteindre. Deuxièmement, le lendemain de la chirurgie, une infirmière est venue me dire que je devrais verrouiller ma porte de chambre pendant la nuit pour éviter les vols. Or, je ne tenais pas encore seule sur mes deux jambes et j’étais dans l’impossibilité de signaler une urgence de mon lit… qu’aurais-je fait sans ma sœur?

Enfin, Suzanne a eu quelques fois à se rendre au poste de garde pour demander certaines choses pendant la nuit ou à l’heure de la sacro-sainte sieste… Or, tout le personnel dormait à poings fermés! Elle devait les réveiller. Ils obtempéraient sans mot dire, les yeux plissés de sommeil et entre deux bâillements, avant de replonger dans les bras de Morphée!

De la pudeur

Inutile de dire que la journée suivant ma chirurgie, je n’avais pas encore recouvré toutes mes facultés. Il y avait beaucoup de circulation dans la chambre, de formalités à traiter avec l’assureur canadien, de personnel médical qui passait. Madame Nga a eu la bonne idée de demander à l’infirmière de collège où je travaille de venir me laver. En effet, même si on nettoie les planchers deux fois par jour dans les chambres et les couloirs des hôpitaux, on ne lave pas les patients au Vietnam! Qui se charge de cette tâche? Bien sûr, vous l’aurez deviné :  les familles! Suzanne n’étant pas encore arrivée — non pas que je souhaitais que ma sœurfasse ma toilette, quelle horreur! – Madame Nga avait pris cette heureuse initiative. Vous aurez peut-être aussi remarqué qu’il n’y avait pas de petit rideau vert pâle autour du lit, comme chez nous…

L’infirmière arrive donc. Elle prépare tout ce qu’il faut, puis commence à me dévêtir. Je m’attendais à ce que Madame Nga, accompagnée à ce moment-là de ma collègue Hiên, sorte pudiquement de la chambre pendant que l’infirmière s’exécuterait. Que non! Au contraire, elles se mettent à participer à l’exercice tout en devisant comme si de rien n’était. Et voilà l’infirmière, aidée de ma cliente et de ma collègue, qui me savonnent, me rincent et me sèchent… intégralement, parties intimes –  je dirais même très intimes — y compris!! Et je n’ai pas réagi! Rien! Je ne sais pas ce que mon expression faciale révélait à ce moment, mais j’étais en totale dissonance cognitive, incapable de la moindre parole, me laissant docilement faire tout en me disant : « Mais qu’est-ce qui est en train d’arriver??? » Et tout avait l’air si naturel pour elles!

Le lendemain, je leur ai expliqué à toutes deux que ce qui s’était passé était très surprenant et même contre-culturel pour moi, ce à quoi elles ont rétorqué : « Mais c’est  tout naturel, nous sommes des sœurs! » N’empêche que quand je vais me retrouver en rencontre d’affaire avec Nga, je vais devoir faire un effort pour rayer ce souvenir de mes pensées!

Un frisson vient de me traverser l’échine en écrivant ces lignes : la porte de ma chambre n’était même pas verrouillée!

De la douleur 

Oui, j’ai été bien soignée. Dans toute cette saga, le plus difficile a été de composer avec la douleur physique  au cours des premières 48 heures. À ce chapitre, le Vietnam se situe là où était le Québec il y a 30 ans. On se méfie énormément de la morphine et on n’administre des opiacés qu’en situation extrême. Spontanément, mes amis et collègues vietnamiens affirment que la morphine n’est pas bonne pour la santé. Je comprenais qu’on ne pouvait me donner de médicaments en attendant la chirurgie, qui a eu lieu à 19 h, c’est-à-dire plus de huit heures après l’accident. Mais le réveil postopératoire a été violent. On ne m’avait administré aucun médicament antidouleur. Nga et Hiên étaient à mes côtés, mais je ne m’en suis pas rendu compte. Je ne contrôlais pas mes hurlements. Ma stratégie a consisté à crier jusqu’à ce qu’on m’endorme à nouveau ou qu’on fasse disparaître cette douleur insoutenable. Cela a été efficace, mais a valu à Nga un épisode d’insomnie.

Le lendemain, j’ai demandé à plusieurs reprises si on m’administrait des  antidouleurs. On me répondait par l’affirmative, mais vérification faite sur internet, j’ai réalisé que ce qu’on me donnait soulageait les douleurs « légères à modérées ». J’ai intensifié la demande jusqu’à ce qu’on finisse par m’installer une « pompe à morphine ». Ma vie a changé en l’espace de 30 minutes.

Quelle expérience que de sentir que le corps souffrir, de tenter de ne pas se laisser totalement envahir par la douleur, de laisser la douleur être ce qu’elle est. J’ai encore beaucoup de croûtes à manger à ce chapitre, d’autant plus que ma main gauche me fait encore souffrir. Et ce n’est tout de même qu’une main… et il y a tant et tant de gens pour qui la douleur physique est le lot quotidien…

C’est donc dire que des milliers de malades, enfants et vieillards y compris, endurent ici de cruelles souffrances inutiles au nom de croyances du passé. Autres lieux, autres mœurs : je lisais hier un article sur le sujet disant qu’au Canada, nous étions en train de verser dans l’excès contraire, créant fréquemment de destructrices dépendances aux opiacés…

De la confrontation avec le conducteur de la moto et de la police

Le lendemain de ma chirurgie, au cours de la matinée, je vois entrer dans ma chambre un jeune couple et un homme dans la jeune cinquantaine. Incrédule, je reconnais chez le jeune homme, qui porte la même chemise que la veille… celui qui m’a frappée avec sa moto! Son père me demande de pardonner à la famille. Sur le coup, je suis touchée jusqu’à ce que le jeune, me tendant un sac de fruits, me demande — c’est Nga qui traduisait pour moi — d’alléger la version que je donnerai à la police, pour le protéger. Tout cela dépasse mon entendement et je me sens tout à fait incapable de faire face à cette situation. Je leur demande de partir. J’apprendrai plus tard que des passants outrés de ce dont ils avaient été témoins ont relevé le numéro de plaque de la moto et l’ont transmis à la police, et que la famille du jeune homme a pratiquement remué ciel et terre pour me retrouver. Je sens Nga quelque peu perturbée par mon attitude. Elle m’explique que le jeune homme a probablement très peur d’aller en prison et qu’il souhaite négocier avec moi. Mais… que puis-je dire d’autre que ce qui est arrivé? Que je roulais dans la mauvaise voie? Qu’il m’a soudain pris l’idée de me frapper moi-même le poignet sur la chaussée? À aucun prix je ne veux mentir ni donner à la police une autre version que celle que j’ai déjà donnée à la compagnie qui m’assure au Vietnam. Et ce n’est pas tout : le lendemain, ils arrivent à six, avec les grands-parents et ce qui ressemble à un repas au complet! Encore là, j’essaie de leur dire que je ne souhaite pas leur présence maintenant. Suzanne prend charge de la situation et demande fermement à mes amis vietnamiens d’expliquer à la famille que ce comportement est inapproprié dans notre culture. Tout cela me trouble, me peine. Je n’ai pas intérêt à envoyer ce jeune en prison ni à gâcher sa vie, mais je n’ai pas l’énergie requise pour cette conversation. Le jeune homme et son épouse sont revenus une troisième fois, alors que j’étais seule dans ma chambre. Encore une fois, je n’ai pas pu leur parler et leur ai demandé poliment de partir.

J’ai appris par ailleurs que ce genre de comportement est assez fréquent. En fait, dès ma sortie d’hôpital, j’ai été convoquée au commissariat de police en même temps que l’autre femme qui avait été blessée et que ce jeune homme. Mon amie Thu m’a servi d’interprète pour une rencontre qui a duré… quatre heures! L’objectif consistait à établir la responsabilité de l’accident et à décider de la punition, sur place. Pas d’avocat, pas d’enquête, rien! Trois heures interminables à obtenir la version de chacun et à remplir d’innombrables formulaires ont établi que le jeune homme était responsable à 100 % de l’accident. Le policier, qui, contre toute attente pour moi, était fort sympathique, m’a expliqué que le jeune homme est un pauvre ouvrier — il livrait des blocs de béton au moment de l’accident –  et que son épouse attend leur premier enfant. J’ai décidé de ne pas négocier. La compagnie d’assurance avait déjà payé tous les frais médicaux. J’ai dit au jeune homme que j’accepterais la somme qu’il m’offrirait. J’avais compris qu’il fallait que j’accepte quelque chose pour lui permettre de regagner une certaine dignité et qu’il soit officiellement puni. Il m’a présenté des excuses formelles, que j’ai acceptées, puis il m’a donné 150 $. Je lui ai demandé de conduire prudemment et ai remis à son épouse un petit montant d’argent pour qu’elle achète un cadeau pour le bébé. Affaire classée. Il me restera à récupérer Georges, à le faire réparer et à le vendre, mais… c’est une autre histoire!

De la tendresse de la vulnérabilité

C’est dans un ouvrage intitulé Quand tout s’effondre — Conseils d’une amie pour des temps difficiles, de Pema Chodron, que j’ai pour la première fois été exposée à ce concept.  Nonne bouddhiste, enseignante et auteure prolifique,  Pema Chodron invite le lecteur en situation difficile ou de détresse à connecter à l’océan de tendresse qu’ouvre la vulnérabilité plutôt que de se durcir intérieurement, en se reliant à l’aspect profondément humain de cette vulnérabilité que partagent des millions d’êtres. Je pressentais que ce nouveau lien que je n’aurais jamais fait entre vulnérabilité et tendresse ouvrait tout un monde de possibilités qui m’intéressait mille fois plus que la position de victime ou la colère.

Au cours de ces deux dernières semaines, j’ai senti cette tendresse. Plus encore, cette expérience a un impact profond sur rien de moins que ma perception du monde. Les circonstances de mon existence d’enfant non désirée par des parents non pas mal intentionnés, mais fatigués et stressés, victimes d’un contexte social et religieux arriéré, ont fixé en moi l’idée que le monde est fondamentalement hostile. Le travail d’érosion de cette position de fond avait commencé depuis quelques années et s’est intensifié depuis mon arrivée au Vietnam, mais quelque chose s’est cristallisé avec cet accident et ce qui l’a entouré. J’ai tellement, tellement reçu d’amour, de marques d’amitié et de solidarité, je me suis sentie tellement entourée, portée par mes amis et collègues d’ici et du Québec et par ma famille! Jamais je ne pourrai oublier cela : je me sens marquée, changée à jamais. Je ne prétends pas que tout est rose et que j’accepte avec sérénité toutes les conséquences de cet accident : il réduit sensiblement mes possibilités d’activités et de mobilité pour les prochains mois et j’ai toute une rééducation de la main à faire avec la crainte de me retrouver avec certaines limitations permanentes. Je n’ai évidemment pas encore vraiment digéré tout cela et la douleur me donne encore du fil à retordre. Mais… Je me sens aimée, pleine de gratitude.

À peine une semaine après l’accident, je prenais une longue marche sur la magnifique plage de Lang Co, au sud de Hué, grisée par la majesté du lieu, la douceur du vent et par la joie de sentir mon corps bouger à nouveau après cet épisode d’immobilisation. Je revoyais la semaine avec ses hauts et ses bas, la peur, la douleur et la beauté, tous ces visages, toutes ces voix et ces mots de réconfort. Je me suis tournée face à la mer et a monté en moi cette intention, nette et forte : quoique l’existence me réserve, je veux le goûter, le prendre, en découvrir les trésors cachés et le vivre le plus ouvertement possible.

Souvenirs du Vietnam

Le Vietnam fera désormais partie de moi. Je n’en demandais pas tant, mais il s’est invité dans ma chair et risque peut-être même de me causer des problèmes aux contrôles de sécurité des aéroports.

Voici donc cet ajout à mon identité corporelle…

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Je reprendrai le travail dès la semaine prochaine et entamerai la phase « publique » de mon mandat, dans le sens que je serai amenée à me déplacer dans trois régions du pays pour y former des intervenants de différentes institutions. Et, ô joie, j’aurai la visite de ma fille à la mi-juin pour, je l’espère, une virée plus conventionnelle qu’avec Suzanne.

À bientôt!

Christiane

Le 15 mai 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vietnam – Prise 2

Déjà sept mois de passés sur douze! L’air de rien, subrepticement, ce périple commence à se rapprocher tout doucement de sa conclusion. Les premières pensées de l’après-Vietnam ont commencé à s’infiltrer dans mon esprit, jusqu’à former un léger sillon maintenant quasi familier. Petit serrement de cœur, je l’avoue. Tous ceux qui ont vécu à l’étranger vous le diront : le retour au pays comporte son lot de défis auxquels je sais parfaitement que je n’échapperai pas. Pour le moment, ce « dossier » ne fait que rôder dans mes parages psychologiques. Il me courtise, cherche à s’inviter chez moi. Je lui accorde prudemment une certaine attention, mais ne lui ai pas encore franchement ouvert la porte. J’ai encore beaucoup de visite à la maison!

Ces sept mois à Hué ont été faits de visages, de phases, d’étonnements, de déceptions et d’émerveillements de tout acabit. Mes débuts ont été exaltants. J’aime la nouveauté, la différence me fascine : le Vietnam m’a royalement servie! J’ai eu le privilège de bénéficier d’un accueil chaleureux, d’un soutien efficace et, disons-le, d’une certaine chance, si bien qu’à peine un mois après mon arrivée, j’avais emménagé dans une assez jolie maison, acheté mon scooter — ce cher Georges, qui m’a rajeunie de 20 ans! – constitué un réseau social ma foi assez intéressant et commencé à donner forme à mon projet professionnel. J’étais ravie. J’avais parfaitement conscience que j’étais en phase de lune de miel, presque de fascination amoureuse face à mon nouveau pays d’adoption. Une joie intense m’habitait et le statut d’expatriée me procurait un sentiment de liberté très particulier. J’ai essayé de comprendre cet état émotionnel analogue à une certaine ébriété psychique.

D’abord, ici, on ne connaît ni ma famille, ni mon statut social, ni ma réputation, ni mon histoire personnelle. C’est une sensation extraordinaire, qui me donnait l’impression d’avoir le pouvoir de me créer une nouvelle vie, de faire de nouveaux choix, presque de redéfinir la personne que je souhaitais être. Chaque rencontre étant dépouillée des cadres de référence habituels, j’avais le sentiment d’être accueillie pour ce que j’étais, que l’expérience que faisait l’autre de moi s’en trouvait automatiquement plus authentique, immédiate, se construisant nécessairement sur le présent. La découverte du nouveau à tous les plans a profondément nourri ma curiosité souvent amusée, attendrie, parfois tout de même un peu inquiète, me connectant dans tous les cas à une formidable vitalité. Cet état de déstabilisation généralisé, plutôt joyeux dans l’ensemble, mène inévitablement à une plus grande acuité de présence dans l’instant. L’expérience s’est souvent avérée jubilatoire. J’ai aimé rencontrer toutes ces nouvelles personnes tellement différentes, découvrir — je suis loin d’avoir fini — cette culture si complexe, cette langue bizarre, me familiariser avec mon contexte professionnel, découvrir mon voisinage, apprendre à faire corps avec le trafic, goûter la culture vietnamienne et nouer des liens avec des étrangers de partout au monde. Quel beau terrain de jeu!

J’ai éprouvé un plaisir certain à me « dépoussiérer » et à dépasser certaines limites, souvent en rapport avec le monde animal — reptiles, insectes… et petits mammifères. J’avoue cependant qu’un des moments les plus bas de mon séjour a consisté en une course effrénée de près d’une heure pendant laquelle ma propriétaire, son oncle et moi avons zigzagué ma maison, sans le moindre chouia de succès ni un soupçon d’élégance, pour tenter d’amener un rat à sortir de chez moi. La classique, intimidante et très peu ragoûtante trappe à souris nous a allègrement supplantés au niveau de l’efficacité, il va sans dire. Cela a tout de même impliqué que j’ai eu un colocataire pas vraiment désiré pendant toute une nuit et qu’il m’a été donné d’avoir des réveils plus agréables que celui qui m’attendait le lendemain matin…

Même pendant l’inondation de ma maison, malgré la panne d’électricité et mon téléphone qui rendait l’âme, j’avais conscience que je vivais une expérience assez unique et dont je me souviendrais longtemps, qu’il n’y avait pas de réel danger. Bon. L’épisode surréel pendant lequel j’ai réussi à m’enfermer sur le balcon de l’étage m’a tout de même secouée, mais quand on me demandait après coup si j’avais trouvé l’expérience difficile… impossible de répondre par l’affirmative! Dans le feu de l’action, j’enregistrais toutes ces images de l’eau qui montait, des meubles que l’on plaçait sur les tables, des gens qui marchaient dans la rue avec de l’eau jusqu’à la taille, des bateaux qui passaient devant ma maison, de toute cette entraide entre voisins dont j’étais témoin (et objet) et cela m’intéressait profondément. J’irais même jusqu’à dire que je ressentais une certaine fierté de vivre des événements aussi inusités, que des choses aussi excitantes m’arrivent.

Et il y a tout l’aspect relationnel de la vie d’expatriée, à la fois avec les Vietnamiens et avec la faune des étrangers. Depuis le début, j’essaie de créer des liens avec des gens de la place, mais même avec toute la bonne volonté du monde, la barrière de la langue pose des limites importantes. Jusqu’ici, le fait de parler trois langues (français, anglais et espagnol) m’avait donné l’impression de n’avoir que peu de limites. Ouïe! L’humilité devient de mise quand on se rend compte que tout contact autre que les petites phrases banales de la vie dépend du niveau d’anglais de son interlocuteur! Je m’acharne toujours à apprendre cette langue invraisemblable avec des résultats somme toute peu convaincants, mais je persiste, car cela m’ouvre indubitablement des portes. Je profite souvent sans vergogne de l’effet de surprise que je crée quand je réussis à baragouiner quelques phrases devant un interlocuteur sidéré qui souvent, après quelques minutes de totale incrédulité, se met à rire et à se taper sur les cuisses devant ma prestation! J’entretiens des liens significatifs avec mes collègues et quelques ami. e. s, particulièrement avec deux jeunes femmes avec qui j’ai développé une véritable relation de cœur et avec une petite fille de 8 ans à laquelle je me sens très attachée. J’ai rencontré une nonne bouddhiste magnifique qui, au fil du temps, par petites touches, me permet de m’approcher de sa communauté. Toutes ces personnes m’ouvrent un monde fascinant. Bien sûr, le statut d’étrangère de passage colore toutes ces relations, car par définition, on connaît leur date de péremption.

Il y a quelques semaines, j’étais à Da Nang par affaire et tôt le matin, je marchais sur la plage. Je vois un peu plus loin une vieille femme toute ridée, qui ramasse des coquillages, sa palanche de bambou et ses paniers posés à côté d’elle. Elle se lève et me regarde venir vers elle, intensément, sans bouger. Arrivée à sa hauteur, je m’arrête, incertaine, ne sachant trop quoi faire. Elle est très vieille, profondément ridée, courbée. Nous nous regardons pendant de longues secondes. Puis, à l’unisson, de larges sourires naissent sur nos visages. Instinctivement, je lui prends les mains, qu’elle me donne tout entières. Ces mains se serrent, le rire fuse par grands éclats, les cœurs se touchent. L’espace d’un instant, nous voilà sœurs, mères et filles l’une de l’autre, unies dans notre humanité partagée. Puis doucement, j’ai repris mon chemin, profondément nourrie et reconnaissante de ce moment de pure communion.

De nombreux Vietnamiens, surtout les jeunes, sont fascinés par les étrangers. Une grande frange de la jeunesse déploie beaucoup d’efforts pour apprendre l’anglais, langue de tous les horizons s’il en est. On m’invite régulièrement — comme tous les étrangers — à venir parler aux étudiants dans les classes ou lors d’activités spéciales. Il n’est pas rare, dans les lieux touristiques, qu’un ou deux jeunes vous abordent pour vous demander de deviser en anglais pendant quelques minutes. Au supermarché, des parents incitent leurs petits enfants à vous dire quelques phrases en « Enlis ». C’est sans filtre que les jeunes cherchent le contact, l’occasion de parler anglais, de poser des questions sur nos origines, notre âge, notre histoire. Rien pour diminuer l’ego de la madame! En fait, je réalise que j’ai plaisir à me sentir « spéciale », différente, intrigante et souvent… enviée (ça fait un peu mal à écrire…). J’ai conscience que mon histoire personnelle de jumelle identique et huitième de famille font que je goûte ce plaisir un peu coupable avec une certaine volupté, en m’illusionnant parfois sur ce que cela révèle de ma personne.

Le fait que j’aie 62 ans, que je vive seule, me déplace à ma guise et aie une vie sociale assez développée suscite beaucoup de curiosité chez les femmes de tous âges. Cela m’a attiré les confidences parfois déchirantes de jeunes femmes qui se sentent souvent à l’étroit dans les rôles sociaux qui leur sont proposés. J’essaie de traiter ces confidences avec toute la délicatesse du monde, sachant fort bien que je ne suis ici que de passage. Je m’efforce de soutenir les mouvements de vie qui habitent ces jeunes femmes, tout en tenant compte de leur contexte. Rien d’évident, vraiment. Je sens que parfois, le simple fait qu’une oreille bienveillante les écoute réellement a un effet sur elles. J’irais jusqu’à dire que cet aspect de mes relations interpersonnelles est en passe de devenir un des volets les plus significatifs de mon séjour en terre vietnamienne.

Bien sûr, avec le temps qui a passé, l’exaltation s’est atténuée et mes sens se sont quelque peu émoussés. Même si le plaisir de la découverte subsiste, le quotidien et les habitudes ont repris leurs droits. Inévitablement, un ressac s’est produit. D’abord, une surprise insoupçonnée m’attendait au tournant : un peu subjuguée par ce que j’appellerai « tous les possibles » que m’offrait ma nouvelle vie, je n’avais pas réalisé que j’avais apporté dans mes bagages tous les vieux personnages peu glorieux dont je me pensais libérée et que ceux-ci n’attendaient que l’occasion de réapparaître dans toute leur splendeur! Comment ai-je pu les oublier, ceux-là? Un à un, ils ont refait surface, déboulonnant pas toujours élégamment cette nouvelle « Christiane » glorifiée dont je me targuais. Jon Kabat-Zinn ne savait si bien dire quand il a écrit « Où tu vas, tu es » (Wherever you go, there you are). Je confirme et je signe. Il a entièrement raison!

En février, j’ai voyagé avec grand plaisir pendant trois semaines avec deux amies très proches. La solitude et le mal du pays m’ont frappée de plein fouet après leur départ. Tout à coup, je ne voyais que le trafic impossible, la saleté, les « bibittes », l’inimitié des vendeurs qui cherchent à vous faire payer trois fois le prix d’un item parce que vous êtes étranger… À ce chapitre, je dirai à mes amis québécois que le passage d’Anne Dorval à l’émission « Tout le monde en parle », que j’ai regardé sur U’Tube, n’a rien fait pour attiser mon amour du Vietnam! Ni le visage de mon amie Marie-Ève, en visite à Hué, quand je l’ai emmenée visiter mon bureau — ou plutôt mon coqueron. Je tombais de mon piédestal. J’ai eu tout à coup l’impression que ce que je faisais au plan professionnel n’avait que peu de valeur, qu’il n’en resterait que dalle. Un beau lundi matin, il y a quinze jours, j’ai un peu « pété les plombs » après avoir passé mon week-end à donner une formation qui me tenait très à cœur à un groupe de professeurs qui entraient et sortaient de la classe à tout moment et ne s’impliquaient que bien tièdement. Le matin suivant, mes deux collègues vietnamiennes parlaient et rigolaient depuis une bonne heure bien sûr en vietnamien et bien sûr, très fort, et ce, à deux pas de moi. La moutarde m’a montée au nez puis…Basta! Cela ne passait plus. D’un clac! bien senti, j’ai fermé mon portable et annoncé que j’allais travailler chez moi, pour cause d’étirement excessif de l’élastique de l’adaptation culturelle. Je suis restée deux jours enfermée, sans parler à âme qui vive, à m’avouer l’étendue de mon ras-le-bol et à le vivre à fond, sans fard. Il va sans dire que l’exaltation en a pris pour son rhume! Puis peu à peu, la colère et la tristesse m’ont amenée vers quelque chose de plus vaste. J’ai vraiment vu que c’est là que se situe la véritable opportunité qui m’est offerte de m’élargir comme personne. Cet accusé réception brutal de la différence m’offre deux possibilités : ou je me braque et m’enferme dans une attitude de jugement et de mépris guindé, ou je modifie mon approche. Et ladite modification ne peut se faire, il me semble, que dans un élargissement considérable de ma perspective. Je me sens encore étourdie et un peu sous le choc de cet épisode, mais il me donne un goût de réel non édulcoré qui me plaît, me stimule. À nouveau donc : à nous deux, Vietnam!

Curiosités monumentales

Au nord-est de Hué s’étend une grande lagune séparée de la Mer de Chine par une étroite bande de terre. De nombreux Vietnamiens vivant à l’étranger s’y font construire d’énormes et extravagants monuments funéraires. Des centaines et des centaines de ces tombes plus impressionnantes les unes que les autres bornent la lagune. Si vous vous y promenez, voici le paysage qu’il vous sera donné de voir :

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J’ai choisi une de ces tombes au hasard, pour vous permettre d’en mieux saisir le détail.

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La diaspora ne fait pas dans la modestie quand vient le temps de construire sa demeure éternelle en terre natale!

Des copines un peu spéciales

Peu après mon arrivée au Vietnam, mon ami Rodrigo et moi visitions une pagode (temple bouddhiste) du coin et y avons rencontré une nonne à laquelle Rodrigo a eu la très bonne idée d’adresser la parole, touché qu’il était par ce que dégageait cette femme. Nous avons alors eu la surprise de découvrir que Sister Minh Thuan parlait très bien anglais et vivait dans un monastère des environs. Après quelques minutes de conversation, j’ai eu l’élan de lui demander si je pouvais lui rendre visite. C’est là qu’est née notre amitié, qui s’étend maintenant à quelques autres nonnes, dont une abbesse fort sympathique. Je vous  présente donc mes deux amies, lors d’une balade en forêt au bord de la Rivière aux Parfums. Sister Thuan porte le voile.

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N’est-ce pas qu’elles sont belles?

À bientôt!

 

 

La naissance d’un projet

Tout a commencé le 29 janvier dernier. Il était devenu évident que mon grand frère Jacques — un grand frère reste un grand frère, même si j’avais alors 60 ans et lui 68 — était en fin de vie après une année de véritable enfer. Les métastases gagnaient la partie. La fratrie était durement secouée. Six frères et trois sœurs. Les sept premiers (ma sœur aînée et mes six frères) sont nés à l’intérieur d’un intervalle de six ans, puis, quatre ans plus tard, ma sœur jumelle et moi, les « petites », sommes arrivées. Une famille imparfaite, bien sûr, mais un clan soudé par le cœur, ô combien vivant, profondément solidaire, dont le passage du temps a non seulement adouci les aspérités, mais permis de laisser de plus en plus de place à un humour souvent déjanté, délicieux. Moi qui ai toujours été plutôt indépendante, je mesure de mieux en mieux à quel point ces liens sont précieux et uniques, même si je ne vois certains de mes frères que rarement.

Cette journée-là, je me suis questionnée sur la vastitude et sur les rêves qui restaient en filigrane dans mon existence. J’ai écouté, silencieusement, avec attention. Puis c’est monté : j’ai toujours rêvé de vivre à l’étranger. Tout simple, mais très clair. J’ai eu quelques rendez-vous manqués à cet effet, pour toutes sortes de raisons toutes aussi bonnes les unes que les autres, mais l’aspiration, même empoussiérée, était toujours là, bien vivante, tout près, qui cherchait encore à se manifester. J’ai trouvé très inconfortable, à 60 ans, d’écouter cette voix intérieure. En même temps, je me sentais interpellée dans ma vitalité même. C’était aussi joyeux, plein d’énergie. Et rien ne m’empêchait vraiment de réaliser ce rêve. Bien sûr, ce serait compliqué, mais, fondamentalement, je me suis demandé : pourquoi pas ? Oui, pourquoi pas ?… Et je n’ai pas trouvé de bonne réponse.

Tout a été rapide. Mon désir était précis : je souhaitais me dépayser et contribuer à l’amélioration du sort de gens dans le besoin, en faisant un travail qui aurait un sens. Je voulais aller à un endroit où je me sentirais relativement en sécurité (ce qui excluait toute zone de guerre ou dangereuse) et où je pourrais œuvrer à un projet concrètement porteur d’un avenir meilleur. Je ne me voyais pas travailler avec des populations trop souffrantes. J’ai une profonde admiration pour ceux qui œuvrent auprès des enfants soldats, des mourants, des réfugiés, ou qui défient les talibans pour éduquer les jeunes filles en Afghanistan, mais ce type de mandat n’est clairement pas pour moi. J’ai donc exploré les sites d’emploi pour coopérants volontaires, vu un affichage intéressant, envoyé mon CV le lendemain, obtenu un entretien téléphonique trois jours plus tard et au bout de 15 jours, je signais une lettre d’intention à titre de volontaire pour le compte d’Uniterra au Vietnam. J’étais un peu étourdie, mais ravie !

Une fois la décision prise, il restait beaucoup à faire. Gérer ma démission au travail, mettre mon appartement en location, entreposer ma voiture, m’occuper du million de formalités liées à un tel départ : visa, inscription à l’ambassade canadienne au Vietnam, examens médicaux, vaccins, assurances diverses, tout le tra-la-la… J’en ai profité pour m’alléger considérablement. J’ai fait un immense ménage de toutes mes possessions et me suis délestée d’une quantité impressionnante d’effets de toutes sortes, pour ne garder que le minimum. Une grande énergie m’habitait. Quel réel plaisir cela m’a-t-il apporté ! Incroyable. Par exemple, il ne me reste qu’une quarantaine de livres, un seul tiroir de papiers personnels. Merveilleux. J’ai eu le sentiment que ce branle-bas de combat dans mes effets personnels participait d’un mouvement de fond, d’un grand nettoyage cosmique qui me menait à une autre étape de vie en m’y rendant totalement disponible. Peut-être que je m’emporte un peu en me référant au cosmos et que je dois calmer l’ardeur et l’enthousiasme de mes neurones vieillissants, mais il n’en reste pas moins que l’exercice a été en soi très satisfaisant et a créé une ouverture certaine.

Dans la foulée de la préparation au départ, un autre phénomène d’importance s’est produit. Je vous explique.

Peut-être ne savez-vous pas — je l’ignorais complètement — que les organisations sans but lucratif qui envoient des coopérants volontaires à l’étranger demandent habituellement à ceux-ci d’effectuer une collecte de fonds auprès de leurs proches, si possible avant leur départ. Pour un mandat d’un an comme le mien, mon employeur me demandait de recueillir un minimum de 1 500 $. Au début, je pensais faire un appel à contribution par courriel, puis j’ai rapidement senti que cette façon de faire n’avait aucune âme. J’ai donc décidé de faire d’une pierre deux coups et de réaliser un autre rêve que je caressais aussi depuis longtemps : faire un récital de piano. Je joue de cet instrument depuis ma jeunesse et de par ma formation classique, j’ai connu le stress énorme des examens de piano une fois par année devant de grands professeurs. J’en garde des souvenirs terribles. Cette fois, je voulais jouer pour manifester ma gratitude à mes donateurs, et mon objectif était de le faire dans la détente et le plaisir. J’ai, ma foi, un répertoire assez conséquent et matière à me produire pendant près de 90 minutes (adaptation pour piano de chants sacrés de l’Inde en première partie et pièces plus légères en 2e partie – le thème du film La leçon de piano, quelques pièces de Yann Tiersen [Le fabuleux destin d’Amélie Poulain] et berceuse d’André Gagnon). J’ai donc convié mes donateurs pour les remercier et me suis produite à Cowansville,  à Montréal et à Québec, dans des maisons privées. J’étais très nerveuse de me produire à Québec devant ma famille, peut-être parce que, en tant qu’avant-dernière de la « tralée », je n’ai jamais beaucoup occupé l’avant-plan de la scène.

Il y a eu quelque chose de magique pour moi dans cette aventure. J’ai été profondément touchée par la générosité dont mon entourage a fait preuve — j’ai plus que triplé ma cible, ce qui a suscité la curiosité de mon employeur au point que la responsable des collectes de fond m’a demandé d’assister à mon récital à Montréal pour constater de visu de quoi il en retournait. Ce que j’ai reçu pendant ces trois récitals se résume à… beaucoup, énormément d’amour, presque à la folie. J’ai été aidée et soutenue avec enthousiasme dans la réalisation de ce projet par plusieurs amis et membres de ma famille [lieux accueillants, accueil chaleureux, gâteries et breuvages]. Je me suis sentie écoutée, reçue, portée, appréciée, accompagnée. Mon frère Claude et sa conjointe Suzanne nous ont tous fait craquer à Québec en arrivant à la toute dernière minute au récital, vêtus respectivement d’un smoking et d’une grande robe du soir — « Nous venons à un concert, non ? » Tout cela m’a rempli le cœur et me nourrit encore. J’ai emmené tout ce beau monde et ce plaisir partagé avec moi au Vietnam. À chaque fois que je revois ces moments en pensée, mon cœur se gonfle de gratitude. Quel beau préambule à mon périple !

Et cet accompagnement continue ici, au Vietnam, au quotidien. Les technologies modernes, que je regardais un peu de haut jusqu’ici, me permettent de rester en lien très vivant et en temps réel avec ce que j’appelle « ma garde rapprochée » au Québec à travers les Facetime, Messenger, Skype et WhatsApp de ce monde et ce, malgré les 12 heures de décalage horaire. C’est tout de même quelque chose de se voir la « binette » et de se parler en direct à volonté d’un bout à l’autre de la planète ! Non, mais… À chaque fois, je suis saisie d’un certain ravissement et d’un brin d’incrédulité, et je salue bien bas mes nouveaux outils virtuels. Dire que quand je vivais en Alberta dans les années 70, je ne disposais que de la classique missive pour communiquer avec mes proches, les appels    « longue distance » étant trop chers pour mon budget d’étudiante…

Pour couronner le tout, il y a ce blogue, qui me procure jusqu’ici de bien belles heures, même si à chaque fois que je finis un article, j’ai peur de ne plus avoir d’idées pour le prochain. Je pense souvent à vous comme à une communauté bienveillante à qui j’ai envie de raconter des choses, que je veux faire sourire et émouvoir, avec qui je souhaite partager mes étonnements et mes réflexions.  Mon acuité s’en trouve exacerbée au quotidien : souvent, je me dis « Je vais leur raconter ou leur montrer ça… » Bref, je vous sens présents, même si les contours de ce « vous » sont forcément à géométrie variable.

La souffrance et le décès de Jacques m’auront finalement donné accès à tout un autre chapitre de vie. Cela ne remplace évidemment ni la douleur ni la profondeur de la perte, mais contribue à lui donner un certain sens. Là où il est, j’espère que mon beau Jacques le sait ou qu’il le sent.

Le 3 décembre 2017

 

 

Une arrivée canon!

Bonjour ! Je fais une première expérience de blogue, en toute simplicité, pour le plaisir du partage et de l’écriture. Pour le moment, je ne compte pas publier à une fréquence déterminée… Au début, il y aura plusieurs articles, car j’ai plein de choses à raconter sur mon arrivée et mes premières observations, mais par la suite, tout dépendra de l’inspiration. Les photos incluses dans cet article ne sont pas de moi, je ne suis pas encore rendue à afficher mes propres photos… S’il vous plaît, si vous avez des améliorations à suggérer à la novice que je suis, n’hésitez surtout pas à le faire. Alors, voilà, je me lance !

Le 24 septembre 2017

Me voilà au Vietnam depuis maintenant 6 jours : j’ai le sentiment d’y être depuis des mois, tant il s’est passé de choses !

D’abord le voyage : tout s’est passé comme sur des roulettes, mais des roulettes, disons… un peu longues. Montréal-Toronto, Toronto-Séoul, Séoul-Da Nang : ouf !… Ah ! Si jamais vous faites escale à Séoul, sachez que l’aéroport met à la disposition des voyageurs en transit — une race habituellement épuisée et un rien irritable — un étage entier dédié à leur confort. Tout simplement génial. Douches gratuites, zones de silence dans la pénombre, salles de jeu pour les enfants et même… salle de méditation ! J’ai pu avec une reconnaissance sans borne dormir un beau 2 heures étendue de tout mon long, à côté d’une religieuse portant le costume de la congrégation de Mère Thérésa. Moment de bonheur.

Au sortir de l’avion à Da Nang, il est 21 h 30. Je suis dans un état avancé de confusion par rapport au temps : j’ai pris mon premier vol à 9 h à Montréal dimanche matin et j’arrive… lundi soir à 21 h 30. Bonjour décalage horaire !

Ma première impression au sortir de l’avion ? Je me sens comme une quiche que l’on enfourne. Tout simplement incroyable !!! L’espace d’un éclair, j’ai envie de rebrousser chemin vers un endroit climatisé, n’importe lequel et de dire « Non, non… excusez-moi, je me suis trompée, ramenez-moi à Montréal ». En une nanoseconde, la chaleur et l’humidité m’enveloppent complètement, ma peau devient instantanément moite et que dire de mes pauvres cheveux… Mais comme la foule grouillante de gens que je vois a l’air capable de vivre dans ce climat invraisemblable, j’imagine que je le serai aussi. Alors courage. J’avance.

Deuxième moment de bonheur : je vois mon nom écrit en belles lettres bleues, bien soignées, sur un grand carton. Une petite larme aurait envie couler de mon œil gauche, mais je réussis à me contrôler avec, disons-le sans ambages, une belle force de caractère. Mon gentil chauffeur me fait signe de le suivre et j’obtempère allègrement. Autre contraste météorologique : il fait un froid de canard dans le taxi. La fatigue aidant, je grelotte si bien qu’après 10 minutes, j’arrive à coups de signes malhabiles à faire comprendre au chauffeur que j’apprécierais qu’il baisse la clim. Depuis mon arrivée, je constate que ces transitions sont constantes et demandent une certaine gestion ; le châle léger est pour l’Occidentale que je suis un très bon compagnon vestimentaire.

L’hôtel qu’on m’a réservé est confortable et sympathique. Belle surprise au réveil : j’ai pleine vue sur la mer de mon balcon. La plage est immense, magnifique, parsemée de ces drôles de petits bateaux de pêche tout ronds.

Plage Danang 2

De Da Nang, je n’ai pas le temps de voir grand-chose : par ailleurs 2 attractions retiennent mon attention : le pont-dragon, très pittoresque — il crache même du feu une fois par semaine, pour vrai (voir la vidéo ci-dessous) — et les 2 magnifiques, immenses bouddhas blancs qui surplombent chacun des côtés de la baie. Voici donc le pont dragon :

Pont dragon2

Le voici en action :

Et voici un des bouddhas blancs :

Bouddha blanc 1

Les Vietnamiens sont industrieux : j’ai une matinée de congé (baignade, longue marche au bord de la mer), après quoi le programme d’intégration commence, dense, intense. Je suis chaudement accueillie, merveilleusement encadrée par Ngoc (essayez, juste pour voir – de prononcer son nom tout haut), la représentante régionale de l’Entraide universitaire mondiale Canada, qui m’embauche. Elle m’informe, me bichonne en veillant à ce que j’aie tout ce dont j’ai besoin, elle me fait rencontrer les autres expatriés à Da Nang, m’explique le contexte de mon mandat, me renseigne sur la culture vietnamienne, sur les surprises que je risque de rencontrer, vient avec moi à la clinique médicale pour me rassurer sur la qualité des soins de santé auxquels j’ai accès. Elle est efficace, attentionnée, belle, élégante, posée. C’est mon premier ange.

Nos journées sont pleines de 9 h à 22 h. Formation, formalités diverses, rencontres avec 2 des expatriés de l’EUMC à Danang, Kariann et Rodrigo, visite et dîner éclair à Hoi An, une magnifique petite ville, ancien port le plus important du Vietnam et site déclaré patrimoine de l’UNESCO, où je compte bien revenir. Je n’ai pas l’intention de publier plusieurs photos de moi dans ce blogue, mais je vous présente quand même Ngoc, Kariann et Rodrigo :

IMG_1092.jpg

Ngoc parle plutôt bien anglais, mais… Oh my god !… son accent !! Par exemple : la lettre « k » semble… ne pas exister pour elle — ni pour l’ensemble de ses concitoyens d’ailleurs. Cela donne « Lie that » au lieu de « Like that ». Le « sh » pose également un défi, si bien que « She is… » devient « Se is… », il faut deviner que « wèk » signifie « work », et ainsi de suite. À la fin de mes deux jours et demi à Da Nang, j’ai le cerveau en compote ! Mais je suis ravie, joyeuse, à la fois très énergisée et fatiguée.

C’est ainsi que le troisième jour après mon arrivée, Ngoc et moi mettons le cap sur Hué, où m’attendent mille découvertes : j’ai hâte de rencontrer mes clients et de faire connaissance avec cette ville qui m’accueillera pour la prochaine année.

Rendez-vous très bientôt pour la suite « huesque » !