Blessée à Hué

Jour férié et chômé au Vietnam, le 25 avril commémore la fondation du pays par les rois Hung, qui avaient pour mère la reine des montagnes et pour père le seigneur des dragons. Un très beau programme m’attendait sous le soleil de ce splendide petit mercredi. Après avoir passé un moment fort sympathique à prendre le café avec mon bon ami John, Australien haut en couleur et personnage bien connu du monde de l’entreprenariat et des arts à Hué, j’ai mis le cap, avec mon fidèle scooter Georges, vers un orphelinat très particulier sur lequel j’espère bien pouvoir vous revenir. J’allais y donner un cours d’espagnol à la directrice et à un professeur — on n’a peur de rien en terre vietnamienne! J’ai bien essayé d’opposer une certaine réserve professionnelle à cette demande, mais rien n’y a fait, alors je plongeais. Je voulais arriver plus tôt que l’heure prévue pour me préparer sur place avec le matériel didactique dont l’orphelinat dispose, afin de soulager le sentiment d’imposture qui me taraudait quand même un tantinet. Après avoir partagé le repas du midi avec mes élèves, je devais me rendre faire la cuisine pendant quelques heures avec mes copines nonnes et servir avec elles le repas du soir à toute la communauté, une nouvelle expérience que j’anticipais avec grand plaisir. Chemin faisant, mon ami Thuy apparaît à mes côtés sur son bolide, parallèle à nous (Georges et moi). Toute contente de le revoir, je lui fais sur-le-champ une offre qu’il accepte tout de go. Rebelote pour le café et la jasette matinale. Second départ vers l’orphelinat une petite demi-heure plus tard.

Je conduisais tranquillement et prudemment comme à l’habitude jusqu’à ce qu’immédiatement après un virage serré, je voie en un éclair une moto munie d’une grosse boîte à l’arrière foncer directement sur moi. Impossible de l’éviter, car je longeais un mur de pierre. Ses hurlements et ses yeux affolés m’ont donné la très nette impression que le conducteur avait complètement perdu le contrôle de son véhicule. Il a frappé la poignée gauche de mon guidon, mon corps a tourné avec le guidon vers la gauche et mon bras a percuté le mur que je longeais de très près à ma droite, si bien que le poignet et la main, coincés entre la moto et l’implacable muret, ont tout encaissé. J’ai su plus tard que la boîte derrière la moto contenait… du béton, et que le malheureux chauffeur a blessé une autre femme après moi avant de prendre la fuite. Je me trouvais alors à un endroit très touristique, la Pagode de la Dame céleste — d’ailleurs, dites-moi, que faisait-elle à ce moment-là, cette chère? Elle dormait au gaz ou quoi? – si bien qu’il y avait beaucoup de monde dont… un groupe de touristes québécois qui m’ont débarrassée de feu Georges (snif!!!) et on tenu à distance la foule de badauds bien curieux de voir cette foreigner amochée, affalée sur la chaussée et dont certains ont essayé, jusqu’à ce que je rugisse comme je ne m’en savais pas capable, de me lever par le bras gauche pour me mettre dans un taxi! Assise sur le goudron, j’étais confuse, mais je savais qu’il y avait dommage en la chaumière corporelle. J’ai eu le réflexe viscéral d’appeler John et Thuy, ce qui, entre vous et moi,  n’était pas la chose la plus utile ou intelligente à faire, puis quelqu’un a appelé l’ambulance. Je croyais avoir toute la main brisée et le bras cassé. J’étais en choc. Une dame vietnamienne, sûrement vendeuse de fruits ou de souvenirs comme il y en a des dizaines dans ces endroits, s’est faufilée parmi les curieux comme une  petite souris, pour venir tout doucement s’accroupir à mes côtés. Elle m’a éventée de son chapeau conique, a mis sa main sur ma poitrine, m’a caressé le visage et murmuré des mots de réconfort jusqu’à ce que l’ambulance arrive, 20 minutes plus tard. À chaque fois que j’évoque cette scène, les larmes me montent aux yeux tant la présence de cette femme, sa douceur et sa sollicitude m’ont touchée jusqu’au fond des entrailles. Dès que je le pourrai, j’essaierai de la retrouver. Je voudrais simplement la prendre dans mes bras, sans mot dire.

Les radiographies ont révélé deux fractures complexes au poignet nécessitant une chirurgie avec plaque, vis et tout le tralala, de même qu’une fracture ouverte au petit doigt. Une vilaine plaie assez profonde traversait la paume de ma main, puis quelques contusions et petites coupures de circonstance couronnaient le tout : du joli travail, vraiment! Et ma sœur jumelle, Suzanne, qui arrivait le lendemain du Québec pour une belle virée de 10 jours avec sa frangine…

À commencer par le groupe de touristes québécois et la dame qui s’est tenue à mes côtés au moment de l’accident jusqu’à maintenant, je n’ai cessé d’être entourée d’aide, de présence et de générosité. John et Thuy faisaient les 100 pas à l’urgence de l’hôpital international à mon arrivée. Ils se sont occupés des formalités, John a fait un premier dépôt pour moi, car j’étais incapable de me souvenir de mon code bancaire — sachez qu’au Vietnam, on paye avant de se faire soigner. Si on n’a pas d’argent, on met la famille à contribution et les interventions médicales sont conditionnelles à un premier dépôt, même si on souffre beaucoup semble-t-il. Un Vietnamien rencontré ces derniers jours, qui a eu la jambe brisée par une voiture dont le chauffeur a fui les lieux sans demander son reste, m’a raconté avoir dû vendre sa maison et ses deux motos pour se faire soigner! Ma cliente, madame Nga – la dame dont la photo a réjoui plusieurs lecteurs avec son habit de ninja turquoise et ses talons aiguilles (voir l’article Vignettes huesques) et une collègue, Hiên, ont accouru à l’hôpital et y sont restées jusqu’à mon réveil après la chirurgie – elles ont d’ailleurs eu eu du mal à s’en remettre, les pauvres — je vous raconterai. Mes amis ont mis sur pied un groupe de soutien, relayant mes collègues pour venir tour à tour me visiter, m’apporter des douceurs, qui des fruits, qui une brosse à dents et du dentifrice (ça, c’est John : génial!), qui un livre, un magazine, une crème pour accélérer la cicatrisation, des repas… Même ma professeur de vietnamien et ma femme de ménage se sont présentées à mon chevet. Et les appels de ma famille et de mes amis du Québec… Tant d’attentions, tant de gentillesse! Je n’ai pas fini de digérer toutes ces marques d’amour : elles aussi laisseront des cicatrices, mais d’un autre ordre.

 Lâcher – prise

En attente d’une chirurgie d’urgence, je reçois un courriel : « Je suis à Séoul, j’arrive demain… J’ai tellement hâte! » Woooouuupssss !! Laconique, je réponds « Petit changement de programme : je me suis cassé le poignet. » Nous avions un itinéraire tellement réjouissant! Mon esprit perturbé essaie fébrilement de grappiller, de sauver les miettes : bien sûr, nous devrons annuler notre randonnée dans les grottes de Phong Na, mais peut-être pas la visite au parc de Bach Ma dans une semaine… Mais un seul regard aux angles saugrenus qu’empruntent mon poignet et mon petit doigt, une seconde d’attention à l’état général de choc et à la douleur que je ressens, et l’évidence se manifeste : il n’y aura ni grottes, ni cascades, ni randonnées spectaculaires. La grande vie, qui n’a de cesse de me surprendre par la… créativité des événements qu’elle sème sur nos parcours, en a décidé autrement. C’est à ce moment que s’est produit le premier d’une série de lâcher-prises, accompagné d’une réelle détente intérieure (entendons-nous bien : on parle ici d’une détente intérieure qui, quoique bien réelle, était temporaire. Les montagnes russes émotives marquent généralement beaucoup plus mon paysage intime que le détachement des sages et cette fameuse « joie qui demeure »). Il n’en reste pas moins que j’ai clairement senti un mouvement d’ouverture, comme si je m’inclinais devant plus grand que moi et me confiais à des forces qui me dépassent. Un grand soulagement a doucement déferlé en moi. Quoique véritablement désolée pour Suzanne et chagrinée de voir notre beau projet de voyage s’envoler en fumée, je me sentais bénie des dieux que ma sœur jumelle, la personne avec qui j’ai partagé le plus d’intimité au monde — pratiquement 24 heures par jour du sein de notre mère jusqu’à nos 18 ans en plus de toutes les années de compagnonnage qui ont suivi — arrive à mes côtés. Une expression lue il y a de nombreuses années me remue à chaque fois que je me la remémore : « Le hasard de l’homme est la précision de Dieu ». La Dame céleste de la pagode fatidique a donc depuis lors sérieusement repris du galon!

Suzanne

Je me permettrai ici un aparté sur la gémellité, face à laquelle je vis une sorte de crise existentielle depuis mon arrivée au Vietnam. Tout me paraissait clair jusqu’à ce que le Vietnam vienne embrouiller mes certitudes de bessonne. Je suis née 20 minutes avant Suzanne. L’Occident en entier s’entend pour dire que je suis la plus vieille des deux. Logique, non? En plus, j’avais quelques grammes de plus que bébé-Suzanne, ce qui confirmait mon statut d’aînée de la cellule gémellaire et de la « un peu plus grande sœur » des deux. Comme bien des jumeaux, je crois, nous fonctionnions aussi à la manière d’un couple. Suzanne assumait plutôt le rôle de la fille, plus conciliante, plus coquette, plus gratifiante en général pour les adultes et je jouais un rôle plus masculin, négociant avec l’environnement et confrontant l’autorité parentale à la conquête de faveurs, de nouvelles permissions et d’attention — une denrée rare dans une famille de neuf enfants nés en dix ans. Quand nous portions des vêtements de couleurs différentes, j’héritais tout naturellement du bleu et Suzanne du rose. J’ai ainsi occupé une position de domination qui a subsisté bien des années et dont Suzanne a souffert, comme j’ai souffert de mon côté d’être moins populaire qu’elle. Plus je vieillis, plus je constate à quel point nos enfances et nos dynamiques familiales nous ont façonnés et marquent profondément nos inconscients et nos destins. Il y a un côté absolument magnifique à la gémellité. Suzanne et moi avons été des compagnes extraordinaires, d’une solidarité inébranlable qui subsiste à la vie, à la mort. Mais les défis identitaires sont importants lorsque pendant des années, on n’a pas vraiment eu de pronom personnel dans la famille, car il était trop ardu de nous distinguer. Sauf pour notre mère et notre sœur aînée, on nous appelait simplement « Jumelle ». La relation entre Suzanne et moi n’a donc pas toujours été un jardin de roses, loin de là. Il y a eu des confrontations épiques, nous nous sommes allègrement blessées l’une l’autre en réaction à nos attentes mutuelles forcément déçues. Je crois fondamentalement qu’il y a là un passage obligé et qu’il s’agit du prix d’authenticité à payer pour pouvoir accéder à sa propre identité à part entière et pour finalement arriver à avoir une véritable relation avec l’autre. Même s’ils fascinent les foules, je me sens toujours mal à l’aise devant des jumeaux-jumelles adultes que je qualifie de non séparés, vêtus et coiffés de la même façon et vivant dans ce que j’appelle la guimauve fusionnelle.

Quand je parle à mes amis vietnamiens de ma sœur jumelle, ils me demandent toujours, dans leur obsession de l’âge : « C’est ta grande ou ta petite sœur? », ce qui a  l’heur de m’interloquer. En fait — et on n’en démord pas — on considère ici que le bébé né le dernier est le plus vieux, car il a veillé à ce que le plus petit réussisse d’abord sa sortie avant de se pointer. Alors ça!! L’air de rien, ça change ma perception de moi-même!

Suzanne a dormi dans ma chambre d’hôpital pendant une semaine, puis m’a généreusement invitée dans un petit hôtel en bord de mer, pendant deux jours de douceur, de repos, de longues marches régénérantes. Elle a joué le rôle de ma mère, de mon garde du corps, de mon directeur général et de pourvoyeuse d’attention et de douceurs de toutes sortes. Nous avons ri parfois à gorge déployée, j’ai sangloté dans ses bras. Finalement, peu m’importe nos rangs respectifs dans la fratrie : Suzanne et moi avons renoué avec un niveau d’intimité et de proximité que je croyais à jamais perdu. Parmi les nombreux cadeaux que je rapporte du Vietnam, celui-ci figure certainement au palmarès des plus précieux.

De la qualité des lieux et des soins

Malgré  mes craintes et mes préjugés, j’ai été très bien soignée avec professionnalisme, égards et compétence, tant par les ambulanciers, par l’équipe d’orthopédie, par les infirmières, les préposées que le physiothérapeute. Mentionnons tout de même qu’en tant que foreigner, on m’a tout de suite emmenée à l’hôpital international de Hué, de loin le meilleur dans la région, et que la plupart des spécialistes qui y travaillent ont étudié à l’étranger. J’étais logée dans une immense chambre, ou plutôt une suite, avec télé, frigo, lit d’invité et coin salon. Voyez plutôt :

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Semble-t-il qu’on essaie autant que possible d’attribuer des chambres individuelles aux étrangers, car il n’est pas rare qu’un malade vietnamien ait jusqu’à 50 visiteurs à la fois, certains n’hésitant pas à s’asseoir sur votre lit!

Ah! Il faut savoir aussi qu’on  ne sert pas de repas dans les hôpitaux vietnamiens. La famille les apporte ou le patient  se déplace à la cantine de l’établissement. Un ami m’a ainsi raconté qu’à l’hôpital central de Hué, les familles apportent régulièrement tout ce qu’il faut pour cuisiner dans le couloir.

Matière à rigoler

Trois trucs nous ont bien fait rigoler, Suzanne et moi.

D’abord, malgré cette immense chambre dans un hôpital dernier cri, la sonnette d’urgence m’était complètement inaccessible! Le bouton se trouvait sur le mur derrière le lit, non seulement du côté de mon bras blessé, mais plus bas que la tête de lit, si bien que même Suzanne n’arrivait pas à l’atteindre. Deuxièmement, le lendemain de la chirurgie, une infirmière est venue me dire que je devrais verrouiller ma porte de chambre pendant la nuit pour éviter les vols. Or, je ne tenais pas encore seule sur mes deux jambes et j’étais dans l’impossibilité de signaler une urgence de mon lit… qu’aurais-je fait sans ma sœur?

Enfin, Suzanne a eu quelques fois à se rendre au poste de garde pour demander certaines choses pendant la nuit ou à l’heure de la sacro-sainte sieste… Or, tout le personnel dormait à poings fermés! Elle devait les réveiller. Ils obtempéraient sans mot dire, les yeux plissés de sommeil et entre deux bâillements, avant de replonger dans les bras de Morphée!

De la pudeur

Inutile de dire que la journée suivant ma chirurgie, je n’avais pas encore recouvré toutes mes facultés. Il y avait beaucoup de circulation dans la chambre, de formalités à traiter avec l’assureur canadien, de personnel médical qui passait. Madame Nga a eu la bonne idée de demander à l’infirmière de collège où je travaille de venir me laver. En effet, même si on nettoie les planchers deux fois par jour dans les chambres et les couloirs des hôpitaux, on ne lave pas les patients au Vietnam! Qui se charge de cette tâche? Bien sûr, vous l’aurez deviné :  les familles! Suzanne n’étant pas encore arrivée — non pas que je souhaitais que ma sœurfasse ma toilette, quelle horreur! – Madame Nga avait pris cette heureuse initiative. Vous aurez peut-être aussi remarqué qu’il n’y avait pas de petit rideau vert pâle autour du lit, comme chez nous…

L’infirmière arrive donc. Elle prépare tout ce qu’il faut, puis commence à me dévêtir. Je m’attendais à ce que Madame Nga, accompagnée à ce moment-là de ma collègue Hiên, sorte pudiquement de la chambre pendant que l’infirmière s’exécuterait. Que non! Au contraire, elles se mettent à participer à l’exercice tout en devisant comme si de rien n’était. Et voilà l’infirmière, aidée de ma cliente et de ma collègue, qui me savonnent, me rincent et me sèchent… intégralement, parties intimes –  je dirais même très intimes — y compris!! Et je n’ai pas réagi! Rien! Je ne sais pas ce que mon expression faciale révélait à ce moment, mais j’étais en totale dissonance cognitive, incapable de la moindre parole, me laissant docilement faire tout en me disant : « Mais qu’est-ce qui est en train d’arriver??? » Et tout avait l’air si naturel pour elles!

Le lendemain, je leur ai expliqué à toutes deux que ce qui s’était passé était très surprenant et même contre-culturel pour moi, ce à quoi elles ont rétorqué : « Mais c’est  tout naturel, nous sommes des sœurs! » N’empêche que quand je vais me retrouver en rencontre d’affaire avec Nga, je vais devoir faire un effort pour rayer ce souvenir de mes pensées!

Un frisson vient de me traverser l’échine en écrivant ces lignes : la porte de ma chambre n’était même pas verrouillée!

De la douleur 

Oui, j’ai été bien soignée. Dans toute cette saga, le plus difficile a été de composer avec la douleur physique  au cours des premières 48 heures. À ce chapitre, le Vietnam se situe là où était le Québec il y a 30 ans. On se méfie énormément de la morphine et on n’administre des opiacés qu’en situation extrême. Spontanément, mes amis et collègues vietnamiens affirment que la morphine n’est pas bonne pour la santé. Je comprenais qu’on ne pouvait me donner de médicaments en attendant la chirurgie, qui a eu lieu à 19 h, c’est-à-dire plus de huit heures après l’accident. Mais le réveil postopératoire a été violent. On ne m’avait administré aucun médicament antidouleur. Nga et Hiên étaient à mes côtés, mais je ne m’en suis pas rendu compte. Je ne contrôlais pas mes hurlements. Ma stratégie a consisté à crier jusqu’à ce qu’on m’endorme à nouveau ou qu’on fasse disparaître cette douleur insoutenable. Cela a été efficace, mais a valu à Nga un épisode d’insomnie.

Le lendemain, j’ai demandé à plusieurs reprises si on m’administrait des  antidouleurs. On me répondait par l’affirmative, mais vérification faite sur internet, j’ai réalisé que ce qu’on me donnait soulageait les douleurs « légères à modérées ». J’ai intensifié la demande jusqu’à ce qu’on finisse par m’installer une « pompe à morphine ». Ma vie a changé en l’espace de 30 minutes.

Quelle expérience que de sentir que le corps souffrir, de tenter de ne pas se laisser totalement envahir par la douleur, de laisser la douleur être ce qu’elle est. J’ai encore beaucoup de croûtes à manger à ce chapitre, d’autant plus que ma main gauche me fait encore souffrir. Et ce n’est tout de même qu’une main… et il y a tant et tant de gens pour qui la douleur physique est le lot quotidien…

C’est donc dire que des milliers de malades, enfants et vieillards y compris, endurent ici de cruelles souffrances inutiles au nom de croyances du passé. Autres lieux, autres mœurs : je lisais hier un article sur le sujet disant qu’au Canada, nous étions en train de verser dans l’excès contraire, créant fréquemment de destructrices dépendances aux opiacés…

De la confrontation avec le conducteur de la moto et de la police

Le lendemain de ma chirurgie, au cours de la matinée, je vois entrer dans ma chambre un jeune couple et un homme dans la jeune cinquantaine. Incrédule, je reconnais chez le jeune homme, qui porte la même chemise que la veille… celui qui m’a frappée avec sa moto! Son père me demande de pardonner à la famille. Sur le coup, je suis touchée jusqu’à ce que le jeune, me tendant un sac de fruits, me demande — c’est Nga qui traduisait pour moi — d’alléger la version que je donnerai à la police, pour le protéger. Tout cela dépasse mon entendement et je me sens tout à fait incapable de faire face à cette situation. Je leur demande de partir. J’apprendrai plus tard que des passants outrés de ce dont ils avaient été témoins ont relevé le numéro de plaque de la moto et l’ont transmis à la police, et que la famille du jeune homme a pratiquement remué ciel et terre pour me retrouver. Je sens Nga quelque peu perturbée par mon attitude. Elle m’explique que le jeune homme a probablement très peur d’aller en prison et qu’il souhaite négocier avec moi. Mais… que puis-je dire d’autre que ce qui est arrivé? Que je roulais dans la mauvaise voie? Qu’il m’a soudain pris l’idée de me frapper moi-même le poignet sur la chaussée? À aucun prix je ne veux mentir ni donner à la police une autre version que celle que j’ai déjà donnée à la compagnie qui m’assure au Vietnam. Et ce n’est pas tout : le lendemain, ils arrivent à six, avec les grands-parents et ce qui ressemble à un repas au complet! Encore là, j’essaie de leur dire que je ne souhaite pas leur présence maintenant. Suzanne prend charge de la situation et demande fermement à mes amis vietnamiens d’expliquer à la famille que ce comportement est inapproprié dans notre culture. Tout cela me trouble, me peine. Je n’ai pas intérêt à envoyer ce jeune en prison ni à gâcher sa vie, mais je n’ai pas l’énergie requise pour cette conversation. Le jeune homme et son épouse sont revenus une troisième fois, alors que j’étais seule dans ma chambre. Encore une fois, je n’ai pas pu leur parler et leur ai demandé poliment de partir.

J’ai appris par ailleurs que ce genre de comportement est assez fréquent. En fait, dès ma sortie d’hôpital, j’ai été convoquée au commissariat de police en même temps que l’autre femme qui avait été blessée et que ce jeune homme. Mon amie Thu m’a servi d’interprète pour une rencontre qui a duré… quatre heures! L’objectif consistait à établir la responsabilité de l’accident et à décider de la punition, sur place. Pas d’avocat, pas d’enquête, rien! Trois heures interminables à obtenir la version de chacun et à remplir d’innombrables formulaires ont établi que le jeune homme était responsable à 100 % de l’accident. Le policier, qui, contre toute attente pour moi, était fort sympathique, m’a expliqué que le jeune homme est un pauvre ouvrier — il livrait des blocs de béton au moment de l’accident –  et que son épouse attend leur premier enfant. J’ai décidé de ne pas négocier. La compagnie d’assurance avait déjà payé tous les frais médicaux. J’ai dit au jeune homme que j’accepterais la somme qu’il m’offrirait. J’avais compris qu’il fallait que j’accepte quelque chose pour lui permettre de regagner une certaine dignité et qu’il soit officiellement puni. Il m’a présenté des excuses formelles, que j’ai acceptées, puis il m’a donné 150 $. Je lui ai demandé de conduire prudemment et ai remis à son épouse un petit montant d’argent pour qu’elle achète un cadeau pour le bébé. Affaire classée. Il me restera à récupérer Georges, à le faire réparer et à le vendre, mais… c’est une autre histoire!

De la tendresse de la vulnérabilité

C’est dans un ouvrage intitulé Quand tout s’effondre — Conseils d’une amie pour des temps difficiles, de Pema Chodron, que j’ai pour la première fois été exposée à ce concept.  Nonne bouddhiste, enseignante et auteure prolifique,  Pema Chodron invite le lecteur en situation difficile ou de détresse à connecter à l’océan de tendresse qu’ouvre la vulnérabilité plutôt que de se durcir intérieurement, en se reliant à l’aspect profondément humain de cette vulnérabilité que partagent des millions d’êtres. Je pressentais que ce nouveau lien que je n’aurais jamais fait entre vulnérabilité et tendresse ouvrait tout un monde de possibilités qui m’intéressait mille fois plus que la position de victime ou la colère.

Au cours de ces deux dernières semaines, j’ai senti cette tendresse. Plus encore, cette expérience a un impact profond sur rien de moins que ma perception du monde. Les circonstances de mon existence d’enfant non désirée par des parents non pas mal intentionnés, mais fatigués et stressés, victimes d’un contexte social et religieux arriéré, ont fixé en moi l’idée que le monde est fondamentalement hostile. Le travail d’érosion de cette position de fond avait commencé depuis quelques années et s’est intensifié depuis mon arrivée au Vietnam, mais quelque chose s’est cristallisé avec cet accident et ce qui l’a entouré. J’ai tellement, tellement reçu d’amour, de marques d’amitié et de solidarité, je me suis sentie tellement entourée, portée par mes amis et collègues d’ici et du Québec et par ma famille! Jamais je ne pourrai oublier cela : je me sens marquée, changée à jamais. Je ne prétends pas que tout est rose et que j’accepte avec sérénité toutes les conséquences de cet accident : il réduit sensiblement mes possibilités d’activités et de mobilité pour les prochains mois et j’ai toute une rééducation de la main à faire avec la crainte de me retrouver avec certaines limitations permanentes. Je n’ai évidemment pas encore vraiment digéré tout cela et la douleur me donne encore du fil à retordre. Mais… Je me sens aimée, pleine de gratitude.

À peine une semaine après l’accident, je prenais une longue marche sur la magnifique plage de Lang Co, au sud de Hué, grisée par la majesté du lieu, la douceur du vent et par la joie de sentir mon corps bouger à nouveau après cet épisode d’immobilisation. Je revoyais la semaine avec ses hauts et ses bas, la peur, la douleur et la beauté, tous ces visages, toutes ces voix et ces mots de réconfort. Je me suis tournée face à la mer et a monté en moi cette intention, nette et forte : quoique l’existence me réserve, je veux le goûter, le prendre, en découvrir les trésors cachés et le vivre le plus ouvertement possible.

Souvenirs du Vietnam

Le Vietnam fera désormais partie de moi. Je n’en demandais pas tant, mais il s’est invité dans ma chair et risque peut-être même de me causer des problèmes aux contrôles de sécurité des aéroports.

Voici donc cet ajout à mon identité corporelle…

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Je reprendrai le travail dès la semaine prochaine et entamerai la phase « publique » de mon mandat, dans le sens que je serai amenée à me déplacer dans trois régions du pays pour y former des intervenants de différentes institutions. Et, ô joie, j’aurai la visite de ma fille à la mi-juin pour, je l’espère, une virée plus conventionnelle qu’avec Suzanne.

À bientôt!

Christiane

Le 15 mai 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Hmongs noirs et Dzaos rouges

On recense officiellement 54 ethnies au Vietnam. La majorité de la population appartient à l’ethnie Viêt, officiellement appelée Kinh (86 %). Les 53 autres vivent essentiellement dans les montagnes du nord, les plateaux du centre et dans le delta du Mékong au sud du pays, chacune ayant sa propre langue, ses rites, ses codes vestimentaires particuliers — souvent très colorés, parfois curieux à nos yeux. Lors d’une virée mémorable de quelques jours de randonnée dans les villages entourant la ville de Sapa, tout près de la frontière de la Chine, mes comparses et moi avons eu le privilège d’être accompagnées par Ha, une guide provenant de l’ethnie de Hmongs noirs — dont elle a porté le costume traditionnel une bonne partie du temps, sous son parapluie pour se protéger du soleil. Je vous livre en vrac certaines de nos observations et de ce qu’elle nous a raconté de ces cultures pas comme les autres. Je ne me prétends ni anthropologue ni ethnologue, alors des inexactitudes bien involontaires pourraient se glisser dans mes propos. Mon point de vue prend racine dans ma curiosité ravie et parfois ébahie, de même que dans mon désir de partager ce que mon cœur et mes sens ont absorbé au cours de ces journées inoubliables.

Mais d’abord, il y a le décor. Grandiose. Émouvant. Poétique. Fait de montagnes sculpturales et de rizières en paliers. Aussi beau que je me l’étais imaginé. Démonstration éloquente de l’ingéniosité de ces peuplades de labeur. Voyez par vous-mêmes :

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Autre constat initial : que ce soit à Sapa, point de départ et d’arrivée de la randonnée, ou dans les villages, on ne voit pratiquement que des femmes. Les hommes travaillent aux champs, à l’élevage du bétail ou à la construction et ne parlent généralement pas l’anglais, si bien qu’ils restent à l’écart des touristes, une race qui suscite pour eux inconfort et méfiance. Nous avons côtoyé en majorité des Hmongs noirs et quelques Dzao rouges. Dans ces deux ethnies, les femmes s’occupent bien sûr des de la maisonnée et des enfants et cherchent à vendre leurs produits d’artisanat, à base de teinture d’indigo, mais surtout de broderie. Elles offrent leurs produits au marché de Sapa ou exercent le métier ingrat de vendeuses ambulantes, portant un panier d’osier dans le dos : « Where are you from? » — « You buy this? » — « Cheap! Pas cher, pas cher! » Comme leurs langues ne comprennent pas les tonalités si complexes de la langue vietnamienne, on dit que les membres de ces ethnies apprennent l’anglais beaucoup plus facilement que les Viêts, selon ce qu’affirme Ha avec fierté. Car non, ce n’est pas l’amour fou entre l’ethnie majoritaire et les autres. Comme partout ailleurs, la différence se vit difficilement, engendrant moult tensions de tous ordres.

Inlassablement, ces femmes sillonnent les routes, vous abordent à l’auberge au petit déjeuner, au resto à l’heure du lunch, peuvent vous suivre pendant deux heures… Dès qu’elles ont un moment de libre, elles brodent : le soir éclairées par une lampe frontale, assises au bord de la route quand personne n’y passe, au marché au petit matin. Elles brodent, brodent, puis brodent encore. Des motifs complexes aux couleurs magnifiques, œuvres d’art à part entière. Leurs costumes ne sont rien de moins que remarquables. À Sapa, le triste spectacle d’enfants, surtout des fillettes, sollicitant les touristes jusqu’à tard le soir pour vendre petits bracelets de tissus ou de quelconques breloques, est parfois difficile à soutenir. Nous avons croisé une petite cocotte âgée d’au plus cinq ans, un bébé dans le dos, qui pleurait en marchant. Un groupe d’Occidentaux l’a rapidement entourée sans que nous puissions connaître la suite de l’histoire. À grand renfort de panneaux d’information, on incite le touriste à ne pas encourager le commerce ambulant sous quelque forme que ce soit et à plutôt faire des dons à des organismes qui s’occupent de ces populations, mais… cette sollicitation continue, elle, prend des visages bien réels, immédiats, qui parfois chavirent le cœur, mais souvent aussi, envahissent et irritent. J’avoue que le fait d’avoir à composer avec cette sollicitation constante a représenté mon plus grand défi au cours de ces quelques jours. Je n’ai malheureusement aucune solution miracle à proposer pour gérer la chose.

Les Hmongs noirs 

Il s’agit de l’ethnie la plus nombreuse dans les montagnes du nord du Vietnam. Au premier abord, ce sont leurs vêtements qui attirent l’attention. Dès l’âge de 12 ans, la petite fille est initiée à la broderie et commence à confectionner la tenue qui lui servira de robe de mariée. Il lui faudra un minimum d’un an pour compléter son vêtement. La tenue féminine typique comprend un manteau noir ou indigo très foncé qui tombe au-dessus du genou, un pantalon noir ou une jupe de la même longueur et une magnifique ceinture brodée qui tient le manteau en place. Les femmes enroulent très soigneusement autour de leurs mollets soit une longue bande de tissus noire, qu’elles attachent avec une lisière de couleur, soit des bandelettes joliment cousues de perles. À leur mariage, on offre aux femmes de magnifiques bijoux d’argent, surtout de très grands anneaux qu’elles portent souvent plusieurs à la fois aux oreilles. Elles n’arborent leur lourd chapeau traditionnel que dans les occasions spéciales lui préférant autrement jolis foulards carreautés aux couleurs éclatantes, noués autour de la tête. Bon an, mal an, jeune mariée ou grand-mère, chaque femme confectionne une tenue complète par an pour elle-même, pour chaque enfant et pour son mari, avec des motifs de plus en plus créatifs et complexes. Un travail… colossal, à travers le reste!

Le jour de notre arrivée à l’un des villages, nous avons sympathisé avec une dame haute en couleur, qui enseigne le batik et la broderie et a confectionné elle-même tous les articles que contient sa boutique. Après que nous ayons bien échangé et rigolé avec elle, je lui ai demandé de la prendre en photo : elle a couru revêtir son manteau traditionnel pour la circonstance. La voici dans toute sa splendeur, avec sa jupe de batik :

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Nous avons eu la chance d’assister brièvement au festival annuel des Hmongs noirs, dans une jolie vallée bordée d’une rivière. Au cours de cette matinée, en m’éloignant du site pour soulager un besoin bien naturel, je me suis payé le luxe d’une élégance rare de… tomber dans une rizière inondée. Ha me précédait en marchant soigneusement sur le rebord de ladite rizière et, voulant étourdiment prendre un raccourci, j’ai mis le pied dans le petit champ de riz un quart de seconde avant que Ha ne crie : « Nooonnnnnnnn!!!!! »  J’ai senti mon pied s’enfoncer profondément, j’ai oscillé pendant deux ou trois éternités puis me suis lentement effondrée sur le côté droit de tout mon long dans la boue, sauf pour la tête et le bras gauche –  je remercie d’ailleurs chaudement ce dernier du réflexe qu’il a eu de s’emparer des courroies de mon appareil photo et de mon sac à main (contenant bien sûr visa, passeport et argent) pour les maintenir miraculeusement hors de la boue. Du talon de la botte de randonnée jusqu’au cou, je n’étais que boue dégoulinante. Un groupe d’enfants a même interrompu son jeu qui semblait passionnant pour s’immobiliser en me voyant, la mâchoire tombée et l’œil incrédule devant la piteuse foreigner que j’étais alors, au sortir de ma fâcheuse posture. Après que Ha ait délicatement cueilli mes effets pendouillant dangereusement au-dessus de la mare boueuse, je me suis simplement dirigée vers la rivière et y suis rentrée telle quelle, toute velléité de protéger ma dignité ayant fondu comme neige au soleil. Mes comparses n’y ont vu… que de l’eau! Voici quand même quelques silhouettes et visages aperçus lors de cet événement :

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Revêtus de leurs habits traditionnels, les jeunes garçons et les hommes nous donnaient l’impression de dégager une force et une dignité palpables dans leur démarche.

Le mariage chez les Hmongs noirs

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne rigole pas avec le mariage dans cette ethnie. Jusqu’à récemment, tous les mariages étaient arrangés par les familles. Et on se mariait vers 12 – 13 ans (les parents de Ha avaient tous deux 13 ans au moment d’unir leurs destinées!). De nos jours, l’âge moyen des mariés se situe davantage autour de 17 – 18 ans et il y a de plus en plus de mariages « d’amour ». La mariée va généralement vivre chez les parents de son époux et lorsqu’elle épouse l’aîné de la famille, elle devient pour l’ensemble de la maisonnée cuisinière en chef, lavandière, mère, femme de ménage, et tout le tralala… Lorsque le mariage est prévu suffisamment à l’avance, on accorde à la future épouse une année sabbatique complète avant la noce. Elle continue à vivre chez ses parents, mais sans avoir la moindre tâche spécifique à accomplir. Nenni! Elle passe l’année à se reposer et à se préparer à une vie d’intense labeur. Jamais je n’avais entendu parler de pareille coutume. Je suis loin d’être convaincue que je réussirais personnellement à gazouiller et à profiter de la vie à la perspective du destin à venir…

Les rapts

Certaines familles des ethnies du Vietnam, dont les Hmongs noirs, ont une coutume plutôt… particulière. Lorsqu’un jeune homme s’intéresse à une jeune fille et qu’elle ne semble pas répondre à ses signaux de rapprochement, il a recours à un stratagème plus vigoureux : il l’enlève carrément, avec l’aide de sa famille et de ses amis. Notre guide  était convaincue que le festival que nous avons vu allait être le théâtre de quelques kidnappings ce jour-là, ce qui ne semblait  lui causer aucun état d’âme particulier. Lors d’un rapt, on emmène de force la jeune fille chez les parents du garçon qui la convoite et on la garde trois jours, en tentant de la faire changer d’avis. Il semble qu’il y ait très rarement agression sexuelle en pareille circonstance : la jeune fille dort avec une femme de la maisonnée et chacun des membres de celle-ci s’emploie en quelque sorte à la séduire — plus ou moins habilement, j’imagine. À l’issue de ces trois jours, la jeune fille peut en principe refuser l’union qui lui est offerte — du moins il s’agit là de la première version que nous avons entendue, qui nous paraissait somme toute pas si mal. Des questions un peu plus insistantes nous ont amenées à découvrir qu’en fait, une jeune fille qui refuse une union à la suite d’un rapt diminue ses chances d’être choisie par un autre garçon et que sa « valeur marchande d’épouse potentielle » s’en trouve sensiblement affectée.

Bien sûr, l’ouverture sur le monde et les nouvelles technologies ont un impact sur ces sociétés traditionnelles. Mais la fierté de ce peuple et sa loyauté à son histoire et à son passé persistent et restent encore aujourd’hui profondément ancrées.

Les Hmongs fleuris

Nous n’en avons croisé que quelques-uns, dont ces magnifiques jeunes filles :

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Remarquez la richesse des broderies ornant leurs chemisiers. Les Hmongs noirs et les Hmongs fleuris se côtoient en toute amitié. Ha nous a même indiqué qu’elle possède une tenue comme celle que revêtent ces deux jeunes filles, qu’elle a bien sûr fabriquée elle-même, et qu’elle la porte lors de cérémonies rituelles particulières, pour la plus grande joie de son père. Il existe, semble-t-il, nombre de mariages mixtes entre Hmongs noirs et Hmongs fleuris. On porte alors tour à tour l’une ou l’autre des tenues selon l’inspiration du moment.

Les Dzaos rouges

Nous n’en avons que peu appris sur les Dzaos rouges, même si nous avons eu à côtoyer de nombreuses vendeuses ambulantes appartenant à cette ethnie tout au long de notre parcours. J’avoue que leur apparence physique m’a fascinée. Je serai éternellement reconnaissante à toute personne en mesure de m’expliquer comment un groupe d’humain peut en arriver à adopter les canons de beauté qui suivent :

  • Avant son mariage, la jeune fille porte sur la tête un petit foulard rouge bordé de lisières brodées, en plus du reste de leur tenue richement brodée. Jusqu’ici, tout va bien.
  • Au moment de son mariage, la femme dzao rouge rase ses sourcils de même qu’une bonne partie de ses cheveux, ne gardant qu’une « couette » maîtresse qu’elle laisse pousser, enroule sur le dessus de son crâne et recouvre d’une invraisemblable coiffe rouge, dont le mystère reste entier pour moi : comment tout cela tient-il? Pourquoi ce couvre-chef et surtout… comment en est-on arrivé à l’adopter et à y donner un sens?

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De ces quelques jours dans les villages ethniques du nord, je retiens l’incroyable richesse de ces cultures pittoresque, la résilience de femmes créatives, vivantes et profondément attachées à leurs traditions, mais aussi la grande pauvreté, qui s’accroît à mesure que le randonneur atteint des villages de plus en plus éloignés. Un de ces villages nous a sidérées par la saleté des lieux et des enfants et par la douloureuse impression de dénuement abject qui s’en dégageait. Bien sûr, l’industrie touristique a permis à des communautés entières d’améliorer globalement leur sort, comme en témoignent le nombre de petits chantiers de construction et les signes évidents d’un début de prospérité à certains endroits privilégiés. Mais ces sociétés comptent de très nombreux laissés pour contre. Et je n’ose penser à ce que vivent ces populations, ces enfants surtout, durant les froids hivernaux, qu’on dit cruels dans cette région montagneuse.

Un exercice d’ouverture d’esprit

Depuis plusieurs années, le collège où je travaille souligne de façon inusitée (pour nous) la Journée internationale des droits des femmes. Ma jeune collègue française et moi avons été invitées avec beaucoup d’enthousiasme à nous joindre à l’ensemble du corps professoral (féminin à 90 %) et à la haute direction du collège de 15 h à 16 h 30 pour souligner cette occasion. Nous nous attendions à bien des choses, à des discours, à beaucoup de bruit et bien sûr à du karaoké mais… pas à ce qui s’est déroulé sous nos yeux incrédules! Devant un auditoire surexcité, la représentante d’une compagnie coréenne réputée de cosmétiques a procédé à une démonstration détaillée et très élaborée de… maquillage! Oui, oui, les amis : de ma-quil-lage. On a d’abord procédé à un tirage pour désigner la professeur qui allait — honneur suprême — faire office de cobaye pendant 90 minutes. À chaque étape de la procédure, l’animatrice proposait un quizz à l’assistance fébrile par exemple : « Quelles sont les étapes d’un nettoyage de peau réussi? » – « Comment applique-t-on le fond de teint? », distribuant des échantillons de produits aux femmes donnant les bonnes réponses à ce questionnaire édifiant. Je répète : tout cela pendant une heure et demie.

Quand nous avons réalisé la forme que prenait devant nous la célébration de la Journée de la femme, ma collègue européenne, plus juvénilement féministe que moi bien sûr, et moi avons évité de nous regarder pendant un long moment. Raides sur nos petites chaises droites, pincées du haut de nos conceptions et de nos modèles mentaux relatifs à la manière appropriée de souligner cette journée, on entendait presque nos cerveaux survoltés absorber la situation et la traiter intérieurement, les flèches de nos jugements outrés fusant virtuellement de toutes parts. Puis, peu à peu, j’ai tenté de me détendre et d’apprécier ce qui se passait sous mes yeux, de voir plus large, de me décentrer de mon point de vue. Je n’irais pas jusqu’à dire que j’y suis parvenue totalement et que je ne me sentais pas soulagée au moment ou cette activité a pris fin, mais je n’ai pu faire autrement que de voir toutes ces femmes qui rigolaient franchement, blaguaient, se réjouissaient et de me laisser toucher par leur bonhomie et leur joie de passer ensemble un moment d’insouciance à partager cette activité indéniablement féminine. La capacité qu’ont en général les gens, surtout les femmes, à s’amuser ferme et bruyamment non seulement déjoue un grand nombre de préjugés que j’entretenais à leur égard, mais fait parfois franchement envie!

Un faux pas à éviter

J’ai appris récemment qu’un geste tout à fait banal au Québec est à proscrire à tout prix au Vietnam, où il devient complètement déplacé, voire obscène.  Chez nous, quand on veut inviter quelqu’un à s’approcher, on fait ce geste bien précis de la main, en plaçant celle-ci vers le haut et en pliant les doigts vers soi à répétition :

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Tenez-vous le pour dit : on-ne-fait-pas-ça-ici!!! Je vous suggère de me croire sur parole : j’ai fait l’expérience personnelle des grands éclats de rire gras qu’il provoque. Si vous pouvez éviter de vous sentir comme je me suis sentie alors, faites donc, chers amis!

Pour inviter un enfant, un chien ou une personne à s’approcher de soi, on fait le même geste, mais paume vers le bas, comme ceci :

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Comme dirait l’autre, c’est un peu malaisant et très peu naturel comme geste, mais somme toute, beaucoup plus confortable socialement et personnellement. Tenez-vous-le pour dit!

Humour

Une de mes copines s’est acheté un téléphone intelligent en France, qu’elle a demandé de livrer ici, à Hué. De semaine en semaine… pas de nouvelles! Elle s’inquiète et s’informe pour se faire dire que son appareil est retenu à la frontière, mais qu’elle ne doit pas désespérer. Au bout de trois mois, toute joyeuse elle reçoit un papier l’enjoignant d’aller récuper son téléphone à la poste. Voici la photo de ce qui était inscrit sur son paquet — l’histoire ne dit pas si l’auteur du message est français ou vietnamien, mais l’usage de l’anglais suggère la seconde option. Qui que ce soit, je salue son sens de l’humour!

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Sur ce, je vous dis… à la prochaine!

Christiane, Hué, le 25 mars 2018

Un mariage à Hué

Le 20 janvier 2018.

J’ai beaucoup d’affection pour ma collègue Ngan. Elle a un cœur d’or, une sensibilité à fleur de peau, un rire perlé, magnifique. J’ai assisté à son mariage le 31 décembre dernier, émue de faire partie de ses invités et toutes antennes au vent pour capter le plus possible de dimensions de ce moment très particulier.

Hué est reconnue comme une ville très traditionnelle et ce mariage a suivi le même scénario très précis que celui que suivent des centaines d’autres mariages. Mais commençons par le commencement.

La situation de la femme et la réalité familiale diffèrent ici profondément de ce que nous connaissons au Québec et aucune révolution, ni tranquille ni le moindrement agitée, n’a encore atteint  l’ordre établi et les traditions de la majorité de la population. Bien sûr, la vie dans les grands centres, loin de la famille, permet des choix de vie plus variés et personnels, mais encore là, deux de mes nouvelles amies ont vécu quelques années l’une à Saïgon et l’autre en Europe, mais toutes deux ont regagné le giron familial et acceptent de se plier à ses exigences, qui insupporteraient toutes les femmes que je connais hors Vietnam.

On se marie relativement jeune à Hué, habituellement au début de la vingtaine. Les femmes commencent à trembler à 25 ans… Car le sort de celle qui ne trouve pas mari reste à ce jour peu enviable. Si ses parents habitent la même ville qu’elle, il est inconcevable qu’une femme vive ailleurs que dans le foyer familial — je dis bien inconcevable. Je connais trois femmes d’affaires accomplies, dans la mi-trentaine. Toutes trois vivent chez leurs parents et doivent rentrer chez elles tous les soirs, sous peine de… faire perdre la face à leurs parents ! Parce que perdre la face, c’est de loin la pire chose qui puisse arriver à un Vietnamien ou à une Vietnamienne. Il ou elle remuera ciel et terre, reniera son père, mentira à ses enfants, vous trahira ou donnera son chien pour éviter cet anathème ! Ma copine-prof de vietnamien, Katya, l’amoureuse de notre ami William-de-Saint-Norbert-d’Arthabaska me l’a confirmé : si jamais elle passait la nuit chez son beau, cela créerait une immense commotion chez la famille et les voisins, dont elle n’a nulle envie de vivre les conséquences. Je m’étonne de voir à quel point ces femmes solides et affirmées par ailleurs se plient à ces diktats sans broncher ni réelle irritation apparente. Si elles partent en week-end à l’extérieur, la famille ferme les yeux… tant que les autres ne se rendent compte de rien, ça va. On me dit aussi qu’il existe des hôtels que visitent discrètement, sur une base horaire, les jeunes couples tant licites qu’illicites. Mais semble-t-il que la terreur d’être vu(e) refroidit moult ardeurs amoureuses.

Encore aujourd’hui, une jeune femme qui se marie va automatiquement vivre chez les parents de son mari, et ce, le jour même de son mariage. J’ai demandé à une collègue d’une cinquantaine d’années si cela correspondait à ce qu’elle a vécu. Elle m’a répondu avec un puissant et très poignant cri du cœur : « Oui ! Et j’ai souffert pendant 11 ans ! 11 ans d’enfer, jusqu’à ce que même mon mari n’en puisse plus ! » Elle occupait pourtant un poste de cadre, comme son mari, mais elle a de facto été considérée comme la cuisinière, la femme de ménage et la lavandière de toute la maisonnée par une belle-mère qui, ayant probablement elle-même vécu des niveaux de frustration insoupçonnés pour nous, n’était que trop heureuse de passer le témoin à une nouvelle venue plus jeune et plus vigoureuse.

À l’approche de son mariage, mon amie Ngan avait parfaitement conscience que son existence s’apprêtait à complètement basculer. Tout son entourage familial et social approuvait son choix : elle allait en effet convoler en justes noces avec son amour de jeunesse, beau jeune homme issu d’une famille fortunée, faisant au passage l’envie de nombre de ses copines, car sachez, chers amis, que je constate avec une certaine surprise que l’argent occupe une place d’honneur au palmarès des valeurs de vie au Vietnam. Bref, un scénario de rêve. Je vous rassure tout de go : Ngan est revenue la semaine dernière de sa lune de miel épanouie, heureuse de son choix amoureux, même si certaines questions demeurent quant à la forme que prendra sa relation avec sa belle-famille. Comme elle dit : « Pour le moment, ça se passe bien avec la belle-famille, on verra avec le temps ».

Bref, il y a quelques semaines, au cœur même de préparatifs intensifs — 680 invités au repas de mariage — vous avez bien lu : 680 !!! –, Ngan exprime certains doutes à sa famille et à sa belle famille : elle n’a eu qu’un amoureux dans sa vie, le déménagement chez sa belle-famille lui faire peur… bref, rien que de très normal devant l’ampleur des changements et de l’adaptation qui l’attendent.  Résultat ? … Cataclysme !!! Horreur !!! Calamité !!! Catastrophe !!! Quoi ? Si jamais le mariage était contremandé, ses parents perdraient la face, plus aucun homme de Hué ne la voudrait comme épouse, elle serait à risque de perdre son emploi, non, mais ?… Je me permets de vous dire une chose qui m’a profondément choquée comme Occidentale : constatant l’hésitation de Ngan, sa mère l’a tout de suite envoyée… chez le médecin ! Bravo pour l’empathie ! Ngan et moi avons beaucoup parlé de tout cela et au final, elle s’est mariée plutôt confiante et à l’aise devant son choix, mais… imaginez la pression sociale qu’elle aurait eue à affronter si elle avait décidé d’annuler ce mariage. Cela donne froid dans le dos.

Donc. Je vous raconte comment se déroule le processus. D’abord, les photos. Pendant le repas du mariage, elles seront projetées en boucle sur écrans géants, puis partagées à profusion sur Facebook, Instagram, etc. Quelques semaines avant le mariage (en octobre dans ce cas-ci), les futurs époux se rendent chez un photographe où ils ont accès à un grand nombre de tenues de location. Ils font typiquement 3 types de photos — davantage s’ils ont plus d’argent —, toutes plus romantiques les unes que les autres : dans différentes robes de mariées et de complets, dans la nature et sur la plage (presque toujours au lever ou au coucher du soleil à Da Nang). Voici quelques exemplaires de ces photos :

Il est vrai que Ngan est une beauté, non ?

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J’aurais juste aimé la fleur un peu plus naturelle…

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Miracle, il ne pleuvait pas !!!

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Puis la classique des classiques :

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Ces photos constituent le cœur du repas de mariage. On les commente, les compare, les envie, les louange… Étonnamment, les mêmes décors se retrouvent de mariage en mariage, pour le plus grand plaisir de l’auditoire pendant les festivités. On ne s’en lasse pas.

Le jour de la cérémonie, trois événements ont lieu : le mariage rituel d’abord chez les parents de la mariée, la même cérémonie célébrée chez les parents du marié (à laquelle je n’ai pu assister, car cela porte malchance d’avoir un invité divorcé qui accompagne la mariée de chez ses parents à sa future résidence), puis un repas au restaurant. J’avoue que j’ai trouvé le mariage rituel plus beau et touchant que le reste.

Voici le cortège du marié (en rouge à l’arrière) qui arrive avec l’officiant :

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Le début de la cérémonie :

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La remise des cadeaux a lieu après la cérémonie. On ne se casse pas la tête ici pour des idées cadeaux : on donne soit de l’argent, soit des bijoux en or. Les mariés espèrent que la valeur totale des cadeaux leur permettra de couvrir les frais du mariage et de disposer d’un pactole leur permettant d’avoir certaines économies. Voici belle-maman après qu’elle eût attaché un collier en or autour du coût de Ngan. À vrai dire, cette dame me fait un peu peur…

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Les mariés, dans leurs tenues traditionnelles brodées d’animaux mythiques — un phénix pour elle et un dragon pour lui — accompagnés de la mamie — impavide — en manteau de fourrure et grand collier de jade s’il-vous-plaît ! :

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Les garçons et les filles d’honneur, dont ma collègue Odile, 2e à gauche du marié — foreigner de service puisqu’elle ne connaissait Ngan que depuis 2 semaines — qui souffrait dans une tenue pas mal trop petite pour elle (au Vietnam, on se sent obèse dès qu’on pèse plus que 100 livres !) :

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Après la même cérémonie célébrée chez le marié, tous se sont rendus dans une immense salle pour le repas, qui a commencé à 11 h 30. À 13 h, tout le monde était parti ! On a importé ici 3 coutumes occidentales. D’abord, la robe de mariée blanche, portée uniquement au repas. Puis la montée des mariés dans l’allée avec musique de circonstance, vers une petite scène sur laquelle les deux pères s’adresseront brièvement à l’auditoire.

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Puis une scène surréaliste a eu lieu.  À l’avant de la salle, il y avait un grand gâteau de mariage à étages… en carton, mesdames et messieurs… en carton ! Et les mariés ont procédé, mitraillés de photos, à la scène de « coupage de gâteau ». Cela m’a soufflée ! Un peu comme le Père Noël et les rennes, ces tableaux n’ont aucun écho ici. On les importe parce qu’on les trouve « cute » et voilà, naissent ainsi une nouvelle tradition et une nouvelle industrie. Ironie de l’affaire, sachez que comme dessert au repas gargantuesque qui a suivi, on nous a servi… des raisins !

Je n’ai malheureusement aucune photo des mariés faisant semblant de s’apprêter à couper le gâteau, mais j’ai trouvé une image très ressenblante du gâteau de ce jour-là :

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Pour finir sur le mariage de Ngan, une vieille dame à la table d’à côté a retenu mon attention par sa vivacité et sa bonne humeur. À la fin du repas, plusieurs jeunes se faisaient photographier avec elle et l’envie m’a pris d’en faire autant tant l’atmosphère autour d’elle était au plaisir. Elle a répondu avec enthousiasme à mes mimiques en m’invitant à ses côtés. Et là… elle m’a  mis la main aux fesses… avec conviction ! On m’avait dit que les vieilles dames faisaient cela. Eh bien ! C’est complètement vrai et assez surprenant merci. Une nouvelle expérience personnelle à mon actif. Voici la dame : craquante, non ?

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J’aimerais terminer cet article en vous racontant une histoire vraie, celle d’une jeune femme de 29 ans — appelons-là Nhi — que j’ai invitée à dîner chez moi la semaine dernière. D’ailleurs, elle était éberluée que j’aie invitée qu’elle à dîner. Quoi ? Je considérais que sa présence chez moi était satisfaisante durant toute une soirée ? Pareil événement ne lui était jamais arrivé.

Très menue et sympathique, Nhi n’a rien d’une beauté. Professionnelle dans une institution d’enseignement, elle gagne l’équivalent de 150 $ par mois, ce qu’elle considère comme très peu. Son rêve aurait été de rencontrer un homme riche et gentil, qui lui donne accès à un style de vie confortable, à de beaux vêtements, à des voyages. Évidemment, elle vit chez ses parents, qui désespèrent de la voir se marier. Ils lui ont présenté plusieurs hommes, dont aucun ne lui plaisait. Même si elle-même s’inquiète beaucoup de son sort, elle n’acceptera de se marier que si l’homme en question lui plaît et lui paraît une personne de qualité  (de très nombreux hommes vietnamiens sont des maris exécrables, qui boivent beaucoup, ont des vies parallèles et battent leurs épouses — une autre surprise qui a fait fondre mes lunettes roses comme neige au soleil…). Je trouve pathétique d’entendre : « Si je ne me marie pas, je serai la risée de mon entourage et devrai rester chez mes parents jusqu’à ce qu’ils meurent. » J’ai effectivement été témoin de scènes dans lesquelles de jeunes femmes font parfois même preuve de cruauté devant l’infortune d’autres, moins « gâtées » par la vie.

Mais voilà que Nhi a un amoureux depuis quelques mois. Elle dit de lui qu’il a bon cœur, qu’il l’adore et que c’est un homme bon. À preuve, il s’occupe de ses vieux parents avec qui il vit évidemment. Ils se voient une fois par semaine, le dimanche de 17 h à 21 h, pour aller au cinéma, manger dans un petit resto et faire une marche quand le temps le permet. Mais comme son emploi régulier lui rapporte encore moins d’argent qu’elle, le copain de Nhi occupe 2 emplois à temps plein. Un de jour dans un bureau, l’autre dans un hôtel comme gardien de nuit 6 jours par semaine : il arrive à dormir entre 4 et 5 heures par nuit sur un petit matelas de fortune, derrière le comptoir de la réception de l’hôtel. Au total, il gagne donc plus que Nhi : un gros 250 $ par mois.

Le hic, c’est que cet homme vient d’un milieu social inférieur à celui de Nhi. L’idée de  révéler son projet de mariage à ses parents la terrorise, car selon elle, ils peuvent très bien refuser cette union. Se marier sans l’approbation parentale entraîne le rejet de la famille, ce qu’elle se sent incapable d’envisager. D’où un stress immense, palpable, qui la consume depuis plusieurs semaines. Et bien sûr, si elle se marie, elle devra aller vivre chez son conjoint, chez des gens qu’elle n’a jamais encore rencontrés. Et on peut supposer que son futur mari n’aura guère de temps à consacrer à son couple, car l’histoire ne dit pas qu’il pourra abandonner son 2e boulot après le mariage, surtout que les enfants devront venir rapidement (elle a 29 ans !!!). Devant de pareilles histoires de vie, ma stratégie consiste simplement à faire en sorte que l’autre se sente écoutée et accueillie. Je ne me sens aucunement le droit de pousser Nhi à la rébellion : qui suis-je pour cela ? Et si je le faisais, et si elle envoyait tout balader et qu’elle se retrouvait seule, sans le sou…  qu’aurait-elle gagné ? Et moi je retournerais dans mon gentil confort à Montréal, entourée de ceux que j’aime, tranquille. Non.

Je côtoie cet homme de loin, car il travaille dans le même édifice que moi. Un grand gaillard posé, au regard doux. Je me prends à souhaiter que Nhi et lui arrivent à se donner de la douceur et de la joie dans une existence aride à bien des égards.

À bientôt.

 

 

Noël à Hué et autres vignettes

Le 30 décembre 2017

J’ai littéralement sué sang et eau pour faire mon ragoût de boulettes — pas question de faire cuire une dinde ici puisqu’on ne trouve comme volaille que des poulets rachitiques, alors je me suis repliée sur ledit ragoût. Plus sobrement, disons que j’ai eu beaucoup de mal à trouver les épices dont j’avais besoin, la muscade en particulier. J’ai même poussé la note jusqu’à aller minauder auprès d’un chef de resto italien (un Vietnamien qui a étudié en Italie) pour en obtenir. Le lendemain, tout fier, il me tendait… un sac de noix de Grenoble ! – que j’ai bien sûr gracieusement acheté en le remerciant chaleureusement (le prix n’était pas, lui, gracieux, mais enfin). Bref, après quelques péripéties, nous étions 14 à table le 25 décembre : deux Allemands, quatre Vietnamiens, deux Québécois, une Slovène et cinq Français. Repas sympathique, musique de circonstance, échange de cadeaux qui nous a tous bien fait rire, car nous avons fait la version des voleurs de cadeaux, mais il y avait une certaine nostalgie dans l’air chez l’ensemble des Occidentaux — nos amis vietnamiens étaient plutôt habités par la curiosité et l’esprit de découverte, assistant tous pour la première fois à pareille fête de Noël. Pendant la soirée, nous, les foreigners, avons tous eu, tour à tour, un moment où le regard s’est absenté du lieu pour se porter vers nos proches — bien loin ce soir-là. Bien sûr, nous étions tous contents de passer ce moment ensemble, mais il n’y a pas matière, comme dirait l’autre, à écrire un long article de blogue sur le sujet ni à vous abreuver de photos somme toute bien banales. Il y a eu cette soirée, mais aussi toutes les conversations que nous avons eues sur Skype, WhatsApp, Messenger et compagnie avec nos familles et nos amis. Cela a aussi été une virée de deux jours dans un très beau spa à 30 kilomètres de Hué les 23 et 24 décembre, dans une région où l’on retrouve de nombreuses sources chaudes naturelles, avec ma précieuse Katja — mon amie slovène — et Thu, une nouvelle amie vietnamienne, mélange fascinant de tradition et de modernisme. Mais dans tout cela, l’événement le plus touchant s’est produit grâce à une suggestion d’Amélie, ma fille. Le 24 décembre, en soirée pour moi et en matinée pour elle, nous avons mangé ensemble sur WhatsApp : elle devant son petit déjeuner et son café et moi devant mon souper avec un petit verre de vin. Nous avons trinqué virtuellement, parlé, versé une petite larme (enfin, moi), rigolé, échangé des potins et partagé nos découvertes, nos défis et nos joies respectives une heure et demie durant. La joie m’étreint et mon cœur se gonfle encore quand je revois ce moment. Il restera de loin le plus précieux de ce Noël 2017 pas comme les autres.

Dans un autre ordre d’idées, mais sur le même thème, j’ai été très surprise au cours des dernières semaines de constater l’omniprésence de la musique de Noël dans les commerces, des décorations de Noël et de notre ami le Père Noël. On le voit partout, mais il a une particularité : il n’est pas gros ! Le personnel des hôtels et des commerces porte très souvent la tuque de Noël à pompon blanc, les enfants se font photographier en compagnie de Pères Noël en papier mâché flanqués de maigres rennes et de paquets cadeaux déposés dans la ouate. Pourtant, Noël ne veut RIEN dire pour la majorité des Vietnamiens, autre qu’une fête chrétienne au cours de laquelle les gens s’échangent des cadeaux. Le résultat s’avère souvent tristounet à mes yeux d’Occidentale, mais parfois carrément hilarant — j’avoue m’être esclaffée à plus d’une reprise. Je partagerai avec vous quelques coups de cœur, version Noël vietnamien 2017. Voici mon préféré : un Père Noël asiatique — qui a dit que nous avions le monopole du Père Noël en tant qu’Occidentaux ? Voyez plutôt :

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Saviez-vous que notre Santa a ici une âme d’artiste ?

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Et la guitare, pourquoi pas ?

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J’espère donc que ces photos auront pour effet d’élargir votre perception du Père Noël de notre enfance. C’est comme dans la vie : on pense connaître quelqu’un puis… on va de découverte en découverte ! Ce qui rend la chose fort intéressante.

Un convoi funéraire

Les photos qui suivent vous donneront une fausse idée du climat à Hué. En effet, je les ai prises devant chez moi, sous le soleil, une denrée rarissime depuis un mois et demi, car… il pleut la très grande majorité du temps. Bref, je ne peux pas commenter ces clichés, car je n’ai jamais assisté à des funérailles à Hué (on me dit qu’elles durent en général trois ou quatre jours), mais voici quand même un aperçu de l’événement. D’abord les musiciens, qui annoncent le convoi.

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Puis l’officiant, qui fait face au cercueil et marche donc à reculons :

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Le cercueil et ses porteurs, un tableau très coloré.

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Suivent la famille et les amis, que je n’ai pas voulu photographier, par pudeur. Seule une dame était habillée en blanc, en pleurs et soutenue par d’autres, vêtus de couleurs foncées. Des voisins m’ont dit qu’il s’agissait de l’épouse du défunt.

Une commémoration funéraire

Ma nouvelle amie Thu m’a fait l’honneur de m’inviter, il y a quelques jours, à la commémoration du décès de son père, pour souligner le 5e anniversaire de sa mort. Chaque année, famille et amis sont conviés à participer à la commémoration. Les ancêtres jouent en effet un rôle très important ici : on les honore abondamment et longtemps. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre ni quelle attitude adopter jusqu’à ce qu’on m’informe que la tristesse n’occupe pas grand’ place dans pareil événement. En guise de cadeau et après consultation avisée, Katja et moi avons apporté un kilo de mandarines, ce qui fut fort apprécié. Comme invité, on a le choix d’apporter des gâteaux ou des fruits, qui sont soit déposés sur l’autel réservé à la personne décédée, soit consommés sur place ou remis aux convives au moment de leur départ.

À notre arrivée, une tablée d’une dizaine d’hommes festoyait allègrement sur la terrasse de la maison, servie copieusement par la veuve, somme toute plutôt joyeuse pour la circonstance. Thu nous a guidées vers l’autel de commémoration à l’étage afin que nous puissions témoigner notre respect au défunt, en faisant brûler des bâtons d’encens devant sa photo. Mais, mes amis… Quelle surprise !!! À ce moment, j’ai clairement senti, viscéralement senti… « Oh là là ! Me voilà devant… complètement autre chose ! » Je le savais avec ma tête, mais… comment dire… j’ai vécu à ce moment un accusé réception… charnel. J’étais ébahie.

L’autel dédié au père se trouve derrière un autel familial imposant, protégé par l’énergie du Bouddha. Ce qui m’a d’abord sauté aux yeux quand je les ai posés sur l’autel du père, c’est qu’on avait carrément servi une bière au défunt. L’image est sombre, mais regardez bien, vous verrez la cannette de bière et à côté, le verre. La photo du défunt se trouve derrière l’encens. On a déposé des fruits, et des boîtes de gâteaux sur l’autel et, bien sûr, la bière.

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L’objet de ma sidération se trouve dans cette photo, à gauche. Il s’agit… d’un habit et de chaussures… en papier !!! Si vous regardez bien, vous verrez d’abord la veste, puis le pantalon plié et inséré à l’intérieur de la veste et enfin, les chaussures posées à la verticale sur l’autel.

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On m’a expliqué que les effets en papier sont brûlés à la fin de la commémoration. On croit ainsi qu’ils se reproduisent dans le monde dans lequel se trouve le défunt et que celui-ci ci peut alors en bénéficier. Semble-t-il que je n’ai encore rien vu et qu’il existe tout un commerce autour des objets en papier qu’on dépose au pied des autels des défunts : maisons, voitures de luxe, scooters, et même… figurines de jeunes femmes !

Quelque peu remise de mes fortes impressions, on m’a invitée à mon tour à festoyer. Quel repas ! Des plats en quantité, tous aussi délicieux les uns que les autres. Nous avons passé une bien joyeuse soirée autour de cette table composée à moitié de foreigners (Katja, un jeune peintre états-unien en résidence à Hué et moi) et d’amis de la famille parlant anglais. À aucun moment la veuve ne s’est assise à table avec nous. J’ai été témoin de cette scène à quelques reprises déjà : l’hôtesse cuisine manifestement plusieurs heures avant l’arrivée des invités, elle nous sert, nous dessert, fait la vaisselle, sourit et nous remercie d’être là. Et Thu nous assure que sa mère est heureuse ainsi. J’aimerais bien un jour mieux connaître cette dame et parler avec elle, mais je doute fort de ma capacité à obtenir une version autre que celle-ci.

Je ne peux résister à l’envie de partager avec vous une photo d’un plat qui nous a été servi ce soir-là. Un poulet grillé, entouré de légumes, mais apprêté un peu différemment de chez nous : il a toute sa tête, celui-là, crête y compris…

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J’avoue que cela m’a légèrement coupé l’appétit pendant un court moment, puis… comme les autres, je me suis finalement régalée !

À propos de l’adaptation

Plusieurs d’entre vous m’ont manifesté de l’empathie à la suite des descriptions que j’ai fait de l’inondation, de la pluie, des différences culturelles parfois surprenantes, des bibittes… et m’avez souhaité bon courage, saluant ma capacité d’adaptation. Je voudrais simplement mentionner que, malgré les petits défis auxquels je suis confrontée quotidiennement, à aucun moment ne me suis-je sentie en perdition ou même vraiment éprouvée. Même pendant l’inondation, je savais que je n’étais pas en réel danger — bon, il y a bien eu l’épisode du balcon, mais il a duré 10 minutes ! – et je ne crois pas me raconter d’histoires en affirmant que j’avais quand même l’impression de vivre quelque chose de profondément intéressant, différent, nouveau. D’accord, je commence à être fatiguée de la pluie (il paraît qu’on en a encore pour un mois) et j’espère bien faire bientôt une petite escapade ensoleillée. Bien sûr, je suis parfois un peu seule, et la tristesse de ne pas avoir de compagnon ne disparaît pas parce que j’habite maintenant à Hué. La vie de foreigner ne m’immunise pas non plus contre les inévitables malentendus relationnels, contre l’ennui parfois au bureau, les inconforts physiques… Il n’en reste pas moins que la toile de fond de ce que je vis ici reste fondamentalement… le plaisir de la découverte et la gratitude d’avoir accès à cette magnifique palette de personnes et d’expériences nouvelles.

J’aime bien terminer mes articles par un petit clin d’œil ou une bizarrerie. Avez-vous déjà mangé des croustilles aux calmars ? Sachez que je ne me suis pas encore résolue à le faire. Si vous y tenez vraiment, je pourrai vous en rapporter. Faites-moi signe.

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J’assisterai demain à mon premier mariage vietnamien en toute intimité… parmi 680 invités. J’ai hâte de vous en parler !

Hen găp lai và chúc mừng  năm mới ̣(À bientôt et Bonne Année!)

 

 

Inondée à Hué

J’avais hâte de vous écrire. Je me délectais à l’idée de consacrer une bonne partie de la journée à le faire. Depuis le dernier article, j’ai fait plein de découvertes, connu des gens passionnants, mon travail a pris un nouveau tournant prometteur et j’avais quelques cocasseries à vous raconter. Puis, hier matin, il y a eu… l’eau !

My god!

Au réveil, j’ai bien eu un petit choc en voyant que mon entrée extérieure était inondée. Il y a 2 marches pour rentrer chez moi et l’eau se rendait presque au début de la 2e, donc une partie des pneus de Georges prenait un bain involontaire. Les gens qui marchaient dans la rue avaient de l’eau jusqu’en haut des genoux. J’ai vu un scooter (le dernier) qui roulait dans des trombes d’eau. Ça réveille quand même la madame – ou la , c’est-à-dire grand-mère en vietnamien, je vous le rappelle…. Surtout qu’il pleuvait, pleuvait, pleuvait, pleuvait… Il faudrait inventer un autre mot pour décrire l’intensité de ces pluies torrentielles. Comme le si le ciel se ne s’en pouvait plus ! Comme s’il y avait une autre sorte de barrage à la verticale qui avait cédé.

Voici ce que je voyais :

J’étais encore toute contente de ma soirée de la veille : j’ai pendu la crémaillère et aurais bien voulu vous en parler (mon bœuf bourguignon et ma mousse à l’érable ont eu un succès… bœuf !). Mais ce sera pour une prochaine. L’eau prend toute la place. Donc je déjeunais tranquillement et dégustais mon thé en me disant que ça allait probablement finir bientôt. L’eau est montée à la demie de la 2e marche. Mon voisin m’a offert de rentrer Georges dans le salon. Je le trouvais bien un peu zélé, mais au cas où, j’ai accepté. Tout doucement — je n’y croyais pas encore — j’ai monté les meubles de la salle de séjour d’une marche : en effet, il y a une marche qui sépare le salon de la salle que j’appelle la salle de piano. Voici  donc ce dont les choses avaient l’air à ce moment :

Une heure plus tard, un petit rideau d’eau s’introduisait dans le salon –  le petit torvis ! Deux heures plus tard, je suis allée chercher mes voisins, pas mal moins olympienne qu’avant au niveau du calme… Nous avons mis le piano sur la table de cuisine, le frigo sur le meuble de télé, sécurisé tout ce que nous avons pu sécuriser, et… monté Georges d’une marche, la dernière possible !

Voici donc le résultat de l’opération :

Le petit rideau d’eau qui arrive.

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Quelques heures plus tard :

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Comme des fantômes, les gens qui circulaient en ponchos :

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Puis je l’ai aperçu : mon premier bateau. Vous avez bien lu : B-A-T-E-A-U. Un genre de pirogue, avec 3 rameurs, qui est passé à toute vitesse et que j’ai vu du coin de l’œil. Je me suis dit : « L’eau te monte à la tête, ma vieille, tu as la berlue ! » Mais j’en ai vu des dizaines après. Même des bateaux à moteur. Irréel. J’en ai capté un, que voici :

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Mon pauvre voisin — que j’appelle dorénavant le saint homme, vous verrez bientôt pourquoi —, si fier de sa voiture. Il la bichonne, la chouchoute continuellement. Son épouse se désole du coût des inévitables dégâts qu’elle subira…

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L’autre maison voisine, à la fois salon de coiffure et maison de chambre pour 3 étudiants,  n’a qu’un rez-de-chaussée et est plus basse que la mienne. Ses occupants sont durement éprouvés. Je les ai vus sortir tout ce qu’ils pouvaient de leur maison, de la literie aux meubles du salon de coiffure, pour apporter le tout à bout de bras chez leur autre voisin. J’imagine que leurs matelas sont inondés. Toute la journée, j’ai reçu des textos avec des photos de maisons inondées. John, un nouvel ami australien, qui est plus touché que moi, m’a bien fait rire en me disant qu’il regrettait presque d’avoir laissé chez moi hier soir les 2 petits gâteaux qu’il m’avait offerts. Mon ami Rodrigo, de Danang, m’a textée plusieurs fois juste pour… manifester sa solidarité.

Au moment où je vous écris, je suis à l’étage. Comme je ne peux strictement rien faire, j’ai eu tout à coup envie d’écrire. Depuis une trentaine de minutes, il n’y a plus d’électricité. Je bénis le beau Rodrigo qui m’a fait penser de sortir mes bougies…

Bon… la faim me tenaille. Allons voir ce restant de bœuf bourguignon dans le frigo ascensionné… Heureusement : on cuisine au gaz ici ! Je vous avoue que j’ai un peu peur de ce que je vais découvrir au rez-de-chaussée et que la perspective d’avoir les pieds dans l’eau brune, une bougie à la main, pendant que je réchauffe mon repas me tente autant que d’aller me faire arracher une dent. Courage !

24 heures plus tard, mardi le 7 novembre.

Je suis à l’hôtel depuis hier vers 15 h. Je vous avoue que j’ai passé des moments éprouvants après le début de la panne d’électricité, qui a commencé dimanche à 19 h. Surtout que je me suis rendu compte que la pile de mon cellulaire n’était chargée qu’à 40 %. J’étais en sécurité à l’étage, mais l’eau continuait à monter et certains disaient qu’elle allait monter encore d’un mètre. Même si ma pile de téléphone était faible, j’ai ressenti le besoin de parler à ma sœur et à mon amie Chantal, simplement pour partager ce qui se passait et me réconforter au son de voix familières. Mes voisins m’ont aidée et je les sentais présents, mais la barrière de la langue se faisait cruellement sentir.

Hier matin, l’eau avait descendu d’environ 4 centimètres, puis elle s’est peu à peu retirée de la maison. J’ai tout nettoyé, mais comme l’entrée extérieure et la rue étaient encore inondées, j’ai attendu. Puis vers 14 h, les pluies se sont encore intensifiées et mon ami Rodrigo, que j’appelle désormais mon ange gardien, a contacté mon employeur à Hanoï lui suggérant fortement de me sortir de la maison ou d’envoyer quelqu’un me porter un chargeur extérieur pour que je puisse restée « connectée ». J’avoue que j’avais beaucoup de mal à envisager une autre nuit chez moi car il n’y avait toujours pas d’électricité et ma pile de téléphone était rendue à… 20 %. Bref, deux employés de l’hôtel qui appartient à mon client sont venus me chercher… à pied ! Aucun bateau n’était disponible, si bien que j’ai marché environ 500 mètres dans la soupe brune à hauteur des cuisses avec toutes sortes d’objets qui flottaient partout autour de moi, qui me frôlaient les jambes et que j’ai soigneusement évité de regarder. J’ai eu la surprise de constater que toute la ville n’était pas inondée comme je le croyais. Par ailleurs, plusieurs quartiers comme le mien, dont le niveau est plus bas que le centre-ville, l’ont été.

Quel soulagement ! J’ai dormi 10 heures comme un poupon !

Ce matin, on a annoncé que les autorités vont permettre de nouveaux déversements d’eau par l’ouverture partielle d’un des barrages aux abords de la ville. Nous nous attendons tous à être inondés à nouveau. Et il pleut, il pleut, bergère !

Je suis très touchée par la sollicitude dont j’ai été l’objet au cours des 2 derniers jours. Mon amie Chantal, qui m’a accueillie dans mes pleurs et ma vulnérabilité, a initié une chaîne d’amitié virtuelle avec plusieurs de mes proches ami-e-s à Montréal. Ma sœur Suzanne a été très présente, soutenante, aimante et compatissante. Mes voisins m’ont aidée, mes collègues m’ont écrit. Je suis très impressionnée par la qualité de la solidarité que j’ai sentie entre les expatriés que j’ai rencontrés depuis mon arrivée. Je me rends compte que le contexte, qu’accentue la barrière linguistique avec les Vietnamiens, fait que les liens se créent très rapidement entre nous et deviennent rapidement profonds et significatifs. Nous restons en contact, nous nous informons de l’évolution de la situation, échangeons des photos et blaguons bien aussi…

Donc je suis encore à l’hôtel, au chaud et en sécurité. Je m’inquiète bien un peu à propos de Georges et de mon piano, mais… c’est hors de mon contrôle. Je vais finir cet article par un aveu. Je suis assez embarrassée de vous raconter cette anecdote loin d’être glorieuse, pour dire le moins !

En début d’après-midi hier, je suis allée sur le balcon de la chambre d’amis — la suite Rodrigo — avec l’intention de prendre une photo en plongée de la rue. J’étais en jupette et en chemisette et sachez qu’il ne faisait pas chaud du tout et que bien sûr, il pleuvait. Au moment où mon œil se pose sur le viseur, j’entends un gros… clac!  La porte se referme derrière moi. Pas de poignée extérieure, ce que je n’avais pas remarqué. Avez-vous déjà vu ça, vous, une porte qui n’a pas de poignée d’un côté ? Pas moi — mais sachez dorénavant que cela existe et méfiez-vous ! Et j’avais eu du mal à ouvrir la porte pour sortir sur le balcon, car elle était gonflée à cause de l’humidité. Panique à Hué. OK… On respire… Mon cœur bat la chamade. J’essaie d’ouvrir la porte avec le bout de mes doigts et me casse quelques ongles. Incapable. Je réussis à décoller un tantinet le tranchant de la porte en haut, mais c’est solidement « collé » en bas. J’appelle à l’aide. Les bateaux passent, on me regarde et… on continue ! Comment faire comprendre, sans parler la langue, que je suis coincée sur le balcon ? Je ne peux que constater la totale inefficacité à la fois de mon non verbal et de mon verbal. Pour ajouter à la folie de la situation, je me rends compte que même si les gens essayaient de rentrer chez moi pour me porter secours, ils seraient incapables d’y arriver autrement qu’en cassant la vitre de la porte d’entrée, car le loquet en était tiré. Au bout de 10 minutes… Eurêka ! Je vois la tête de mon voisin apparaître de son propre balcon, à la hauteur du mien, à environ 2 mètres. Le saint homme est venu me rejoindre en marchant sur le toit et ensemble, nous avons réussi, non sans peine, à ouvrir la porte. Ces dix minutes ont été incommensurablement longues, comme vous l’imaginez.

Pas tellement brillant comme comme situation, mais totalement véridique. J’ai eu vraiment peur et ai mis pas mal de temps à retrouver mon calme.

Vous comprendrez qu’après cette aventure, mon courage, qui commençait déjà à s’étioler, a baissé d’un cran. J’aurais passé la nuit là-bas s’il l’avait fallu, bien sûr, et je n’étais pas en danger de mort, mais je suis très reconnaissante d’être dans un lieu qui me permet de me détendre.

Voilà donc pour aujourd’hui et… à une prochaine pour des sujets plus réjouissants je l’espère !

 

 

Le festival du mi-automne

J’ai assisté au cours des derniers jours à mon premier événement socioculturel d’envergure : le festival du mi-automne. Trois jours de célébrations hautement colorées, très bruyantes, mais ô combien sympathiques et exotiques ! Il s’agit d’un joyeux croisement  entre l’Action de grâce et l’Halloween, qui se déroule pendant 3 jours, autour du 15e jour du 8e mois lunaire. Je vous avoue bien humblement que le calendrier lunaire recèle encore bien des mystères pour moi, d’autant plus qu’on me dit que le festival a lieu autour de la plus belle et claire des pleines lunes de l’année, celle… d’août (en 2017, cette pleine lune se produit… le 4 octobre !). Cherchez l’erreur ou… l’ignorance crasse, c’est selon.

Qu’on se le dise clairement : mes connaissances de l’histoire du Vietnam sont… lilliputiennes ! Je ne vais vous rapporter ici que ce que j’ai vu, senti et lu en plus de ce qu’on m’a raconté sur le sujet. Je n’ai trouvé que peu d’information spécifique sur cette fête en consultant notre ami le web. Le festival du mi-automne se tient dans plusieurs pays asiatiques, dont la Chine, le Laos et le Cambodge, avec des disparités régionales bien sûr. Dans tout ce fatras, une de mes sources est cependant digne foi : Thu — de son prénom — est guide touristique, spécialiste de l’histoire du Vietnam. Mon récit comportera des trous et quelques ratés,  car même avec toute la bonne volonté du monde, tout ça reste ma foi assez alambiqué.

D’abord, le dragon et la fée jouent un rôle important dans la culture vietnamienne. On raconte en effet que le peuple vietnamien serait issu de l’union d’un dragon et d’une fée. J’en profite pour apporter 2 précisions : d’abord, le dragon a ici très bonne presse, contrairement aux créatures terrifiantes de nos contes pour enfants. On lui attribue un rôle protecteur, sa présence est gage de prospérité et… attire la pluie après la moisson – laissez-moi vous dire que si je me fie à l’intensité de la pluie torrentielle qui frappe Hué depuis hier, notre nouvel ami est diablement efficace ! Deuxième point : à mon grand étonnement, j’ai appris que la fée est dans l’imaginaire vietnamien un personnage tout autant masculin que féminin. J’en suis encore un peu bouche bée, pas vous ? Une fée homme ???

Les personnages centraux du festival de la mi-année sont donc une fée qu’on appelle la dame-lune (moon lady) et le dragon. Plusieurs de mes nouveaux amis m’ont affirmé avec force conviction que si on observe attentivement la pleine pleine lune d’août (qui a lieu en octobre, je vous le rappelle), on discerne clairement la silhouette d’une femme qui se tient à côté d’un arbre, au pied duquel est assis un jeune homme. Voici les 2 légendes que mon amie Thu m’a racontées à ce sujet. Je n’ai pas encore tout à fait compris comment celles-ci se sont croisées, mais… il faut quand même garder une part de mystère…

Il y a très longtemps donc, le Vietnam aurait souffert d’une sécheresse dévastatrice. On mourait de faim, plus rien ne poussait dans les champs. Un valeureux jeune homme  résolut de régler le problème. Il monta au sommet de la plus haute montagne, sortit de son carquois la plus effilée de ses flèches, puis avec un immense arc, visa le soleil qu’il atteint en plein cœur. Celui fut terrassé et la sécheresse prit fin. Pour remercier notre courageux jeune homme, les gens du village lui offrirent l’élixir de la vie éternelle et la plus belle jeune fille du village lui déclara son amour. Nos deux tourtereaux formèrent un couple profondément amoureux. Un vilain domestique à leur emploi leur enviait le fameux élixir, que le jeune homme réservait à sa bien-aimée. Un jour où le mari était parti à la chasse, le méchant serviteur tenta de s’emparer de l’élixir. L’épouse s’en aperçut fort heureusement et résista à notre affreux Quasimodo qui se faisait très menaçant. Ne voulant à aucun prix que le malfrat accède à la vie éternelle, elle avala au complet le contenu de la mystérieuse fiole, puis s’envola doucement, tout doucement, vers la  lune…, où elle se trouve encore aujourd’hui. Le pauvre mari éploré offrit toute sa vie durant moult victuailles à sa bien-aimée à chaque pleine lune, tout en contemplant tristement sa gracieuse silhouette…. soupir… Voilà pour la première légende.

La seconde légende traite aussi d’un élixir d’éternité — décidément ! Il s’agit d’un jeune homme un peu simple d’esprit qui un jour, partit se promener en forêt. Il rencontra 3 bébés tigres avec lesquels il s’amusa. On ne sait trop ce qui se passa (même Thu s’est faite hésitante à cette étape de l’histoire), mais les trois petits tigres moururent. Le jeune homme, craignant la réaction de la mère, grimpa dans un arbre pour se cacher. De cet arbre, il vit la maman tigre arriver, arracher une bonne quantité de feuilles de cet arbre mystérieux et en nourrir de force les petiots qui semblaient pourtant bien morts de leur belle mort. Surprise ! Ceux-ci revinrent à la vie, s’ébrouèrent et se mirent de nouveau à gambader. Dès lors, le jeune homme acquit une grande renommée comme guérisseur, redonnant la vie à de nombreux villageois grâce aux feuilles de cet arbre mystérieux, dont il garda le secret jusqu’à son mariage. À son épouse, il confia une grande bizarrerie entourant l’arbre enchanté : il fallait éviter à tout prix d’uriner au pied de l’arbre, sinon celui-ci perdrait tout pouvoir de guérison. Oui, oui, vous avez bien lu : ne-pas-faire-pipi-au-pied-de-l’arbre, que notre héros dit à son épouse!  À cette étape du récit, j’ai souri avec indulgence en mettant cette incongruité sur le compte de l’accent de ma conteuse. Après 4 vérifications et un léger mouvement d’irritation de sa part, j’ai bien vu que cet élément quelque peu impudique pour une légende faisait vraiment partie de l’histoire. Vous devinez la suite. Que pensez-vous qu’a fait l’épouse ? Eh oui ! Elle s’est exécutée et l’arbre s’est déraciné tout doucement, dans un grand craquement. Le mari est arrivé sur les entrefaites et s’est accroché à l’arbre pour l’empêcher de s’envoler et… rebelote pour la lune ! D’où la dame-lune, l’arbre et le jeune homme au pied de l’arbre. Qu’est-ce que vous dites de ça ?

C’est bien beau la lune — qui d’ailleurs commence à être menacée de surpopulation —, mais les dragons, dans tout ça ? Là, j’avoue que j’ai un petit flou artistique entre la lune et les dragons.

Je peux simplement vous dire que des dragons qui dansent, on en voit partout dans la rue, en face des maisons et des commerces. En fait, ce sont des troupes qui circulent, formées parfois de très jeunes enfants — à mes yeux, ce sont les plus sympathiques et mignons. Il y a les musiciens, au minimum 2, qui jouent du tambour (très fort, bien sûr) et des cymbales (encore plus fort), au son desquels en général 3 dragons exécutent une drôle de danse. Ils se promènent toute la soirée d’une maison ou d’un commerce à l’autre, excités par des personnages coiffés de masques en papier mâché qui agitent des éventails devant eux et suivis d’enfants qui portent des chapeaux coniques en papier et des lanternes en forme d’étoiles ou de carpes, à l’intérieur desquelles on insérait jadis une bougie. Ceux qui souhaitent avoir la visite des dragons — ils sont légion — mettent généralement une table de victuailles et d’offrandes à leur porte (on peut penser qu’il y a un rappel ici du mari éploré qui offre des victuailles à sa bien-aimée ascensionnée au moment de la pleine lune, mais je conviens que l’explication est un peu… étirée et qu’il manque certaines   pièces au casse-tête). Voici un spécimen de ladite table capté à côté de l’hôtel où je suis logée :

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Les dragons se mettent alors à danser, pendant qu’un ou 2 des personnages munis d’éventails les excitent allègrement, pour la plus grande joie des spectateurs. Voici les dragons que j’ai vus à la fête du Collège :

 

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… et les musiciens qui les accompagnaient :

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D’autres dragons, cette fois de tout petits enfants dans un resto où j’étais avant-hier :

À la fin de la prestation, le proprio du resto ou de la maison donne de l’argent aux danseurs. Cet argent est parfois juché au sommet d’un bambou qu’un des dragons doit escalader pour y avoir accès. À noter que quand j’ai voulu contribuer à la cagnotte, on m’a gentiment demandé de n’en rien faire et de laisser au proprio le privilège de le faire lui-même, car seul le donneur peut bénéficier de la protection du dragon et de la prospérité qu’il attire sur la maisonnée. Comme quoi charité bien ordonnée commence par soi-même !

Je conclus cet article par cette vidéo repiquée sur YouTube, qui met bien en valeur les mêmes dragons que j’ai eu l’occasion d’observer dans la rue à de nombreuses reprises au cours de la semaine. Remarquez bien les mimiques de ces grandes bêtes. Je vous promets que votre perception du dragon changera à tout jamais ! À bientôt.

À la fin de la prestation, le proprio du resto ou de la maison donne de l’argent aux danseurs. Cet argent est parfois juché au sommet d’un bambou qu’un des dragons doit escalader pour y avoir accès. À noter que quand j’ai voulu contribuer à la cagnotte, on m’a gentiment demandé de n’en rien faire et de laisser au proprio le privilège de le faire lui-même car seul le donneur peut bénéficier de la protection du dragon et de la prospérité qu’il attire sur la maisonnée. Comme quoi charité bien ordonnée commence par soi-même!

Je conclus cet article par cette vidéo repiquée sur YouTube, qui met bien en valeur les mêmes dragons que j’ai eu l’occasion d’observer dans la rue à de nombreuses reprises au cours de la semaine. Remarquez bien les mimiques de ces grandes bêtes. Je vous promets que votre perception du dragon changera à tout jamais! À bientôt.