Vietnam – Prise 2

Déjà sept mois de passés sur douze! L’air de rien, subrepticement, ce périple commence à se rapprocher tout doucement de sa conclusion. Les premières pensées de l’après-Vietnam ont commencé à s’infiltrer dans mon esprit, jusqu’à former un léger sillon maintenant quasi familier. Petit serrement de cœur, je l’avoue. Tous ceux qui ont vécu à l’étranger vous le diront : le retour au pays comporte son lot de défis auxquels je sais parfaitement que je n’échapperai pas. Pour le moment, ce « dossier » ne fait que rôder dans mes parages psychologiques. Il me courtise, cherche à s’inviter chez moi. Je lui accorde prudemment une certaine attention, mais ne lui ai pas encore franchement ouvert la porte. J’ai encore beaucoup de visite à la maison!

Ces sept mois à Hué ont été faits de visages, de phases, d’étonnements, de déceptions et d’émerveillements de tout acabit. Mes débuts ont été exaltants. J’aime la nouveauté, la différence me fascine : le Vietnam m’a royalement servie! J’ai eu le privilège de bénéficier d’un accueil chaleureux, d’un soutien efficace et, disons-le, d’une certaine chance, si bien qu’à peine un mois après mon arrivée, j’avais emménagé dans une assez jolie maison, acheté mon scooter — ce cher Georges, qui m’a rajeunie de 20 ans! – constitué un réseau social ma foi assez intéressant et commencé à donner forme à mon projet professionnel. J’étais ravie. J’avais parfaitement conscience que j’étais en phase de lune de miel, presque de fascination amoureuse face à mon nouveau pays d’adoption. Une joie intense m’habitait et le statut d’expatriée me procurait un sentiment de liberté très particulier. J’ai essayé de comprendre cet état émotionnel analogue à une certaine ébriété psychique.

D’abord, ici, on ne connaît ni ma famille, ni mon statut social, ni ma réputation, ni mon histoire personnelle. C’est une sensation extraordinaire, qui me donnait l’impression d’avoir le pouvoir de me créer une nouvelle vie, de faire de nouveaux choix, presque de redéfinir la personne que je souhaitais être. Chaque rencontre étant dépouillée des cadres de référence habituels, j’avais le sentiment d’être accueillie pour ce que j’étais, que l’expérience que faisait l’autre de moi s’en trouvait automatiquement plus authentique, immédiate, se construisant nécessairement sur le présent. La découverte du nouveau à tous les plans a profondément nourri ma curiosité souvent amusée, attendrie, parfois tout de même un peu inquiète, me connectant dans tous les cas à une formidable vitalité. Cet état de déstabilisation généralisé, plutôt joyeux dans l’ensemble, mène inévitablement à une plus grande acuité de présence dans l’instant. L’expérience s’est souvent avérée jubilatoire. J’ai aimé rencontrer toutes ces nouvelles personnes tellement différentes, découvrir — je suis loin d’avoir fini — cette culture si complexe, cette langue bizarre, me familiariser avec mon contexte professionnel, découvrir mon voisinage, apprendre à faire corps avec le trafic, goûter la culture vietnamienne et nouer des liens avec des étrangers de partout au monde. Quel beau terrain de jeu!

J’ai éprouvé un plaisir certain à me « dépoussiérer » et à dépasser certaines limites, souvent en rapport avec le monde animal — reptiles, insectes… et petits mammifères. J’avoue cependant qu’un des moments les plus bas de mon séjour a consisté en une course effrénée de près d’une heure pendant laquelle ma propriétaire, son oncle et moi avons zigzagué ma maison, sans le moindre chouia de succès ni un soupçon d’élégance, pour tenter d’amener un rat à sortir de chez moi. La classique, intimidante et très peu ragoûtante trappe à souris nous a allègrement supplantés au niveau de l’efficacité, il va sans dire. Cela a tout de même impliqué que j’ai eu un colocataire pas vraiment désiré pendant toute une nuit et qu’il m’a été donné d’avoir des réveils plus agréables que celui qui m’attendait le lendemain matin…

Même pendant l’inondation de ma maison, malgré la panne d’électricité et mon téléphone qui rendait l’âme, j’avais conscience que je vivais une expérience assez unique et dont je me souviendrais longtemps, qu’il n’y avait pas de réel danger. Bon. L’épisode surréel pendant lequel j’ai réussi à m’enfermer sur le balcon de l’étage m’a tout de même secouée, mais quand on me demandait après coup si j’avais trouvé l’expérience difficile… impossible de répondre par l’affirmative! Dans le feu de l’action, j’enregistrais toutes ces images de l’eau qui montait, des meubles que l’on plaçait sur les tables, des gens qui marchaient dans la rue avec de l’eau jusqu’à la taille, des bateaux qui passaient devant ma maison, de toute cette entraide entre voisins dont j’étais témoin (et objet) et cela m’intéressait profondément. J’irais même jusqu’à dire que je ressentais une certaine fierté de vivre des événements aussi inusités, que des choses aussi excitantes m’arrivent.

Et il y a tout l’aspect relationnel de la vie d’expatriée, à la fois avec les Vietnamiens et avec la faune des étrangers. Depuis le début, j’essaie de créer des liens avec des gens de la place, mais même avec toute la bonne volonté du monde, la barrière de la langue pose des limites importantes. Jusqu’ici, le fait de parler trois langues (français, anglais et espagnol) m’avait donné l’impression de n’avoir que peu de limites. Ouïe! L’humilité devient de mise quand on se rend compte que tout contact autre que les petites phrases banales de la vie dépend du niveau d’anglais de son interlocuteur! Je m’acharne toujours à apprendre cette langue invraisemblable avec des résultats somme toute peu convaincants, mais je persiste, car cela m’ouvre indubitablement des portes. Je profite souvent sans vergogne de l’effet de surprise que je crée quand je réussis à baragouiner quelques phrases devant un interlocuteur sidéré qui souvent, après quelques minutes de totale incrédulité, se met à rire et à se taper sur les cuisses devant ma prestation! J’entretiens des liens significatifs avec mes collègues et quelques ami. e. s, particulièrement avec deux jeunes femmes avec qui j’ai développé une véritable relation de cœur et avec une petite fille de 8 ans à laquelle je me sens très attachée. J’ai rencontré une nonne bouddhiste magnifique qui, au fil du temps, par petites touches, me permet de m’approcher de sa communauté. Toutes ces personnes m’ouvrent un monde fascinant. Bien sûr, le statut d’étrangère de passage colore toutes ces relations, car par définition, on connaît leur date de péremption.

Il y a quelques semaines, j’étais à Da Nang par affaire et tôt le matin, je marchais sur la plage. Je vois un peu plus loin une vieille femme toute ridée, qui ramasse des coquillages, sa palanche de bambou et ses paniers posés à côté d’elle. Elle se lève et me regarde venir vers elle, intensément, sans bouger. Arrivée à sa hauteur, je m’arrête, incertaine, ne sachant trop quoi faire. Elle est très vieille, profondément ridée, courbée. Nous nous regardons pendant de longues secondes. Puis, à l’unisson, de larges sourires naissent sur nos visages. Instinctivement, je lui prends les mains, qu’elle me donne tout entières. Ces mains se serrent, le rire fuse par grands éclats, les cœurs se touchent. L’espace d’un instant, nous voilà sœurs, mères et filles l’une de l’autre, unies dans notre humanité partagée. Puis doucement, j’ai repris mon chemin, profondément nourrie et reconnaissante de ce moment de pure communion.

De nombreux Vietnamiens, surtout les jeunes, sont fascinés par les étrangers. Une grande frange de la jeunesse déploie beaucoup d’efforts pour apprendre l’anglais, langue de tous les horizons s’il en est. On m’invite régulièrement — comme tous les étrangers — à venir parler aux étudiants dans les classes ou lors d’activités spéciales. Il n’est pas rare, dans les lieux touristiques, qu’un ou deux jeunes vous abordent pour vous demander de deviser en anglais pendant quelques minutes. Au supermarché, des parents incitent leurs petits enfants à vous dire quelques phrases en « Enlis ». C’est sans filtre que les jeunes cherchent le contact, l’occasion de parler anglais, de poser des questions sur nos origines, notre âge, notre histoire. Rien pour diminuer l’ego de la madame! En fait, je réalise que j’ai plaisir à me sentir « spéciale », différente, intrigante et souvent… enviée (ça fait un peu mal à écrire…). J’ai conscience que mon histoire personnelle de jumelle identique et huitième de famille font que je goûte ce plaisir un peu coupable avec une certaine volupté, en m’illusionnant parfois sur ce que cela révèle de ma personne.

Le fait que j’aie 62 ans, que je vive seule, me déplace à ma guise et aie une vie sociale assez développée suscite beaucoup de curiosité chez les femmes de tous âges. Cela m’a attiré les confidences parfois déchirantes de jeunes femmes qui se sentent souvent à l’étroit dans les rôles sociaux qui leur sont proposés. J’essaie de traiter ces confidences avec toute la délicatesse du monde, sachant fort bien que je ne suis ici que de passage. Je m’efforce de soutenir les mouvements de vie qui habitent ces jeunes femmes, tout en tenant compte de leur contexte. Rien d’évident, vraiment. Je sens que parfois, le simple fait qu’une oreille bienveillante les écoute réellement a un effet sur elles. J’irais jusqu’à dire que cet aspect de mes relations interpersonnelles est en passe de devenir un des volets les plus significatifs de mon séjour en terre vietnamienne.

Bien sûr, avec le temps qui a passé, l’exaltation s’est atténuée et mes sens se sont quelque peu émoussés. Même si le plaisir de la découverte subsiste, le quotidien et les habitudes ont repris leurs droits. Inévitablement, un ressac s’est produit. D’abord, une surprise insoupçonnée m’attendait au tournant : un peu subjuguée par ce que j’appellerai « tous les possibles » que m’offrait ma nouvelle vie, je n’avais pas réalisé que j’avais apporté dans mes bagages tous les vieux personnages peu glorieux dont je me pensais libérée et que ceux-ci n’attendaient que l’occasion de réapparaître dans toute leur splendeur! Comment ai-je pu les oublier, ceux-là? Un à un, ils ont refait surface, déboulonnant pas toujours élégamment cette nouvelle « Christiane » glorifiée dont je me targuais. Jon Kabat-Zinn ne savait si bien dire quand il a écrit « Où tu vas, tu es » (Wherever you go, there you are). Je confirme et je signe. Il a entièrement raison!

En février, j’ai voyagé avec grand plaisir pendant trois semaines avec deux amies très proches. La solitude et le mal du pays m’ont frappée de plein fouet après leur départ. Tout à coup, je ne voyais que le trafic impossible, la saleté, les « bibittes », l’inimitié des vendeurs qui cherchent à vous faire payer trois fois le prix d’un item parce que vous êtes étranger… À ce chapitre, je dirai à mes amis québécois que le passage d’Anne Dorval à l’émission « Tout le monde en parle », que j’ai regardé sur U’Tube, n’a rien fait pour attiser mon amour du Vietnam! Ni le visage de mon amie Marie-Ève, en visite à Hué, quand je l’ai emmenée visiter mon bureau — ou plutôt mon coqueron. Je tombais de mon piédestal. J’ai eu tout à coup l’impression que ce que je faisais au plan professionnel n’avait que peu de valeur, qu’il n’en resterait que dalle. Un beau lundi matin, il y a quinze jours, j’ai un peu « pété les plombs » après avoir passé mon week-end à donner une formation qui me tenait très à cœur à un groupe de professeurs qui entraient et sortaient de la classe à tout moment et ne s’impliquaient que bien tièdement. Le matin suivant, mes deux collègues vietnamiennes parlaient et rigolaient depuis une bonne heure bien sûr en vietnamien et bien sûr, très fort, et ce, à deux pas de moi. La moutarde m’a montée au nez puis…Basta! Cela ne passait plus. D’un clac! bien senti, j’ai fermé mon portable et annoncé que j’allais travailler chez moi, pour cause d’étirement excessif de l’élastique de l’adaptation culturelle. Je suis restée deux jours enfermée, sans parler à âme qui vive, à m’avouer l’étendue de mon ras-le-bol et à le vivre à fond, sans fard. Il va sans dire que l’exaltation en a pris pour son rhume! Puis peu à peu, la colère et la tristesse m’ont amenée vers quelque chose de plus vaste. J’ai vraiment vu que c’est là que se situe la véritable opportunité qui m’est offerte de m’élargir comme personne. Cet accusé réception brutal de la différence m’offre deux possibilités : ou je me braque et m’enferme dans une attitude de jugement et de mépris guindé, ou je modifie mon approche. Et ladite modification ne peut se faire, il me semble, que dans un élargissement considérable de ma perspective. Je me sens encore étourdie et un peu sous le choc de cet épisode, mais il me donne un goût de réel non édulcoré qui me plaît, me stimule. À nouveau donc : à nous deux, Vietnam!

Curiosités monumentales

Au nord-est de Hué s’étend une grande lagune séparée de la Mer de Chine par une étroite bande de terre. De nombreux Vietnamiens vivant à l’étranger s’y font construire d’énormes et extravagants monuments funéraires. Des centaines et des centaines de ces tombes plus impressionnantes les unes que les autres bornent la lagune. Si vous vous y promenez, voici le paysage qu’il vous sera donné de voir :

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J’ai choisi une de ces tombes au hasard, pour vous permettre d’en mieux saisir le détail.

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La diaspora ne fait pas dans la modestie quand vient le temps de construire sa demeure éternelle en terre natale!

Des copines un peu spéciales

Peu après mon arrivée au Vietnam, mon ami Rodrigo et moi visitions une pagode (temple bouddhiste) du coin et y avons rencontré une nonne à laquelle Rodrigo a eu la très bonne idée d’adresser la parole, touché qu’il était par ce que dégageait cette femme. Nous avons alors eu la surprise de découvrir que Sister Minh Thuan parlait très bien anglais et vivait dans un monastère des environs. Après quelques minutes de conversation, j’ai eu l’élan de lui demander si je pouvais lui rendre visite. C’est là qu’est née notre amitié, qui s’étend maintenant à quelques autres nonnes, dont une abbesse fort sympathique. Je vous  présente donc mes deux amies, lors d’une balade en forêt au bord de la Rivière aux Parfums. Sister Thuan porte le voile.

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N’est-ce pas qu’elles sont belles?

À bientôt!

 

 

Hmongs noirs et Dzaos rouges

On recense officiellement 54 ethnies au Vietnam. La majorité de la population appartient à l’ethnie Viêt, officiellement appelée Kinh (86 %). Les 53 autres vivent essentiellement dans les montagnes du nord, les plateaux du centre et dans le delta du Mékong au sud du pays, chacune ayant sa propre langue, ses rites, ses codes vestimentaires particuliers — souvent très colorés, parfois curieux à nos yeux. Lors d’une virée mémorable de quelques jours de randonnée dans les villages entourant la ville de Sapa, tout près de la frontière de la Chine, mes comparses et moi avons eu le privilège d’être accompagnées par Ha, une guide provenant de l’ethnie de Hmongs noirs — dont elle a porté le costume traditionnel une bonne partie du temps, sous son parapluie pour se protéger du soleil. Je vous livre en vrac certaines de nos observations et de ce qu’elle nous a raconté de ces cultures pas comme les autres. Je ne me prétends ni anthropologue ni ethnologue, alors des inexactitudes bien involontaires pourraient se glisser dans mes propos. Mon point de vue prend racine dans ma curiosité ravie et parfois ébahie, de même que dans mon désir de partager ce que mon cœur et mes sens ont absorbé au cours de ces journées inoubliables.

Mais d’abord, il y a le décor. Grandiose. Émouvant. Poétique. Fait de montagnes sculpturales et de rizières en paliers. Aussi beau que je me l’étais imaginé. Démonstration éloquente de l’ingéniosité de ces peuplades de labeur. Voyez par vous-mêmes :

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Autre constat initial : que ce soit à Sapa, point de départ et d’arrivée de la randonnée, ou dans les villages, on ne voit pratiquement que des femmes. Les hommes travaillent aux champs, à l’élevage du bétail ou à la construction et ne parlent généralement pas l’anglais, si bien qu’ils restent à l’écart des touristes, une race qui suscite pour eux inconfort et méfiance. Nous avons côtoyé en majorité des Hmongs noirs et quelques Dzao rouges. Dans ces deux ethnies, les femmes s’occupent bien sûr des de la maisonnée et des enfants et cherchent à vendre leurs produits d’artisanat, à base de teinture d’indigo, mais surtout de broderie. Elles offrent leurs produits au marché de Sapa ou exercent le métier ingrat de vendeuses ambulantes, portant un panier d’osier dans le dos : « Where are you from? » — « You buy this? » — « Cheap! Pas cher, pas cher! » Comme leurs langues ne comprennent pas les tonalités si complexes de la langue vietnamienne, on dit que les membres de ces ethnies apprennent l’anglais beaucoup plus facilement que les Viêts, selon ce qu’affirme Ha avec fierté. Car non, ce n’est pas l’amour fou entre l’ethnie majoritaire et les autres. Comme partout ailleurs, la différence se vit difficilement, engendrant moult tensions de tous ordres.

Inlassablement, ces femmes sillonnent les routes, vous abordent à l’auberge au petit déjeuner, au resto à l’heure du lunch, peuvent vous suivre pendant deux heures… Dès qu’elles ont un moment de libre, elles brodent : le soir éclairées par une lampe frontale, assises au bord de la route quand personne n’y passe, au marché au petit matin. Elles brodent, brodent, puis brodent encore. Des motifs complexes aux couleurs magnifiques, œuvres d’art à part entière. Leurs costumes ne sont rien de moins que remarquables. À Sapa, le triste spectacle d’enfants, surtout des fillettes, sollicitant les touristes jusqu’à tard le soir pour vendre petits bracelets de tissus ou de quelconques breloques, est parfois difficile à soutenir. Nous avons croisé une petite cocotte âgée d’au plus cinq ans, un bébé dans le dos, qui pleurait en marchant. Un groupe d’Occidentaux l’a rapidement entourée sans que nous puissions connaître la suite de l’histoire. À grand renfort de panneaux d’information, on incite le touriste à ne pas encourager le commerce ambulant sous quelque forme que ce soit et à plutôt faire des dons à des organismes qui s’occupent de ces populations, mais… cette sollicitation continue, elle, prend des visages bien réels, immédiats, qui parfois chavirent le cœur, mais souvent aussi, envahissent et irritent. J’avoue que le fait d’avoir à composer avec cette sollicitation constante a représenté mon plus grand défi au cours de ces quelques jours. Je n’ai malheureusement aucune solution miracle à proposer pour gérer la chose.

Les Hmongs noirs 

Il s’agit de l’ethnie la plus nombreuse dans les montagnes du nord du Vietnam. Au premier abord, ce sont leurs vêtements qui attirent l’attention. Dès l’âge de 12 ans, la petite fille est initiée à la broderie et commence à confectionner la tenue qui lui servira de robe de mariée. Il lui faudra un minimum d’un an pour compléter son vêtement. La tenue féminine typique comprend un manteau noir ou indigo très foncé qui tombe au-dessus du genou, un pantalon noir ou une jupe de la même longueur et une magnifique ceinture brodée qui tient le manteau en place. Les femmes enroulent très soigneusement autour de leurs mollets soit une longue bande de tissus noire, qu’elles attachent avec une lisière de couleur, soit des bandelettes joliment cousues de perles. À leur mariage, on offre aux femmes de magnifiques bijoux d’argent, surtout de très grands anneaux qu’elles portent souvent plusieurs à la fois aux oreilles. Elles n’arborent leur lourd chapeau traditionnel que dans les occasions spéciales lui préférant autrement jolis foulards carreautés aux couleurs éclatantes, noués autour de la tête. Bon an, mal an, jeune mariée ou grand-mère, chaque femme confectionne une tenue complète par an pour elle-même, pour chaque enfant et pour son mari, avec des motifs de plus en plus créatifs et complexes. Un travail… colossal, à travers le reste!

Le jour de notre arrivée à l’un des villages, nous avons sympathisé avec une dame haute en couleur, qui enseigne le batik et la broderie et a confectionné elle-même tous les articles que contient sa boutique. Après que nous ayons bien échangé et rigolé avec elle, je lui ai demandé de la prendre en photo : elle a couru revêtir son manteau traditionnel pour la circonstance. La voici dans toute sa splendeur, avec sa jupe de batik :

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Nous avons eu la chance d’assister brièvement au festival annuel des Hmongs noirs, dans une jolie vallée bordée d’une rivière. Au cours de cette matinée, en m’éloignant du site pour soulager un besoin bien naturel, je me suis payé le luxe d’une élégance rare de… tomber dans une rizière inondée. Ha me précédait en marchant soigneusement sur le rebord de ladite rizière et, voulant étourdiment prendre un raccourci, j’ai mis le pied dans le petit champ de riz un quart de seconde avant que Ha ne crie : « Nooonnnnnnnn!!!!! »  J’ai senti mon pied s’enfoncer profondément, j’ai oscillé pendant deux ou trois éternités puis me suis lentement effondrée sur le côté droit de tout mon long dans la boue, sauf pour la tête et le bras gauche –  je remercie d’ailleurs chaudement ce dernier du réflexe qu’il a eu de s’emparer des courroies de mon appareil photo et de mon sac à main (contenant bien sûr visa, passeport et argent) pour les maintenir miraculeusement hors de la boue. Du talon de la botte de randonnée jusqu’au cou, je n’étais que boue dégoulinante. Un groupe d’enfants a même interrompu son jeu qui semblait passionnant pour s’immobiliser en me voyant, la mâchoire tombée et l’œil incrédule devant la piteuse foreigner que j’étais alors, au sortir de ma fâcheuse posture. Après que Ha ait délicatement cueilli mes effets pendouillant dangereusement au-dessus de la mare boueuse, je me suis simplement dirigée vers la rivière et y suis rentrée telle quelle, toute velléité de protéger ma dignité ayant fondu comme neige au soleil. Mes comparses n’y ont vu… que de l’eau! Voici quand même quelques silhouettes et visages aperçus lors de cet événement :

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Revêtus de leurs habits traditionnels, les jeunes garçons et les hommes nous donnaient l’impression de dégager une force et une dignité palpables dans leur démarche.

Le mariage chez les Hmongs noirs

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne rigole pas avec le mariage dans cette ethnie. Jusqu’à récemment, tous les mariages étaient arrangés par les familles. Et on se mariait vers 12 – 13 ans (les parents de Ha avaient tous deux 13 ans au moment d’unir leurs destinées!). De nos jours, l’âge moyen des mariés se situe davantage autour de 17 – 18 ans et il y a de plus en plus de mariages « d’amour ». La mariée va généralement vivre chez les parents de son époux et lorsqu’elle épouse l’aîné de la famille, elle devient pour l’ensemble de la maisonnée cuisinière en chef, lavandière, mère, femme de ménage, et tout le tralala… Lorsque le mariage est prévu suffisamment à l’avance, on accorde à la future épouse une année sabbatique complète avant la noce. Elle continue à vivre chez ses parents, mais sans avoir la moindre tâche spécifique à accomplir. Nenni! Elle passe l’année à se reposer et à se préparer à une vie d’intense labeur. Jamais je n’avais entendu parler de pareille coutume. Je suis loin d’être convaincue que je réussirais personnellement à gazouiller et à profiter de la vie à la perspective du destin à venir…

Les rapts

Certaines familles des ethnies du Vietnam, dont les Hmongs noirs, ont une coutume plutôt… particulière. Lorsqu’un jeune homme s’intéresse à une jeune fille et qu’elle ne semble pas répondre à ses signaux de rapprochement, il a recours à un stratagème plus vigoureux : il l’enlève carrément, avec l’aide de sa famille et de ses amis. Notre guide  était convaincue que le festival que nous avons vu allait être le théâtre de quelques kidnappings ce jour-là, ce qui ne semblait  lui causer aucun état d’âme particulier. Lors d’un rapt, on emmène de force la jeune fille chez les parents du garçon qui la convoite et on la garde trois jours, en tentant de la faire changer d’avis. Il semble qu’il y ait très rarement agression sexuelle en pareille circonstance : la jeune fille dort avec une femme de la maisonnée et chacun des membres de celle-ci s’emploie en quelque sorte à la séduire — plus ou moins habilement, j’imagine. À l’issue de ces trois jours, la jeune fille peut en principe refuser l’union qui lui est offerte — du moins il s’agit là de la première version que nous avons entendue, qui nous paraissait somme toute pas si mal. Des questions un peu plus insistantes nous ont amenées à découvrir qu’en fait, une jeune fille qui refuse une union à la suite d’un rapt diminue ses chances d’être choisie par un autre garçon et que sa « valeur marchande d’épouse potentielle » s’en trouve sensiblement affectée.

Bien sûr, l’ouverture sur le monde et les nouvelles technologies ont un impact sur ces sociétés traditionnelles. Mais la fierté de ce peuple et sa loyauté à son histoire et à son passé persistent et restent encore aujourd’hui profondément ancrées.

Les Hmongs fleuris

Nous n’en avons croisé que quelques-uns, dont ces magnifiques jeunes filles :

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Remarquez la richesse des broderies ornant leurs chemisiers. Les Hmongs noirs et les Hmongs fleuris se côtoient en toute amitié. Ha nous a même indiqué qu’elle possède une tenue comme celle que revêtent ces deux jeunes filles, qu’elle a bien sûr fabriquée elle-même, et qu’elle la porte lors de cérémonies rituelles particulières, pour la plus grande joie de son père. Il existe, semble-t-il, nombre de mariages mixtes entre Hmongs noirs et Hmongs fleuris. On porte alors tour à tour l’une ou l’autre des tenues selon l’inspiration du moment.

Les Dzaos rouges

Nous n’en avons que peu appris sur les Dzaos rouges, même si nous avons eu à côtoyer de nombreuses vendeuses ambulantes appartenant à cette ethnie tout au long de notre parcours. J’avoue que leur apparence physique m’a fascinée. Je serai éternellement reconnaissante à toute personne en mesure de m’expliquer comment un groupe d’humain peut en arriver à adopter les canons de beauté qui suivent :

  • Avant son mariage, la jeune fille porte sur la tête un petit foulard rouge bordé de lisières brodées, en plus du reste de leur tenue richement brodée. Jusqu’ici, tout va bien.
  • Au moment de son mariage, la femme dzao rouge rase ses sourcils de même qu’une bonne partie de ses cheveux, ne gardant qu’une « couette » maîtresse qu’elle laisse pousser, enroule sur le dessus de son crâne et recouvre d’une invraisemblable coiffe rouge, dont le mystère reste entier pour moi : comment tout cela tient-il? Pourquoi ce couvre-chef et surtout… comment en est-on arrivé à l’adopter et à y donner un sens?

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De ces quelques jours dans les villages ethniques du nord, je retiens l’incroyable richesse de ces cultures pittoresque, la résilience de femmes créatives, vivantes et profondément attachées à leurs traditions, mais aussi la grande pauvreté, qui s’accroît à mesure que le randonneur atteint des villages de plus en plus éloignés. Un de ces villages nous a sidérées par la saleté des lieux et des enfants et par la douloureuse impression de dénuement abject qui s’en dégageait. Bien sûr, l’industrie touristique a permis à des communautés entières d’améliorer globalement leur sort, comme en témoignent le nombre de petits chantiers de construction et les signes évidents d’un début de prospérité à certains endroits privilégiés. Mais ces sociétés comptent de très nombreux laissés pour contre. Et je n’ose penser à ce que vivent ces populations, ces enfants surtout, durant les froids hivernaux, qu’on dit cruels dans cette région montagneuse.

Un exercice d’ouverture d’esprit

Depuis plusieurs années, le collège où je travaille souligne de façon inusitée (pour nous) la Journée internationale des droits des femmes. Ma jeune collègue française et moi avons été invitées avec beaucoup d’enthousiasme à nous joindre à l’ensemble du corps professoral (féminin à 90 %) et à la haute direction du collège de 15 h à 16 h 30 pour souligner cette occasion. Nous nous attendions à bien des choses, à des discours, à beaucoup de bruit et bien sûr à du karaoké mais… pas à ce qui s’est déroulé sous nos yeux incrédules! Devant un auditoire surexcité, la représentante d’une compagnie coréenne réputée de cosmétiques a procédé à une démonstration détaillée et très élaborée de… maquillage! Oui, oui, les amis : de ma-quil-lage. On a d’abord procédé à un tirage pour désigner la professeur qui allait — honneur suprême — faire office de cobaye pendant 90 minutes. À chaque étape de la procédure, l’animatrice proposait un quizz à l’assistance fébrile par exemple : « Quelles sont les étapes d’un nettoyage de peau réussi? » – « Comment applique-t-on le fond de teint? », distribuant des échantillons de produits aux femmes donnant les bonnes réponses à ce questionnaire édifiant. Je répète : tout cela pendant une heure et demie.

Quand nous avons réalisé la forme que prenait devant nous la célébration de la Journée de la femme, ma collègue européenne, plus juvénilement féministe que moi bien sûr, et moi avons évité de nous regarder pendant un long moment. Raides sur nos petites chaises droites, pincées du haut de nos conceptions et de nos modèles mentaux relatifs à la manière appropriée de souligner cette journée, on entendait presque nos cerveaux survoltés absorber la situation et la traiter intérieurement, les flèches de nos jugements outrés fusant virtuellement de toutes parts. Puis, peu à peu, j’ai tenté de me détendre et d’apprécier ce qui se passait sous mes yeux, de voir plus large, de me décentrer de mon point de vue. Je n’irais pas jusqu’à dire que j’y suis parvenue totalement et que je ne me sentais pas soulagée au moment ou cette activité a pris fin, mais je n’ai pu faire autrement que de voir toutes ces femmes qui rigolaient franchement, blaguaient, se réjouissaient et de me laisser toucher par leur bonhomie et leur joie de passer ensemble un moment d’insouciance à partager cette activité indéniablement féminine. La capacité qu’ont en général les gens, surtout les femmes, à s’amuser ferme et bruyamment non seulement déjoue un grand nombre de préjugés que j’entretenais à leur égard, mais fait parfois franchement envie!

Un faux pas à éviter

J’ai appris récemment qu’un geste tout à fait banal au Québec est à proscrire à tout prix au Vietnam, où il devient complètement déplacé, voire obscène.  Chez nous, quand on veut inviter quelqu’un à s’approcher, on fait ce geste bien précis de la main, en plaçant celle-ci vers le haut et en pliant les doigts vers soi à répétition :

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Tenez-vous le pour dit : on-ne-fait-pas-ça-ici!!! Je vous suggère de me croire sur parole : j’ai fait l’expérience personnelle des grands éclats de rire gras qu’il provoque. Si vous pouvez éviter de vous sentir comme je me suis sentie alors, faites donc, chers amis!

Pour inviter un enfant, un chien ou une personne à s’approcher de soi, on fait le même geste, mais paume vers le bas, comme ceci :

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Comme dirait l’autre, c’est un peu malaisant et très peu naturel comme geste, mais somme toute, beaucoup plus confortable socialement et personnellement. Tenez-vous-le pour dit!

Humour

Une de mes copines s’est acheté un téléphone intelligent en France, qu’elle a demandé de livrer ici, à Hué. De semaine en semaine… pas de nouvelles! Elle s’inquiète et s’informe pour se faire dire que son appareil est retenu à la frontière, mais qu’elle ne doit pas désespérer. Au bout de trois mois, toute joyeuse elle reçoit un papier l’enjoignant d’aller récuper son téléphone à la poste. Voici la photo de ce qui était inscrit sur son paquet — l’histoire ne dit pas si l’auteur du message est français ou vietnamien, mais l’usage de l’anglais suggère la seconde option. Qui que ce soit, je salue son sens de l’humour!

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Sur ce, je vous dis… à la prochaine!

Christiane, Hué, le 25 mars 2018

Le Bouddha et la soie

Les temples d’Angkor

La cité d’Angkor à Siem Reap, au Cambodge. Site mythique de l’architecture sacrée, s’il en est. Mes comparses et moi y avons passé des moments qui resteront à jamais gravés au fond de nos cœurs, tant nous y avons vu et goûté de beauté. Alliant ambition grandiloquente et ardente dévotion, les dieux-rois de l’empire khmer ont érigé des centaines de temples de plus en plus imposants entre les années 800 et 1300 de notre ère, chacun tentant de surpasser son prédécesseur – comme quoi le jeu du « Mon père est plus fort que le tien » et « Ma maison est plus grande que la tienne » a de profondes racines… Voici ce que nous dit le Lonely Planet, fidèle compagnon du voyageur enthousiaste :

Angkor est l’un des sites les plus saisissants de la planète. Alliant les proportions grandioses de la Grande Muraille de Chine, le raffinement du Taj Mahal et la symétrie des pyramides, il mériterait le titre de huitième merveille du monde.

Rien de moins, les amis! On dit du temple d’Angkor Vat, le plus grand édifice religieux du monde, qu’il est une réplique miniature de… l’univers! – J’avoue en toute humilité que mon génie limité en la matière n’a pas vraiment réussi à capter la chose, malgré la confiance indéfectible que j’accorde aux auteurs de notre vénérable guide de voyage. Pendant deux jours, nous avons visité cinq temples lentement, presque langoureusement,  en dégustant ces structures, ces statues et ces bas reliefs envoûtants et en nous imprégnant de l’atmosphère sacrée des lieux, malgré une marée de touristes pas toujours d’humeur contemplative. Toutes trois avons été particulièrement touchées par 2 de ces merveilles :

Bayon :

Des larmes me sont montées aux yeux lorsque j’ai pénétré dans l’enceinte du temple aux 216 visages d’Avalokiteshvara, qui représente la force agissante du Bouddha. Une telle force paisible se dégage de ces sculptures gigantesques!  J’ai été prise par surprise — vlan! – en plein plexus. DSC02369.jpg

Voyez encore :

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Et que dire des 11 000 bas reliefs s’étendant sur une surface de 1,2 kilomètre :

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Un pont bien particulier :

En route vers le temple suivant, nous avons emprunté un pont bordé de divinités éthérées tenant entre leurs mains un immense serpent :

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Ta Prohm :

Dans un tout autre registre, ce temple baigne dans une atmosphère mystérieuse, surréelle, celle de la nature qui reprend ses droits sur le genre humain. L’effet est saisissant :

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À la fin de notre deuxième journée de visite, nous nous sentions comblées, repues, en besoin intense de digestion et d’intégration, si bien que nous avons renoncé à la troisième journée de visite à laquelle nous avions pourtant droit. Il nous semblait qu’un trop-plein d’accumulation d’images menaçait d’édulcorer celles déjà emmagasinées.

Les artisans d’Angkor et la soie

La guerre civile du Cambodge a sévèrement mis à mal l’ensemble des métiers de l’artisanat. Ils avaient pratiquement disparu. Les Artisans d’Angkor, projet social lancé en 1992 par le gouvernement cambodgien, a vigoureusement redynamisé ce secteur de l’économie et de la vie culturelle, tout en fournissant des emplois stables et bien rémunérés à de jeunes Cambodgiens issus des milieux ruraux et en permettant la renaissance de l’artisanat khmer traditionnel – sculpture sur bois ou sur pierre, métiers de la soie,  laquage et dinanderie (fabrication d’objets de cuivre et de laiton).  En banlieue de Siem Reap, nous avons visité avec fascination et respect une ferme dédiée à la fabrication et au tissage de la soie. Voici ce que nous y avons appris :

Le ver à soie :

Son existence prolifique se déroule sur un cycle d’environ 47 jours.

  • La chenille, qui ne niche que dans des feuilles de mûriers — allez comprendre ce caprice de la nature — met de 10 à 12 jours à produire un papillon.
  • Sitôt né, celui-ci s’adonne tout de go à des ébats amoureux pendant… 12 heures après quoi le mâle, épuisé, s’éteint!
  • Voici quelques spécimens qui, à mon sens, ne payent pas vraiment de mine :

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  • 12 heures plus tard, la femelle pond, puis rend l’âme à son tour. Voici quelques exemplaires de ladite progéniture :

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  • Pendant de 23 à 24 jours suivant son éclosion, le bébé ver à soie va grandir et profiter, toujours en se nourrissant de nos feuilles de mûriers. Je vous présente un groupe de vers à soie ados :

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  • Le ver se met ensuite à tisser son cocon. C’est en fait sa bave qui constitue le fil dans lequel il s’enroule. À terme, ce fil continu, à la fois d’une finesse et d’une robustesse remarquables, mesure… 400 mètres!!! Les cocons, d’un beau jaune chatoyant, ont l’air de ceci :

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  • On recueille 80 % des cocons avant que les papillons ne se forment, car lorsque ceux-ci s’extirpent du cocon, ils en brisent le précieux fil. 20 % des cocons sont donc conservés à des fins de reproduction. Le reste finit… à la casserole!

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  • Le dévidage commence alors. Il s’agit de trouver les fils d’origine, puis de les enrouler autour de bobines. J’ai appris avec grand intérêt que la soie brute est formée à partir de la partie la plus extérieure du fil du cocon. Légèrement plus épaisse, elle comprend aussi les aspérités qui font son charme.

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  • La dame affectée au dévidage « pêche » les fils des cocons et ceux-ci s’enroulent autour d’une grande bobine. Un seul fil serait trop fragile : ce sont de 3 à 6 fils qui sont dévidés en même temps et qui se soudent dans le processus.
  • Lorsqu’ils deviennent plus fins, on coupe les fils et les cocons passent à la station suivante, ou ils serviront à fabriquer la soie fine.

Comme l’étape de décoloration recèle encore plusieurs mystères pour la néophyte de la soie que je suis, vous me pardonnerez de la passer sous silence.

  • Une étape invraisemblable s’ensuit : une fois blanchie, la soie est montée fil par fil sur une trame pour être teinte. Je dis bien : fil par fil. On utilise de microscopiques crochets pour passer les fils, un à un, à travers d’impossiblement minuscules trames. Voyez par vous-même :

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  • La soie est alors teinte selon le procédé du batik. L’ouvrière affectée à cette tâche utilise de très minces lanières de plastique très souple pour faire des nœuds d’après de motifs savants, avant de passer à des couches successibles de teinture.

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  • La trame est ensuite teinte et les fils enroulés un à un sur des fuseaux qu’il faut savoir… ne pas mélanger!!!
  • Le tissage commence alors. Cette dame doit « passer » chacun des fuseaux dans le bon ordre, tout en activant les pédales du métier à tisser pour faire monter et descendre les « porte-trame ». À tout moment, la tisserande doit savoir où elle en est : elle doit parfois gérer une soixantaine de bobines. Le tout exige une concentration… indéfectible!

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Une fois cette visite complétée, on ne regarde plus jamais une écharpe de soie tissée main de la même façon. Imaginez la complexité de réalisation du motif ci-dessous :

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En fouinant dans la boutique attenante à l’atelier, je n’ai pas eu envie de sourciller le moins du monde quand j’ai vu un magnifique châle finement tissé à 150 USD…

Un rite funéraire inusité

Reculons de quelques jours. Sur le bac en route vers Cat Ba et la baie de Lan Ha, nous avons côtoyé un convoi funéraire qui transportait une urne de faïence rectangulaire… sur un scooter faisant office de corbillard! On reconnaît un convoi funéraire par le bandeau blanc que portent, sur le front et noué à l’arrière, les proches de la personne décédée. Qu’on se le dise — le port du bandeau blanc, par ce qu’il évoque, est à proscrire complètement et définitivement pour toute personne séjournant au Vietnam. Comme je m’étonnais de la forme de l’urne  et de sa dimension considérable (environ 75 cm par 50 cm et 40 cm de hauteur), notre guide Long m’a gracieusement expliqué sa compréhension de ce dont nous étions témoins.

Dans la partie plus nordique du Vietnam — ce qui n’est pas le cas à Hué — on procède non pas à un enterrement à la suite du décès d’une personne, mais à deux et ce, à quelques années d’intervalle. Normalement, le deuxième enterrement a lieu 3 ans après le premier, mais si la personne a eu un cancer ou a pris de nombreux médicaments pendant sa vie, il faut attendre davantage, jusqu’à cinq ans dans le pire des cas. On estime que l’enveloppe charnelle a habituellement besoin de 3 ans pour se décomposer, mais que ce processus prend davantage de temps lorsque le corps n’était pas sain au moment du décès.

Le principe de base de cette pratique prend sa source dans la croyance que les os du défunt — tous les os du défunt, sans aucune exception — doivent être conservés indéfiniment pour assurer son repos et son bonheur dans l’au-delà. Lorsqu’une personne décède, on l’enterre dans un cercueil « normal ». Dans la majorité des cas, c’est donc après 3 ans qu’on procède à une pratique très singulière à nos yeux : après avoir consulté un shaman, un voyant ou un maître du culte qui indiquera à la famille quel est le moment approprié pour procéder à l’exercice — toujours entre minuit et cinq heures du matin —, la famille passe la nuit tout près de l’endroit où le corps a été inhumé pendant que des spécialistes procèdent à l’exhumation du corps, à la collecte du squelette et au transfert des os dans l’urne appropriée.  La prudence exige de surveiller de près l’opération, effectuée par des spécialistes en la matière embauchés pour la circonstance, car il existe un risque important que des malfrats dérobent un ou plusieurs os en cours d’opération,  pour ensuite exiger une rançon, sachant l’importance qu’accorde la famille à l’intégralité du squelette.  Le second enterrement a souvent lieu près du site de naissance du défunt, ce qui explique que notre convoi funéraire se soit ainsi déplacé.

Autres lieux, autres mœurs!!!

Un repos bien mérité

Comme en Inde, le tuk-tuk est un mode de déplacement privilégié au Cambodge, alors qu’on voit davantage de cyclopousses au Vietnam. Les chauffeurs et propriétaires de tuk-tuks passent parfois de longs moments à attendre de nouveaux clients : c’est pourquoi ils se reposent alors dans de sympathiques hamacs, à même leur véhicule. Ingénieux, non?

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À bientôt!

Le 9 mars 2018

 

 

 

Baie de Lan Ha, laque et Nouvel An lunaire

Le 20 février 2018.

Pour mon plus grand bonheur, je parcours actuellement une partie du centre et du nord du Vietnam avec deux grandes amies du Québec, Madeleine et Évelyne. La baie d’Along nous attirait bien sûr par ses paysages fascinants dont nous avons tous vu des images saisissantes (voir le bandeau ci-dessus), mais nous craignions aussi la triste surexploitation touristique du lieu. Sachez au passage qu’on vient d’y inaugurer un immense parc aquatique à l’américaine — le Sun World Ha Long Park — avec glissages d’eau gigantesques, manèges dernier cri et téléphérique à deux étages! Au grand dam de la population locale, des promoteurs sans scrupule, bien sûr accointés avec des fonctionnaires du même acabit, rognent de plus en plus ces trésors naturels pour distraire le touriste occidental et lui en mettre plein la vue — en passant par leur poche…

Bref, nous avons opté pour la baie de Lan Ha, qui jouxte la baie d’Along. Ne le dites à personne : c’est le secret le mieux gardé au Vietnam! Mais quelle heureuse décision que d’y passer deux jours en jonque privée – où nous avons eu droit à un traitement de princesses par un équipage de quatre hommes plus gentils et attentionnés les uns que les autres. On dit que les rochers karstiques de la baie de Lan Ha ont un volume légèrement moindre que ceux de la baie d’Along. Mais nous nous sommes littéralement gavées d’images majestueuses, dans un décor paisible, frayant doucement notre chemin le long de villages flottants de pêcheurs, pisciculteurs et ostréiculteurs. À preuve :

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Puis :

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Un des villages flottants :

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Mon coup de cœur : cette dame qui ramasse des coquillages sur les rochers :

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Ce voyage, c’est aussi une histoire de rencontres de cœur, d’abord avec notre équipage, puis avec un groupe d’Européennes croisées dans une petite station de pisciculture. Voyez à droite de la photo notre capitaine, Binh, qui enserre affectueusement et le plus naturellement du monde notre guide Long, puis ces femmes croisées par hasard et avec qui le courant a tout de suite passé, fluide et joyeux, l’espace de quelques minutes de partage et d’ouverture.

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L’art de la laque

En route vers la baie de Lan Ha, nous avons visité un atelier, jumelé à une magnifique boutique, géré par une coopérative formée par le village de Ha Thaï, entièrement dédié aux métiers de la laque. Nous avons pu y observer en direct des artisans à l’œuvre. À l’origine, ce procédé visait simplement à protéger les objets usuels en les enduisant de couches successives de sève de laquier, d’une remarquable résistance lorsque séchée. Dans certaines traditions bouddhistes, on utilisait même la laque pour momifier les corps.

Il faut entre trois et six mois pour produire un objet ou un tableau laqué. Il existe trois techniques que l’on mixe dans certains cas. D’abord, la peinture traditionnelle, faite à main levée. Cet artisan consacre toute sa vie professionnelle à la seconde technique, celle de la nacre. Son métier : « scieur de nacre ». Minutieusement, patiemment, inlassablement, il découpe les dessins que l’on appliquera sur le bois.

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La troisième technique, apparue plus récemment, gagne rapidement en popularité : on se sert de minuscules morceaux de coquille d’œuf de cane pour produire des images, des formes et des jeux de lumière souvent spectaculaires. Voici un artisan à l’œuvre :
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Ce long procédé, qui a commencé lors de la préparation de la plaque de bois ou de l’objet, se poursuit par l’application de plusieurs couches successives de laque, poncées de plus en plus finement après chaque séchage. Voici un des artisans laqueurs qui passe sa vie les mains dans l’eau!

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Bien sûr, nous n’avons pu résister à nous procurer chacune une de ces pièces touchantes, exécutées avec respect et amour par des artisans fiers de leur tradition, qui refusent même d’ouvrir de nouveaux marchés pour préserver la qualité de leur procédé ancestral. La main-d’œuvre se fait rare et s’érode doucement…

Le Nouvel An lunaire

Pendant la période du Nouvel An lunaire ou Têt, tout le pays se fige dans l’intemporalité pendant presque deux semaines. Une très grande partie de la population ne bénéficie que de ces quelques jours de congé au cours de l’année, travaillant sept jours par semaine le reste du temps. En guise de préparation pour le Nouvel An, on nettoie en profondeur son lieu de vie et chaque famille doit en principe acquérir une décoration ou un meuble neuf, si possible de belle valeur. Le culte des ancêtres est au cœur du Têt. La veille du Nouvel An, lors d’une cérémonie rituelle, on les invite à se joindre à la famille pendant quelques jours. On leur offre moult victuailles, fleurs, faux billets d’argent, vêtements et objets de papier sur l’autel qui leur est réservé, puis on fait brûler ce qui se consume et on consomme le reste trois jours plus tard, en leur enjoignant de regagner le monde des défunts jusqu’à la prochaine année. Le matin du Têt, on visite famille élargie, voisins et amis selon un horaire généralement établi par le voyant ou le shaman. On accorde en effet une grande importance au premier visiteur de la maisonnée, qui portera chance ou malchance à la famille. Pendant presque deux semaines, de très nombreux commerces ferment carrément leurs portes : la population s’occupe essentiellement à festoyer, à boire (beaucoup!), à jouer aux cartes, aux dés et, bien sûr, à faire du karaoké.

Le banh chung

Chaque famille vietnamienne possède sa recette de gâteau de riz, le banh chung, préparé pour l’occasion. De forme cylindrique ou carrée, il s’agit d’une mixture de riz gluant, de haricots mungos et de poitrine de porc bien grasse, enveloppée dans une feuille de dong et cuite pendant au moins 10 heures.

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En voici l’intérieur :

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Une légende explique l’adoption du banh chung comme mets national. Jadis, après un demi-siècle de règne, le roi Hung souhaitait céder son trône à un de ses 20 fils, mais il ne savait lequel. Il organisa une compétition en demandant à chacun de parcourir le monde à la recherche d’un plat qui pourrait devenir un mets national. Plusieurs de ses fils fortunés organisèrent des expéditions élaborées et se rendirent aux confins de la terre afin d’y dénicher des plats exotiques et raffinés. Le plus démuni d’entre eux se voyait déjà perdant, ne disposant ni d’équipage ni d’argent. La recette du gâteau de riz lui fut révélée lors d’un rêve. De forme carrée, il représente la terre, qu’on croyait plate à cette époque. Quant à elle, la forme ronde évoque le ciel. Le papa roi fut conquis par la simplicité, la noblesse et le goût exquis — permettez à mes papilles de relativiser ce jugement — de ce gâteau. Vous connaissez la suite.

Autres particularités : les décorations. Voici la version vietnamienne de l’arbre de Noël, un mandarinier d’une espèce dont le fruit n’est pas comestible, que l’on retrouve à l’entrée de chaque maisonnée, souvent flanqué de jolis mobiles appelant bonne fortune et, bien sûr, prospérité. Lors des semaines précédant le Têt, on en retrouve des milliers à vendre sur les trottoirs, qui parent joyeusement la ville :

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Finalement, voici l’équivalent de notre poinsettia national, qui orne chaque maison au centre du Vietnam. On utilise plutôt le pêcher au nord du pays, car là-bas, on associe le chrysanthème jaune aux rites funèbres. Gare aux fautes de goût!

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La légende de la carpe koï

Il me semble qu’à chaque fois que je demande à un ou une ami-e vietnamien-ne l’origine d’une coutume ou d’un rite quelconque, on me répond par une légende. J’ai demandé à ma copine Thu pourquoi, chaque premier jour d’un mois lunaire, y compris au Têt, de nombreux Vietnamiens relâchent-ils des poissons rouges dans un cours d’eau. Voici sa réponse.

En fait, on utilise des poissons rouges à défaut de la carpe koï, qui jouit d’une belle réputation au Vietnam. Il y a fort longtemps, il y eut une grave sécheresse sur la terre, car le dragon, associé en Asie à la pluie régénérante et à l’abondance, avait mystérieusement disparu. Le dieu du ciel réunit donc toutes les créatures de la terre et leur dit : « Si l’un d’entre vous réussit à franchir trois grandes vagues successives de l’océan, je le transformerai en dragon. Il pourra mettre fin à la sécheresse en faisant pleuvoir des torrents d’eau sur la terre et deviendra ainsi un grand héros ». Or, les vagues terrifiaient toutes ces créatures par leur ampleur et leur force extraordinaires. Un tilapia décida de relever le défi. Il rassembla toute son énergie, s’élança dans la mer et… piqua du nez au choc terrible de la première vague. Le dieu du ciel le remercia de son courage et en guise de récompense, lui accorda certaines des caractéristiques faciales du dragon. Après bien des hésitations, la crevette tenta sa chance. Bravement, elle franchit la première vague, s’attaque à la deuxième sur laquelle elle se cassa le dos, ce qui lui donna — pauvre chérie — sa forme actuelle. Pour la consoler, le dieu du ciel lui ajouta aussi quelques traits dragonesques. Le courant de terreur qui traversait l’ensemble des créatures terrestres ne cessait de s’intensifier jusqu’à ce que, imperturbable, une carpe s’avance et se mette à nager droit dans les vagues, les franchissant une à une avec une force et une détermination remarquables. Au terme de son exploit titanesque, elle se transforma en dragon, libéra des torrents de pluie sur le peuple en liesse, puis s’envola dans les cieux vers le royaume des dieux. Depuis lors, on porte un tel respect à ce poisson qu’on l’honore à chaque début de mois lunaire en lui rendant sa liberté et que jamais on ne le consomme.

Le triangle de la séduction

J’ai déjà évoqué la coquetterie des femmes vietnamiennes. Pendant la période du Têt, elles portent l’ao dai, vêtement traditionnel d’une grande élégance, composé d’un large pantalon et d’une jolie tunique qui a par ailleurs l’inconvénient de ne rien pardonner au moindre amas de chair, si infime soit-il. Alors que nous parlions de la beauté de ce vêtement à Long, notre guide de la baie de Lan Ha, celui-ci nous a révélé un détail tout à fait charmant. Il semble que les hommes rivent généralement leur regard à un endroit bien précis de cette sobre tenue, qu’on appelle fort joliment « le triangle de la séduction ». À vous de localiser celui-ci :

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Le viagra vietnamien

Il existe en Asie de nombreux produits plus qu’étonnants à nos yeux d’Occidentaux. L’alcool de lézard gagne jusqu’ici pour moi la palme de la bizarrerie. Mais attention! Alors que cet élixir stimule la vigueur de l’homme d’un âge respectable, il provoque l’effet inverse chez ceux de moins de 50 ans. Je vous en rapporte une fiole?

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Allez! Mes copines et moi mettons le cap sur Siem Reap au Cambodge pour quelques jours… Hen gap lai (à bientôt)!

 

 

 

 

 

La vie de « foreigner » au Vietnam et… petite virée à Hanoï

Hué, le 3 février 2018.

Foreigner, c’est le terme utilisé ici pour désigner tout étranger en séjour court ou prolongé en sol vietnamien. Le foreigner dispose tout de go d’un statut particulier qui peut prendre de multiples formes, des plus commodes (comme l’accès aux toilettes de tout établissement commercial sans question aucune) aux plus incommodantes (je ne m’habitue pas aux regards insistants des enfants quand je fais la queue au supermarché et j’ai beaucoup de mal avec le fait qu’on me charge automatiquement le double, sinon le triple du prix d’un article parce que je suis étrangère). Sachez cependant qu’il existe différents types de « foreigners ».

  • Le voyageur classique,  facilement reconnaissable par ses vêtements sport bon chic bon genre. Il utilise beaucoup le « cyclopousse », séjourne dans les beaux hôtels, fréquente les restaurants plus chics et ne reste que le temps de visiter le quartier de la Citadelle et quelques tombeaux (au demeurant, magnifiques).
  • Le voyageur « sac à dos », appelé ici le « backpacker ». Plus jeune, il crèche dans une des multiples petites auberges vietnamiennes (10 $ – 15 $/nuitée), adore les restos de rue (street food) qui vous servent un bon repas pour 1,25 $ – 1,50 $, boit beaucoup de bière (le vin coûte ici très cher, alors qu’on achète une bière à l’épicerie pour 0,50 $ et 1,00 $ dans les bars populaires). Il a l’allure du hippy des années 60 et reste assez souvent longtemps, étant donné le coût de la vie ridiculement bas et la gentillesse des Vietnamiens.
  • L’expatrié : voilà une race bien précise de foreigner : sa particularité réside dans le fait qu’il a été envoyé par son pays pour vivre au Vietnam et qu’il est rémunéré par son pays d’origine. Il existe deux catégories d’expatriés (les « expats ») :
    • Celui qui travaille pour un organisme à but non lucratif. Il y en a de nombreux, en grande majorité des jeunes Européens et Américains du Nord, qui réalisent des mandats de 3 mois à un an en général — il semble que la durée des mandats soit en voie de réduction. Il vit souvent en colocation ou loue une chambre chez une famille vietnamienne (le manque d’intimité et l’intrusion légendaire des Vietnamiens met souvent rapidement un terme à ce genre d’arrangement). Quelques-uns, comme moi, louent une maison à eux seuls — choix très étrange aux yeux d’un Vietnamien. Son allocation lui permet de bien vivre. Il fréquente d’autres étrangers, mais aussi des amis vietnamiens qui parlent anglais, voyage le plus souvent possible, suit des cours de vietnamien pendant 3 mois, après quoi il renonce à apprendre la langue.
    • L’expatrié qui travaille pour une entreprise privée. Il est carrément riche au Vietnam! Il se mêle généralement peu aux Vietnamiens et vit dans des maisons ou des complexes résidentiels très sélects. Il existe à Hué un complexe hôtelier et résidentiel, le Cocodo, ou plusieurs expatriés vivent pratiquement en autarcie. J’ai aussi vu à Da Nang un édifice clôturé et sécurisé, à l’image des « gated communities » aux États-Unis, qui héberge ce type de communauté. Les restaurants qu’il fréquente et les voyages qu’il fait relèvent du monde du jet set. Règle générale, il n’apprend pas le Vietnamien.
  • Le résident d’adoption. J’en ai rencontré plusieurs qui, pour différentes raisons, ont élu domicile à Hué, généralement à la suite d’un coup de cœur. Habituellement, les hommes se marient à des Vietnamiennes et les femmes sont seules ou en couple avec un autre étranger. Plusieurs de ces nouveaux résidents fondent des entreprises, particulièrement dans le domaine de l’hôtellerie, un secteur en expansion exponentielle à la grandeur du pays.
  • Le professeur d’anglais. Ils sont légion, toutes nationalités confondues. On en recherche à la tonne à la grandeur de l’Asie. Nul besoin d’un réel diplôme en la matière pour enseigner la langue de Shakespeare — les critères de sélection sont très… élastiques! Bien des Vietnamiens aussi enseignent l’anglais, ce qui me donne des frissons dans le dos quand je pense à ce qu’ils transmettent à leurs étudiants comme accent! D’ailleurs, à heures d’enseignement égales, un prof vietnamien gagne sensiblement moins qu’un prof foreigner, ce qui ne scandalise personne ici. Hué compte un grand nombre de professeurs d’anglais. Certains habitent ici depuis très longtemps, d’autres changent de pays aux 2 ou 3 ans. Les profs d’anglais ont la réputation de beaucoup faire la fête. J’avoue avoir été témoin pas plus tard qu’hier soir d’une scène éthylique assez disgracieuse impliquant 4 de leurs spécimens parmi leurs plus éclatés. Bref, je constate qu’il existe un certain snobisme de l’expatrié par rapport au professeur d’anglais. On m’a même repris avec vigueur un jour que je parlais de notre ami William-de-Saint-Norbert-d’Arthabaska comme d’un expatrié : « Ce n’est pas un expat, c’est un prof d’anglais! » m’a-t-on répliqué avec fermeté.
  • L’électron libre, par définition atypique. Je connais une jeune et énigmatique documentariste serbe monoparentale, dont le fils est inscrit à l’école locale — fait rarissime. Son dernier film traitait d’une prison pour mafieux en Sicile. Personne ne comprend d’ailleurs comment elle a pu pénétrer de l’intérieur ce milieu surréel. Elle réalise actuellement un documentaire sur son propre père, qui a baroudé sa vie durant à la grandeur de la planète et me paraît lui aussi porter une histoire de vie pleine de méandres insoupçonnés, mélange d’opacités et de moments lumineux de tout acabit. Il y a aussi John, un Australien de 77 ans qui consacre sa retraite, par ses propres moyens, à aider de jeunes Vietnamiens à partir en affaires. Une faune au parcours singulier, mue par des élans et des courants mystérieux, et dont on devine souvent un passé et des racines complexes ou douloureuses.

Le statut de foreigner colore éminemment les rapports hommes-femmes. Bien sûr, il existe de réelles histoires d’amour entre étrangers et Vietnamiens. Le jeune homme foreigner constitue par ailleurs une proie de choix pour bien des jeunes vietnamiennes, par la promesse qu’il représente d’un avenir meilleur. Plusieurs hommes m’ont confié avoir été fréquemment et pas toujours subtilement approchés par le sexe opposé, ce dont certains profitent abondamment, créant ainsi bien des drames. Alors que l’on convoite le jeune étranger dans une perspective d’espoir à long terme, la jeune foreigner est approchée dans une perspective… à beaucoup plus court terme! On la perçoit comme facile. Le seul soir où je suis allée danser avec mes jeunes copines, j’ai été témoin d’une drague des moins élégantes. Un homme incommodait ma jeune amie Odile, tentant même de me demander d’intercéder en sa faveur! Quand je lui ai pris la main pour lui montrer son alliance à coup de gestes véhéments, il ne comprenait manifestement pas quel pouvait être le problème!

Clins d’œil d’Hanoï

J’ai eu la chance de faire un court séjour à Hanoï pour le travail — j’y animais un atelier auprès d’un groupe de gestionnaires. J’ai bien sûr greffé un petit week-end à ce séjour et vous livre donc en vrac quelques impressions.

Le lac Ho Hoan Kiem

Hanoï est parsemée de jolis lacs, dont un assez grand, le lac Ho Hoan Kiem. J’en ai fait le tour à 6 heures du matin, pour voir la vie qui s’y déroule. En chemin, je voyais les petits restaurateurs préparer la nourriture pour l’assaut matinal, dans un froid de canard. J’ai aimé l’atmosphère un peu brumeuse des rues, le calme relatif avant la cohue inévitable. Voici un petit resto de rue tout ce qu’il y a de plus typique, avec les tout petits sièges et les tables en plastique :

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Autour du lac, on s’active à qui mieux mieux. Ça jogge, ça s’étire, ça « push-up », ça    « zoumbe », ça fait du tai-chi, de la danse en ligne avec un petit haut-parleur (très rigolo, mais je n’en’ai pas osé prendre de photo des « madames », toutes vêtues de t-shirt jaune serin), ça médite, etc. Voyez plutôt :

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J’ai vu mon premier Macdonald depuis 4 mois, sans grand plaisir je l’avoue. Voici quand même le spécial Macdo à l’occasion de la fête du Têt (Nouvel An lunaire), avec des frites rondes (!) et un breuvage pétillant à la fraise assez suspect :

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Les petits marchands

Voici aussi deux images plus que typiques ici. D’abord, un homme qui transporte des œufs en scooter. Étant donné l’état des rues et la folie indescriptible de la circulation à Hanoï, il faut être très zen pour livrer ce type de marchandise de cette façon :

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Et cette commerçante, comme il y en a des milliers et des milliers, qui gagnent quelques dollars par jour pour nourrir leur famille qui habite souvent en dehors de la ville. Elles dorment souvent dans des dortoirs qui leur coûtent moins de 0,50 $ :

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Resto de rue 

Nous voici, avec ma collègue Kariann et une cliente, à un resto très couru pour sa spécialité, une soupe aux boulettes de bœuf servie avec des nouilles, de l’ail, des piments et une montagne d’herbes savoureuses. Délicieux!

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Bière et café aux œufs

Vous avez bien lu : de la bière et du café aux œufs! Il s’agit d’une spécialité d’Hanoï. Vous devinerez ma réaction plus que dubitative quand on m’a affirmé que je devais ab-so-lu-ment goûter ce café. Eh oui! J’ai d’abord regardé ma copine Kariann s’attaquer bravement à sa bière. Son verre contenait un œuf battu bien mousseux, dans lequel elle a versé le contenu de sa cannette. J’ai été sidérée de la voir dire que c’était plutôt bon et… bien moelleux!!

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Je n’ai pu échapper à mon café, servi — je ne sais pas trop pourquoi — dans un bol d’eau chaude. Comme vous le constatez, c’est un peu à reculons que je me suis exécutée…

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Et vous savez quoi? Ce n’était pas mauvais du tout! J’ai tout bu, et sans me forcer! Si vous souhaitez essayer, je vous refilerai l’adresse avec plaisir…

La fête du Têt arrive à grands pas, tout comme mes deux complices Madeleine et Évelyne, avec qui je passerai les prochaines semaines de congé à découvrir de nouveaux lieux et à partager ceux que j’ai eu le bonheur de connaître depuis mon arrivée. J’aurais sûrement plein de choses à vous raconter sous peu. D’ici là, je vous souhaite un joyeux Nouvel An lunaire!

 

Christiane

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Un mariage à Hué

Le 20 janvier 2018.

J’ai beaucoup d’affection pour ma collègue Ngan. Elle a un cœur d’or, une sensibilité à fleur de peau, un rire perlé, magnifique. J’ai assisté à son mariage le 31 décembre dernier, émue de faire partie de ses invités et toutes antennes au vent pour capter le plus possible de dimensions de ce moment très particulier.

Hué est reconnue comme une ville très traditionnelle et ce mariage a suivi le même scénario très précis que celui que suivent des centaines d’autres mariages. Mais commençons par le commencement.

La situation de la femme et la réalité familiale diffèrent ici profondément de ce que nous connaissons au Québec et aucune révolution, ni tranquille ni le moindrement agitée, n’a encore atteint  l’ordre établi et les traditions de la majorité de la population. Bien sûr, la vie dans les grands centres, loin de la famille, permet des choix de vie plus variés et personnels, mais encore là, deux de mes nouvelles amies ont vécu quelques années l’une à Saïgon et l’autre en Europe, mais toutes deux ont regagné le giron familial et acceptent de se plier à ses exigences, qui insupporteraient toutes les femmes que je connais hors Vietnam.

On se marie relativement jeune à Hué, habituellement au début de la vingtaine. Les femmes commencent à trembler à 25 ans… Car le sort de celle qui ne trouve pas mari reste à ce jour peu enviable. Si ses parents habitent la même ville qu’elle, il est inconcevable qu’une femme vive ailleurs que dans le foyer familial — je dis bien inconcevable. Je connais trois femmes d’affaires accomplies, dans la mi-trentaine. Toutes trois vivent chez leurs parents et doivent rentrer chez elles tous les soirs, sous peine de… faire perdre la face à leurs parents ! Parce que perdre la face, c’est de loin la pire chose qui puisse arriver à un Vietnamien ou à une Vietnamienne. Il ou elle remuera ciel et terre, reniera son père, mentira à ses enfants, vous trahira ou donnera son chien pour éviter cet anathème ! Ma copine-prof de vietnamien, Katya, l’amoureuse de notre ami William-de-Saint-Norbert-d’Arthabaska me l’a confirmé : si jamais elle passait la nuit chez son beau, cela créerait une immense commotion chez la famille et les voisins, dont elle n’a nulle envie de vivre les conséquences. Je m’étonne de voir à quel point ces femmes solides et affirmées par ailleurs se plient à ces diktats sans broncher ni réelle irritation apparente. Si elles partent en week-end à l’extérieur, la famille ferme les yeux… tant que les autres ne se rendent compte de rien, ça va. On me dit aussi qu’il existe des hôtels que visitent discrètement, sur une base horaire, les jeunes couples tant licites qu’illicites. Mais semble-t-il que la terreur d’être vu(e) refroidit moult ardeurs amoureuses.

Encore aujourd’hui, une jeune femme qui se marie va automatiquement vivre chez les parents de son mari, et ce, le jour même de son mariage. J’ai demandé à une collègue d’une cinquantaine d’années si cela correspondait à ce qu’elle a vécu. Elle m’a répondu avec un puissant et très poignant cri du cœur : « Oui ! Et j’ai souffert pendant 11 ans ! 11 ans d’enfer, jusqu’à ce que même mon mari n’en puisse plus ! » Elle occupait pourtant un poste de cadre, comme son mari, mais elle a de facto été considérée comme la cuisinière, la femme de ménage et la lavandière de toute la maisonnée par une belle-mère qui, ayant probablement elle-même vécu des niveaux de frustration insoupçonnés pour nous, n’était que trop heureuse de passer le témoin à une nouvelle venue plus jeune et plus vigoureuse.

À l’approche de son mariage, mon amie Ngan avait parfaitement conscience que son existence s’apprêtait à complètement basculer. Tout son entourage familial et social approuvait son choix : elle allait en effet convoler en justes noces avec son amour de jeunesse, beau jeune homme issu d’une famille fortunée, faisant au passage l’envie de nombre de ses copines, car sachez, chers amis, que je constate avec une certaine surprise que l’argent occupe une place d’honneur au palmarès des valeurs de vie au Vietnam. Bref, un scénario de rêve. Je vous rassure tout de go : Ngan est revenue la semaine dernière de sa lune de miel épanouie, heureuse de son choix amoureux, même si certaines questions demeurent quant à la forme que prendra sa relation avec sa belle-famille. Comme elle dit : « Pour le moment, ça se passe bien avec la belle-famille, on verra avec le temps ».

Bref, il y a quelques semaines, au cœur même de préparatifs intensifs — 680 invités au repas de mariage — vous avez bien lu : 680 !!! –, Ngan exprime certains doutes à sa famille et à sa belle famille : elle n’a eu qu’un amoureux dans sa vie, le déménagement chez sa belle-famille lui faire peur… bref, rien que de très normal devant l’ampleur des changements et de l’adaptation qui l’attendent.  Résultat ? … Cataclysme !!! Horreur !!! Calamité !!! Catastrophe !!! Quoi ? Si jamais le mariage était contremandé, ses parents perdraient la face, plus aucun homme de Hué ne la voudrait comme épouse, elle serait à risque de perdre son emploi, non, mais ?… Je me permets de vous dire une chose qui m’a profondément choquée comme Occidentale : constatant l’hésitation de Ngan, sa mère l’a tout de suite envoyée… chez le médecin ! Bravo pour l’empathie ! Ngan et moi avons beaucoup parlé de tout cela et au final, elle s’est mariée plutôt confiante et à l’aise devant son choix, mais… imaginez la pression sociale qu’elle aurait eue à affronter si elle avait décidé d’annuler ce mariage. Cela donne froid dans le dos.

Donc. Je vous raconte comment se déroule le processus. D’abord, les photos. Pendant le repas du mariage, elles seront projetées en boucle sur écrans géants, puis partagées à profusion sur Facebook, Instagram, etc. Quelques semaines avant le mariage (en octobre dans ce cas-ci), les futurs époux se rendent chez un photographe où ils ont accès à un grand nombre de tenues de location. Ils font typiquement 3 types de photos — davantage s’ils ont plus d’argent —, toutes plus romantiques les unes que les autres : dans différentes robes de mariées et de complets, dans la nature et sur la plage (presque toujours au lever ou au coucher du soleil à Da Nang). Voici quelques exemplaires de ces photos :

Il est vrai que Ngan est une beauté, non ?

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J’aurais juste aimé la fleur un peu plus naturelle…

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Miracle, il ne pleuvait pas !!!

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Puis la classique des classiques :

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Ces photos constituent le cœur du repas de mariage. On les commente, les compare, les envie, les louange… Étonnamment, les mêmes décors se retrouvent de mariage en mariage, pour le plus grand plaisir de l’auditoire pendant les festivités. On ne s’en lasse pas.

Le jour de la cérémonie, trois événements ont lieu : le mariage rituel d’abord chez les parents de la mariée, la même cérémonie célébrée chez les parents du marié (à laquelle je n’ai pu assister, car cela porte malchance d’avoir un invité divorcé qui accompagne la mariée de chez ses parents à sa future résidence), puis un repas au restaurant. J’avoue que j’ai trouvé le mariage rituel plus beau et touchant que le reste.

Voici le cortège du marié (en rouge à l’arrière) qui arrive avec l’officiant :

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Le début de la cérémonie :

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La remise des cadeaux a lieu après la cérémonie. On ne se casse pas la tête ici pour des idées cadeaux : on donne soit de l’argent, soit des bijoux en or. Les mariés espèrent que la valeur totale des cadeaux leur permettra de couvrir les frais du mariage et de disposer d’un pactole leur permettant d’avoir certaines économies. Voici belle-maman après qu’elle eût attaché un collier en or autour du coût de Ngan. À vrai dire, cette dame me fait un peu peur…

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Les mariés, dans leurs tenues traditionnelles brodées d’animaux mythiques — un phénix pour elle et un dragon pour lui — accompagnés de la mamie — impavide — en manteau de fourrure et grand collier de jade s’il-vous-plaît ! :

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Les garçons et les filles d’honneur, dont ma collègue Odile, 2e à gauche du marié — foreigner de service puisqu’elle ne connaissait Ngan que depuis 2 semaines — qui souffrait dans une tenue pas mal trop petite pour elle (au Vietnam, on se sent obèse dès qu’on pèse plus que 100 livres !) :

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Après la même cérémonie célébrée chez le marié, tous se sont rendus dans une immense salle pour le repas, qui a commencé à 11 h 30. À 13 h, tout le monde était parti ! On a importé ici 3 coutumes occidentales. D’abord, la robe de mariée blanche, portée uniquement au repas. Puis la montée des mariés dans l’allée avec musique de circonstance, vers une petite scène sur laquelle les deux pères s’adresseront brièvement à l’auditoire.

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Puis une scène surréaliste a eu lieu.  À l’avant de la salle, il y avait un grand gâteau de mariage à étages… en carton, mesdames et messieurs… en carton ! Et les mariés ont procédé, mitraillés de photos, à la scène de « coupage de gâteau ». Cela m’a soufflée ! Un peu comme le Père Noël et les rennes, ces tableaux n’ont aucun écho ici. On les importe parce qu’on les trouve « cute » et voilà, naissent ainsi une nouvelle tradition et une nouvelle industrie. Ironie de l’affaire, sachez que comme dessert au repas gargantuesque qui a suivi, on nous a servi… des raisins !

Je n’ai malheureusement aucune photo des mariés faisant semblant de s’apprêter à couper le gâteau, mais j’ai trouvé une image très ressenblante du gâteau de ce jour-là :

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Pour finir sur le mariage de Ngan, une vieille dame à la table d’à côté a retenu mon attention par sa vivacité et sa bonne humeur. À la fin du repas, plusieurs jeunes se faisaient photographier avec elle et l’envie m’a pris d’en faire autant tant l’atmosphère autour d’elle était au plaisir. Elle a répondu avec enthousiasme à mes mimiques en m’invitant à ses côtés. Et là… elle m’a  mis la main aux fesses… avec conviction ! On m’avait dit que les vieilles dames faisaient cela. Eh bien ! C’est complètement vrai et assez surprenant merci. Une nouvelle expérience personnelle à mon actif. Voici la dame : craquante, non ?

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J’aimerais terminer cet article en vous racontant une histoire vraie, celle d’une jeune femme de 29 ans — appelons-là Nhi — que j’ai invitée à dîner chez moi la semaine dernière. D’ailleurs, elle était éberluée que j’aie invitée qu’elle à dîner. Quoi ? Je considérais que sa présence chez moi était satisfaisante durant toute une soirée ? Pareil événement ne lui était jamais arrivé.

Très menue et sympathique, Nhi n’a rien d’une beauté. Professionnelle dans une institution d’enseignement, elle gagne l’équivalent de 150 $ par mois, ce qu’elle considère comme très peu. Son rêve aurait été de rencontrer un homme riche et gentil, qui lui donne accès à un style de vie confortable, à de beaux vêtements, à des voyages. Évidemment, elle vit chez ses parents, qui désespèrent de la voir se marier. Ils lui ont présenté plusieurs hommes, dont aucun ne lui plaisait. Même si elle-même s’inquiète beaucoup de son sort, elle n’acceptera de se marier que si l’homme en question lui plaît et lui paraît une personne de qualité  (de très nombreux hommes vietnamiens sont des maris exécrables, qui boivent beaucoup, ont des vies parallèles et battent leurs épouses — une autre surprise qui a fait fondre mes lunettes roses comme neige au soleil…). Je trouve pathétique d’entendre : « Si je ne me marie pas, je serai la risée de mon entourage et devrai rester chez mes parents jusqu’à ce qu’ils meurent. » J’ai effectivement été témoin de scènes dans lesquelles de jeunes femmes font parfois même preuve de cruauté devant l’infortune d’autres, moins « gâtées » par la vie.

Mais voilà que Nhi a un amoureux depuis quelques mois. Elle dit de lui qu’il a bon cœur, qu’il l’adore et que c’est un homme bon. À preuve, il s’occupe de ses vieux parents avec qui il vit évidemment. Ils se voient une fois par semaine, le dimanche de 17 h à 21 h, pour aller au cinéma, manger dans un petit resto et faire une marche quand le temps le permet. Mais comme son emploi régulier lui rapporte encore moins d’argent qu’elle, le copain de Nhi occupe 2 emplois à temps plein. Un de jour dans un bureau, l’autre dans un hôtel comme gardien de nuit 6 jours par semaine : il arrive à dormir entre 4 et 5 heures par nuit sur un petit matelas de fortune, derrière le comptoir de la réception de l’hôtel. Au total, il gagne donc plus que Nhi : un gros 250 $ par mois.

Le hic, c’est que cet homme vient d’un milieu social inférieur à celui de Nhi. L’idée de  révéler son projet de mariage à ses parents la terrorise, car selon elle, ils peuvent très bien refuser cette union. Se marier sans l’approbation parentale entraîne le rejet de la famille, ce qu’elle se sent incapable d’envisager. D’où un stress immense, palpable, qui la consume depuis plusieurs semaines. Et bien sûr, si elle se marie, elle devra aller vivre chez son conjoint, chez des gens qu’elle n’a jamais encore rencontrés. Et on peut supposer que son futur mari n’aura guère de temps à consacrer à son couple, car l’histoire ne dit pas qu’il pourra abandonner son 2e boulot après le mariage, surtout que les enfants devront venir rapidement (elle a 29 ans !!!). Devant de pareilles histoires de vie, ma stratégie consiste simplement à faire en sorte que l’autre se sente écoutée et accueillie. Je ne me sens aucunement le droit de pousser Nhi à la rébellion : qui suis-je pour cela ? Et si je le faisais, et si elle envoyait tout balader et qu’elle se retrouvait seule, sans le sou…  qu’aurait-elle gagné ? Et moi je retournerais dans mon gentil confort à Montréal, entourée de ceux que j’aime, tranquille. Non.

Je côtoie cet homme de loin, car il travaille dans le même édifice que moi. Un grand gaillard posé, au regard doux. Je me prends à souhaiter que Nhi et lui arrivent à se donner de la douceur et de la joie dans une existence aride à bien des égards.

À bientôt.

 

 

Noël à Hué et autres vignettes

Le 30 décembre 2017

J’ai littéralement sué sang et eau pour faire mon ragoût de boulettes — pas question de faire cuire une dinde ici puisqu’on ne trouve comme volaille que des poulets rachitiques, alors je me suis repliée sur ledit ragoût. Plus sobrement, disons que j’ai eu beaucoup de mal à trouver les épices dont j’avais besoin, la muscade en particulier. J’ai même poussé la note jusqu’à aller minauder auprès d’un chef de resto italien (un Vietnamien qui a étudié en Italie) pour en obtenir. Le lendemain, tout fier, il me tendait… un sac de noix de Grenoble ! – que j’ai bien sûr gracieusement acheté en le remerciant chaleureusement (le prix n’était pas, lui, gracieux, mais enfin). Bref, après quelques péripéties, nous étions 14 à table le 25 décembre : deux Allemands, quatre Vietnamiens, deux Québécois, une Slovène et cinq Français. Repas sympathique, musique de circonstance, échange de cadeaux qui nous a tous bien fait rire, car nous avons fait la version des voleurs de cadeaux, mais il y avait une certaine nostalgie dans l’air chez l’ensemble des Occidentaux — nos amis vietnamiens étaient plutôt habités par la curiosité et l’esprit de découverte, assistant tous pour la première fois à pareille fête de Noël. Pendant la soirée, nous, les foreigners, avons tous eu, tour à tour, un moment où le regard s’est absenté du lieu pour se porter vers nos proches — bien loin ce soir-là. Bien sûr, nous étions tous contents de passer ce moment ensemble, mais il n’y a pas matière, comme dirait l’autre, à écrire un long article de blogue sur le sujet ni à vous abreuver de photos somme toute bien banales. Il y a eu cette soirée, mais aussi toutes les conversations que nous avons eues sur Skype, WhatsApp, Messenger et compagnie avec nos familles et nos amis. Cela a aussi été une virée de deux jours dans un très beau spa à 30 kilomètres de Hué les 23 et 24 décembre, dans une région où l’on retrouve de nombreuses sources chaudes naturelles, avec ma précieuse Katja — mon amie slovène — et Thu, une nouvelle amie vietnamienne, mélange fascinant de tradition et de modernisme. Mais dans tout cela, l’événement le plus touchant s’est produit grâce à une suggestion d’Amélie, ma fille. Le 24 décembre, en soirée pour moi et en matinée pour elle, nous avons mangé ensemble sur WhatsApp : elle devant son petit déjeuner et son café et moi devant mon souper avec un petit verre de vin. Nous avons trinqué virtuellement, parlé, versé une petite larme (enfin, moi), rigolé, échangé des potins et partagé nos découvertes, nos défis et nos joies respectives une heure et demie durant. La joie m’étreint et mon cœur se gonfle encore quand je revois ce moment. Il restera de loin le plus précieux de ce Noël 2017 pas comme les autres.

Dans un autre ordre d’idées, mais sur le même thème, j’ai été très surprise au cours des dernières semaines de constater l’omniprésence de la musique de Noël dans les commerces, des décorations de Noël et de notre ami le Père Noël. On le voit partout, mais il a une particularité : il n’est pas gros ! Le personnel des hôtels et des commerces porte très souvent la tuque de Noël à pompon blanc, les enfants se font photographier en compagnie de Pères Noël en papier mâché flanqués de maigres rennes et de paquets cadeaux déposés dans la ouate. Pourtant, Noël ne veut RIEN dire pour la majorité des Vietnamiens, autre qu’une fête chrétienne au cours de laquelle les gens s’échangent des cadeaux. Le résultat s’avère souvent tristounet à mes yeux d’Occidentale, mais parfois carrément hilarant — j’avoue m’être esclaffée à plus d’une reprise. Je partagerai avec vous quelques coups de cœur, version Noël vietnamien 2017. Voici mon préféré : un Père Noël asiatique — qui a dit que nous avions le monopole du Père Noël en tant qu’Occidentaux ? Voyez plutôt :

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Saviez-vous que notre Santa a ici une âme d’artiste ?

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Et la guitare, pourquoi pas ?

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J’espère donc que ces photos auront pour effet d’élargir votre perception du Père Noël de notre enfance. C’est comme dans la vie : on pense connaître quelqu’un puis… on va de découverte en découverte ! Ce qui rend la chose fort intéressante.

Un convoi funéraire

Les photos qui suivent vous donneront une fausse idée du climat à Hué. En effet, je les ai prises devant chez moi, sous le soleil, une denrée rarissime depuis un mois et demi, car… il pleut la très grande majorité du temps. Bref, je ne peux pas commenter ces clichés, car je n’ai jamais assisté à des funérailles à Hué (on me dit qu’elles durent en général trois ou quatre jours), mais voici quand même un aperçu de l’événement. D’abord les musiciens, qui annoncent le convoi.

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Puis l’officiant, qui fait face au cercueil et marche donc à reculons :

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Le cercueil et ses porteurs, un tableau très coloré.

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Suivent la famille et les amis, que je n’ai pas voulu photographier, par pudeur. Seule une dame était habillée en blanc, en pleurs et soutenue par d’autres, vêtus de couleurs foncées. Des voisins m’ont dit qu’il s’agissait de l’épouse du défunt.

Une commémoration funéraire

Ma nouvelle amie Thu m’a fait l’honneur de m’inviter, il y a quelques jours, à la commémoration du décès de son père, pour souligner le 5e anniversaire de sa mort. Chaque année, famille et amis sont conviés à participer à la commémoration. Les ancêtres jouent en effet un rôle très important ici : on les honore abondamment et longtemps. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre ni quelle attitude adopter jusqu’à ce qu’on m’informe que la tristesse n’occupe pas grand’ place dans pareil événement. En guise de cadeau et après consultation avisée, Katja et moi avons apporté un kilo de mandarines, ce qui fut fort apprécié. Comme invité, on a le choix d’apporter des gâteaux ou des fruits, qui sont soit déposés sur l’autel réservé à la personne décédée, soit consommés sur place ou remis aux convives au moment de leur départ.

À notre arrivée, une tablée d’une dizaine d’hommes festoyait allègrement sur la terrasse de la maison, servie copieusement par la veuve, somme toute plutôt joyeuse pour la circonstance. Thu nous a guidées vers l’autel de commémoration à l’étage afin que nous puissions témoigner notre respect au défunt, en faisant brûler des bâtons d’encens devant sa photo. Mais, mes amis… Quelle surprise !!! À ce moment, j’ai clairement senti, viscéralement senti… « Oh là là ! Me voilà devant… complètement autre chose ! » Je le savais avec ma tête, mais… comment dire… j’ai vécu à ce moment un accusé réception… charnel. J’étais ébahie.

L’autel dédié au père se trouve derrière un autel familial imposant, protégé par l’énergie du Bouddha. Ce qui m’a d’abord sauté aux yeux quand je les ai posés sur l’autel du père, c’est qu’on avait carrément servi une bière au défunt. L’image est sombre, mais regardez bien, vous verrez la cannette de bière et à côté, le verre. La photo du défunt se trouve derrière l’encens. On a déposé des fruits, et des boîtes de gâteaux sur l’autel et, bien sûr, la bière.

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L’objet de ma sidération se trouve dans cette photo, à gauche. Il s’agit… d’un habit et de chaussures… en papier !!! Si vous regardez bien, vous verrez d’abord la veste, puis le pantalon plié et inséré à l’intérieur de la veste et enfin, les chaussures posées à la verticale sur l’autel.

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On m’a expliqué que les effets en papier sont brûlés à la fin de la commémoration. On croit ainsi qu’ils se reproduisent dans le monde dans lequel se trouve le défunt et que celui-ci ci peut alors en bénéficier. Semble-t-il que je n’ai encore rien vu et qu’il existe tout un commerce autour des objets en papier qu’on dépose au pied des autels des défunts : maisons, voitures de luxe, scooters, et même… figurines de jeunes femmes !

Quelque peu remise de mes fortes impressions, on m’a invitée à mon tour à festoyer. Quel repas ! Des plats en quantité, tous aussi délicieux les uns que les autres. Nous avons passé une bien joyeuse soirée autour de cette table composée à moitié de foreigners (Katja, un jeune peintre états-unien en résidence à Hué et moi) et d’amis de la famille parlant anglais. À aucun moment la veuve ne s’est assise à table avec nous. J’ai été témoin de cette scène à quelques reprises déjà : l’hôtesse cuisine manifestement plusieurs heures avant l’arrivée des invités, elle nous sert, nous dessert, fait la vaisselle, sourit et nous remercie d’être là. Et Thu nous assure que sa mère est heureuse ainsi. J’aimerais bien un jour mieux connaître cette dame et parler avec elle, mais je doute fort de ma capacité à obtenir une version autre que celle-ci.

Je ne peux résister à l’envie de partager avec vous une photo d’un plat qui nous a été servi ce soir-là. Un poulet grillé, entouré de légumes, mais apprêté un peu différemment de chez nous : il a toute sa tête, celui-là, crête y compris…

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J’avoue que cela m’a légèrement coupé l’appétit pendant un court moment, puis… comme les autres, je me suis finalement régalée !

À propos de l’adaptation

Plusieurs d’entre vous m’ont manifesté de l’empathie à la suite des descriptions que j’ai fait de l’inondation, de la pluie, des différences culturelles parfois surprenantes, des bibittes… et m’avez souhaité bon courage, saluant ma capacité d’adaptation. Je voudrais simplement mentionner que, malgré les petits défis auxquels je suis confrontée quotidiennement, à aucun moment ne me suis-je sentie en perdition ou même vraiment éprouvée. Même pendant l’inondation, je savais que je n’étais pas en réel danger — bon, il y a bien eu l’épisode du balcon, mais il a duré 10 minutes ! – et je ne crois pas me raconter d’histoires en affirmant que j’avais quand même l’impression de vivre quelque chose de profondément intéressant, différent, nouveau. D’accord, je commence à être fatiguée de la pluie (il paraît qu’on en a encore pour un mois) et j’espère bien faire bientôt une petite escapade ensoleillée. Bien sûr, je suis parfois un peu seule, et la tristesse de ne pas avoir de compagnon ne disparaît pas parce que j’habite maintenant à Hué. La vie de foreigner ne m’immunise pas non plus contre les inévitables malentendus relationnels, contre l’ennui parfois au bureau, les inconforts physiques… Il n’en reste pas moins que la toile de fond de ce que je vis ici reste fondamentalement… le plaisir de la découverte et la gratitude d’avoir accès à cette magnifique palette de personnes et d’expériences nouvelles.

J’aime bien terminer mes articles par un petit clin d’œil ou une bizarrerie. Avez-vous déjà mangé des croustilles aux calmars ? Sachez que je ne me suis pas encore résolue à le faire. Si vous y tenez vraiment, je pourrai vous en rapporter. Faites-moi signe.

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J’assisterai demain à mon premier mariage vietnamien en toute intimité… parmi 680 invités. J’ai hâte de vous en parler !

Hen găp lai và chúc mừng  năm mới ̣(À bientôt et Bonne Année!)