Nam et le quotidien à bâtons rompus (3ème épisode)

Ça y est! Le compte à rebours a commencé. Plus que 10 jours au Vietnam. Bien sûr, tristesse et joie se côtoient au chapitre des émotions. Tristesse surtout de quitter amis et  collègues avec qui j’ai partagé de si beaux moments et quelques inévitables péripéties.  Tristesse aussi de laisser derrière moi ce pays si attachant et coloré avec sa nature luxuriante, souvent majestueuse, qui a tant souffert et qui lutte parfois malhabilement pour gagner sa place au soleil. J’aurai sûrement aussi la nostalgie d’un certain style de vie, fort agréable à plusieurs égards – quand me sera-t-il donné de me promener en sandales quasi une année durant? D’aller me prélasser à la mer tous les week-ends de beau temps, à 30 minutes de scooter à travers villages et rizières? Mais il y a l’immense joie de retrouver famille, ami-e-s et communauté dont ce séjour m’a permis de mesurer à quel point ils me sont précieux. Et mon lieu, et ma ville et mon pays de froidure et de canicule, de culture vibrante et nature verdoyante, de parlure et de palabres, d’urgences encombrées et de classes débordantes, de politiciens aux appartenances à géométrie variable, au discours fatigué ou au séparatisme en veilleuse, et aux artistes partout acclamés, parfois censurés. Décidément, de bien belles retrouvailles m’attendent.

Mais j’y suis encore, au Vietnam, à Hué, et j’ai bien l’intention d’y savourer ma coupe jusqu’à la dernière goutte. L’heure des bilans s’annonce, mais elle n’a pas encore sonné.

Nam

Avant de vous entretenir de certains aspects du quotidien, j’aimerais vous présenter un jeune homme de coeur.

Il y a deux mois, j’ai eu la chance de faire un séjour professionnel d’une semaine dans un collège universitaire de la petite ville de Rach Gia, à l’extrémité occidentale du Delta du Mékong. J’y ai animé des ateliers auprès de deux groupes de finissants, avec qui j’ai eu un contact intense, joyeux, ma foi fort gratifiant. Je n’avais jusqu’ici formé que des professeurs qui eux, formeront des étudiants. Ce contact de première ligne manquait à mon expérience… Que ces jeunes sont beaux et touchants!

Une grande partie de la clientèle du Collège de Technologie et d’Économie de Kien Giang provient de milieux ruraux, donc souvent très démunis. Une des missions de cette institution publique consiste à extirper les jeunes de la pauvreté. Pour ce faire, on ne charge qu’un montant mensuel symbolique (environ cinq dollars) aux 500 jeunes qui habitent dans les dortoirs du Collège. On y enseigne principalement la mécanique, l’agriculture, les métiers liés à l’industrie du tourisme et aux technologies de l’information. Tout au long de la semaine, j’ai fait équipe avec un jeune interprète, prénommé Nam, que voici :

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Ce jeune homme a substantiellement rehaussé l’idée que je me faisais du Vietnamien, dont l’image, disons, ne luisait pas fort jusqu’ici à mes yeux. Beaucoup d’hommes boivent énormément au Vietnam : on en voit des kyrielles attablés à journée longue dans les cafés et les bars. Le machisme imprègne profondément les relations hommes-femmes et il semble que la violence conjugale soit endémique, quasi normale. De plus, l’infidélité de la gent masculine est notoire, plusieurs hommes entretenant des relations parallèles avec des femmes seules, dont ils contrôlent jalousement la vie sociale. Joli portrait!

Et voilà que je rencontre Nam, et tous ces beaux garçons modestes, ouverts et souriants, tellement attachants!

Aîné d’une famille de trois garçons, Nam a 30 ans. Ses parents vivent toujours en campagne, trimant dur pour cultiver un petit champ de riz, quelques légumes et élever deux ou trois porcs. À l’adolescence, un prêtre du village a mis Nam en contact avec une famille qui a pris sa scolarisation en charge, ce qui lui a permis d’aller étudier à l’université et d’obtenir une licence en langues étrangères. A son tour, il a pris en charge l’éducation de ses jeunes frères. Celui qui lui succède immédiatement travaille aujourd’hui comme comptable et vit toujours avec ses parents, qu’il aide financièrement du mieux qu’il peut. Nam assume entièrement la scolarisation et les frais de subsistance de son plus jeune frère, qui obtiendra son doctorat en médecine dans deux ans. Comme son salaire ne lui suffit pas pour s’acquitter de ses obligations, en plus de  travailler à temps plein au Collège, Nam donne des cours d’anglais tous les soirs de la semaine, de même que le samedi et le dimanche matin. Compte tenu de ses responsabilités, il ne peut envisager de se marier pour le moment – d’autant plus que ses parents ne pourraient en aucun cas payer la noce! Pourtant, il aspire de tout coeur à fonder une famille. Quand je lui ai demandé s’il trouvait la situation lourde, il m’a répondu : « Bien sûr! Mais c’est mon rôle en tant qu’aîné de la famille. J’ai été privilégié pour mon éducation, c’est maintenant mon devoir d’aider mon plus jeune frère. J’avoue quand même que je serai très soulagé quand il graduera! » Mon nouvel ami a une nouvelle copine depuis quelques mois. Il hésite à lui faire part de ses obligations personnelles de peur qu’elle ne le laisse. Espérons qu’au lieu de lui tenir rigueur des délais que pourrait souffrir la concrétisation de leur relation amoureuse, elle soit, comme moi, profondément touchée par la dignité et la générosité de ce jeune homme.

Passons au registre de l’expérience du quotidien au Vietnam.

La cuisine de rue

Il s’agit presque d’un culte à la grandeur du pays. À Hué, à Hanoï et à Saïgon, on n’hésite pas à parler de gastronomie de rue et plusieurs agences de voyage offrent des visites guidées des particularités régionales en la matière. Évidemment, la cuisine de rue coûte trois fois rien. Pour un dollar ou un dollar et demi, vous dégustez (!) un repas complet sur ces petits tabourets en plastique très près du sol. De nombreux Vietnamiens mangent très régulièrement dans la multitude d’échoppes qui bordent les rues. Beaucoup y prennent au moins un repas par jour, souvent deux. Je vais tenter de vous communiquer un peu de l’atmosphère matinale qui règne autour de l’hôpital où je reçois des traitements de physiothérapie tous les matins de semaine. On ne sert pas de repas à l’hôpital, si bien que famille, amis, et très souvent les malades eux-mêmes (hommes en pyjamas bleus et femmes en pyjamas roses) se restaurent en plein trottoir. Les abords de l’hôpital grouillent d’activité dès 6 h du matin.

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Voici une propriétaire d’un petit resto mobile, qu’elle apporte en le poussant tous les jours en face de l’hôpital.

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Et on fait la vaisselle sur place, évidemment à l’eau froide…

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À Saïgon,  cette dame qui fait de délicieuses gaufres dans son resto portatif :

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Et une autre a réduit le resto de rue/épicerie portable à sa plus simple expression : un seul siège. Je ne sais pas combien pèse tout cela, mais il me semble que ça doit être lourd sur son épaule. Souvent, ces dames déambulent comme en sautillant, alors que leur palanquin de bambou ploie considérablement à chaque pas.

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Évidemment, la cuisine de rue se consomme à nos risques et périls. J’avoue avoir vécu quelques perturbations gastriques qui ont sérieusement freiné mes ardeurs en la matière. Mais de nombreux Occidentaux vivant ici ne jurent que par la cuisine de rue et la consomment allègrement et en quantité sans le moindre malaise. Mon ami William de Saint-Norbert d’Arthabaska, par exemple, trouve ridicule de payer ailleurs trois ou quatre fois le prix pour un repas de riz frit aux crevettes qu’il paie environ un dollar dans la rue.

Les marchés

Ils bourdonnent d’activités. Une des particularités de la cuisine vietnamienne, c’est qu’on n’y utilise que des produits frais. On se rend donc au marché au moins une fois par jour, souvent deux. Beaucoup de produits sont à même le sol. Voici des images du petit marché à côté du lieu où je travaille :

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Le poisson et la viande sont vendus en plein air… on cherche habituellement à les acheter le matin…

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Cette dame choisit son poulet pour le prochain repas :

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On trouve aussi dans ces marchés des babioles en tout genre :

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Un peu partout dans la ville, au détour d’un coin de rue, dans les parcs, au bord de l’autoroute ou même sur le parapet d’un pont, on trouve de ces marchandes qui s’installent avec leurs produits et leur balance :

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La chaleur

Il fait chaud ces temps-ci. Très chaud. Vraiment, très très chaud. J’ai peine à imaginer que bien des gens ici n’ont pas la clim, j’angoisse juste à y penser. Ces derniers jours, même les Vietnamiens se plaignent de la chaleur, c’est dire… Voici la météo qu’affichait mon ordi le 21 août dernier. Ça m’a donné un choc! Je ne savais pas qu’il était possible que la température ressentie atteigne 50 degrés. J’avais vécu 45 degrés en Inde et je croyais avoir fait l’ultime expérience de la chaleur, mais non! Et c’est arrivé deux autres fois depuis… :

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Je conduisais Amanda hier et même si c’était moins chaud (température ressentie : tout de même un petit 48!), j’avais l’impression que ma peau cuisait littéralement tant le vent était brûlant. Je pense que je comprends maintenant pourquoi les habitants de plusieurs  pays chauds se couvrent le corps en entier et nous trouvent bien bizarres, nous les foreigners, d’offrir notre épiderme en pâture aux éléments.

Le bout de tuyau qui rend heureux

La publicité ici me fait beaucoup rire. On se croirait au Québec il y a 30 ans avec tous les clichés et les artifices que cela peut supposer. Mais l’image qui suit a provoqué chez moi rien de moins qu’un éclat de rire en pleine rue il y a quelques mois :

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Non mais, il faut le faire!

Bizarrerie culinaire

À la frontière de la Chine, plus précisément à Lao Cai où je m’étais rendue pour le travail,  voici ce qu’on nous a servi en accompagnement d’une fondue de fruits de mer et de légumes, qu’on appelle ici hot pot. Remarquez la finesse du corsage et du col. J’avoue que j’ai connu un moment de sidération devant cette apparition…

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Oui, oui, vous avez bien compris. En prenant ses tranches de boeuf, on déshabille la poupée! Pour votre information, la jolie forme de la jupe est donnée par de la glace pilée dessous. Une crinoline de glace en fait. Il paraît que c’est très chinois comme façon de servir. Vous savez quoi? Nous avons tout mangé quand même. Un peu perturbant comme processus, mais très bon quand même.

À très bientôt!

23 commentaires sur “Nam et le quotidien à bâtons rompus (3ème épisode)

  1. Merci pour ce texte franchement craquant, truffé de petits bijoux – comme la strip-fondue!! Et quels personnages intéressants tu nous présentes, Christiane! J’adore te lire, alors s’il-te-plaiît, continue à nous régaler de tes fines observations!! Même quand tu seras de retour, j’espère que tu continueras à le faire, tu as un fan club qui te suivra avec plaisir.

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  2. Après des chroniques si intéressantes sur les us et coutumes de ce pays, on attend pas moins qu’un roman captivant qui se situerait dans cette partie d’un monde. Go Christiane!

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  3. Toutes ces images dont tu agréments ton texte me rappellent nos trois semaines mémorables dans ce pays qui t’a fascinée, frappée ( littéralement!) et émue… Merci pour le partage et merci de nous avoir présenté cet homme qui va à l’encontre du machisme rampant…

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  4. Hey! Je comprends tellement ton mélange de sentiments face à ton retour! Une étape pleine d’émotions!

    Wow! Nam, je l’ai aussi connu…tellement gentil!

    Bon retour ma belle….ça s’en vient à grands pas….

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  5. On a plus les stip-tease qu’on avait! Au risque de me répéter, à quand le roman/nouvelle? Tu écris si bien! Ton blog me manquera tellement. Je sais, je suis égoïste je peux l’admettre. Bon retour chère Christiane auprès de tes proches. J’espère que ton décalage sera respecté. Et puis, peut-être que tu t’en fous complètement. Lorsque tu seras rendue dans ton sociogramme élargie, j’aimerais bien y être intégrée. Mille mercis pour ce voyage virtuel. Grosse bise. Claire.

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  6. Je te souhaite, chère Christiane, de belles festivités de départ et, je me souhaite un fascinant récit de voyage à lire lorsque je serai au Vietnam l’hiver prochain! Merci pour la rencontre avec Nam et tes clins d’oeil du pays, toujours aussi intéressants et coquins! Ta finesse humoristique me plait beaucoup!

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  7. Merci Christiane de m’avoir fait connaître un peu plus ce pays sous plein de facettes que je n’osais même pas imaginer.Et tout sonne tellement vrai!Bon voyage de retour et à bientôt XXX

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  8. TON VOYAGE A ÉTÉ AUSSI LE NÔTRE. GRÂCE À DES CHRONIQUES IMAGINATIVES, COLORÉES ET, QUELQUEFOIS, CROUSTILLANTES. TU AS SU CHOISIR LES MOTS POUR LE DIRE DANS UNE LANGUE BELLE, COMME DIT LA CHANSON. MERCI POUR CETTE «ODYSSÉE» QUI NOUS A FAIT RÊVER, CE QUI N’EST PAS RIEN, ET NOUS A PERMIS DE DÉCOUVRIR UNE VRAIE ÉCRIVAINE. MERCI AUSSI POUR LA GRANDE HUMANITÉ QUI SE DÉGAGE DE TES TEXTES. BON RETOUR. M

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