Thư, mon amie mille-feuille

Thư, mon amie mille-feuille

La jeune femme que je m’apprête à vous présenter ne correspond en rien au modèle       « standard » des jeunes Vietnamiennes de son âge, souvent timides et malheureusement tellement à l’étroit dans leurs modèles sociaux et mentaux.

Un modèle « hors-norme »

À 28 ans, femme d’affaires accomplie, célibataire assumée (pour le moment, mais… ne brusquons rien !), fille aimante, sœur et amie fidèle, belle, dynamique, espiègle, sportive et ouverte, Thư a fait éclater moult tabous et carcans étouffants du passé tout en conservant un respect profond envers sa culture et ses traditions. Je l’appelle affectueusement mon amie « mille-feuille » car depuis le début de notre amitié il y a près de 10 mois et au fil des confidences dont elle m’a une à une fait cadeau comme autant de petits joyaux, je ne cesse de découvrir chez elle de nouvelles dimensions qui m’étonnent à chaque fois. J’ai pris cette photo de Thư dans son bureau, un petit jour de semaine :

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La voici portant fièrement l’ao daitraditionnel, même si la couleur l’est un peu moins (traditionnelle, je veux dire). Vous aurez déjà compris que cette jeune dame ne disparaît généralement pas dans les motifs du papier peint…

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Deux éléments m’ont frappée lors de ma première rencontre avec Thư. Ma curiosité était piquée du fait qu’elle ait pris l’initiative de me contacter pour que nous prenions un repas ensemble après avoir entendu parler de moi par une amie commune. Déjà, ce comportement sortait de l’ordinaire. Une autre surprise m’attendait : son accent anglais impeccable, avec, à la clé, un riche vocabulaire. La conversation s’est engagée, facile, vivante, chaleureuse. C’est lors de ce repas que Thư m’a généreusement raconté certaines légendes vietnamiennes, dont deux se retrouvent dans l’article intitulé « Le festival du mi-automne ».

Femme d’affaires et voyageuse

Thư dirige Beebee Travel, une agence de voyages qui se distingue par ses visites pédestres de la ville de Hué et de la Citadelle, son quartier fortifié. Au cours de ces escapades, les voyageurs découvrent une foule de faits et d’anecdotes historiques, le tout dans une atmosphère conviviale et détendue. Thư organise également de nombreux voyages sur mesure, en mettant toujours en valeur le riche héritage historique du Vietnam. Elle se passionne depuis toujours pour son pays et pour sa culture, cherchant constamment à parfaire ses connaissances et accordant une grande importance à la formation de son équipe composée d’une dizaine de guides touristiques, tous à la pige.

Contrairement aux jeunes Vietnamiennes de son âge, Thư ne cherche pas constamment à cacher du soleil chaque centimètre de sa peau. Malgré que les canons de beauté favorisent ici une peau la plus blanche, la plus laiteuse possible, elle assume entièrement son joli teint basané, héritage d’ancêtres issus des minorités ethniques du nord. Ma jeune amie a une vie sociale très active, boit de la bière, apprécie le vin (les hommes boivent beaucoup alors que la plupart du temps, les femmes pas du tout), fait beaucoup de sport (natation l’été, tennis de table l’hiver) et voyage régulièrement au Vietnam et à l’étranger, parfois en solo. En 2015, elle a même parcouru seule en moto, en quatre jours, le trajet Hué — Saïgon : une expérience marquante, qu’elle qualifie de libératrice. Voici une image d’elle en cours de route :

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Un style de vie bien personnel

Toute jeune célibataire vietnamienne de 28 ans subit des pressions pour se marier.  Thư n’en accepte aucune. Pour le moment, elle profite à plein de sa liberté, d’autant plus qu’elle plaît beaucoup aux hommes. Pourtant, elle vit toujours chez sa mère. Quand je lui demande comment sa mère réagit au style de vie assez libéral de sa fille, Thư me répond qu’après de nombreuses et longues discussions avec sa mère à ce sujet, celle-ci accepte maintenant le style de vie de sa fille et ne pose plus de questions. En clair, la maman a été doucement, mais fermement amenée à comprendre que malgré tout l’amour que Thư lui voue — qui surprend même parfois l’Occidentale que je suis — elle n’a pas vraiment voix au chapitre. En fait, pas du tout.

Par contre, Thư respecte fidèlement les traditions en matière de rites, qu’il s’agisse du culte des ancêtres, des cérémonies entourant la pleine lune ou des fêtes annuelles. C’est d’ailleurs chez elle que mes amies et moi avons eu le privilège de célébrer la fête du Têt en février dernier. Nous y avons dégusté un repas somptueux et nous sommes amusées comme des gamines à jouer à des jeux de table traditionnels qu’elle tenait à nous faire découvrir. Autre particularité : Thư conserve fièrement son nom vietnamien, même si celui-ci représente un certain défi de prononciation pour ses amis foreigners. Sachez que l’apostrophe accolée au « u » complique sensiblement l’exercice d’authenticité langagière, d’autant plus que ce même « u » a eu la malencontreuse idée d’être précédé des lettres « th ». A priori inoffensif, ce tout petit prénom n’a en fait de simplicité que l’apparence. Enfin, l’attachement viscéral à la famille et le devoir filial sont au cœur de l’existence de ma jeune amie.

Le chapitre états-unien

Quelques mois après que j’aie connu Thư, je me suis bien aperçue qu’elle voyageait assez régulièrement d’un bout à l’autre du pays. Comme son agence de voyages offre des services surtout à Hué, cela m’intriguait. En poussant un peu mon investigation, j’ai découvert un autre pan de son existence. Il y a quelques années, alors qu’elle travaillait comme guide touristique pour une autre agence, mon amie a eu l’occasion d’effectuer un stage de deux mois en Arkansas dans le domaine de l’hospitalité avec des gens d’un peu  partout au monde. Comme elle a du bagout et se débrouille plutôt bien socialement, elle s’est liée d’amitié, en marge de son stage,  avec des gens d’affaires dont l’entreprise œuvre au Vietnam. Bref, au terme de ces trois mois, elle avait en poche un contrat que je devine assez lucratif, qui  l’amène à jouer un double rôle d’interprète et de représentante commerciale plusieurs fois par année lors de rencontres d’affaires qui ont lieu principalement à Saïgon et à Hanoï. La voici dans le feu de l’action lors d’un de ces évènements :

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Ces nouvelles informations me permettaient de comprendre ce qui faisait que Thư me paraissait très bien se débrouiller financièrement. Bien sûr, son agence de voyages semble avoir du succès, mais quand même… Mais je n’étais pas au bout de mes surprises !

La filière Da Nang

Environ deux mois plus tard, au cours d’un repas convivial et un chouïa arrosé, Thư me lance une invitation : « Que dirais-tu que toi et moi allions passer un weekend à Da Nang, au bord de la mer ? » —Je réponds tout de go « Bien sûr, mais… Où allons-nous loger ? » — « Dans mon appartement » rétorque-t-elle, la chipie ! « Je ne l’ai encore dit à personne, même pas à ma mère, mais j’ai acheté un appartement sur plans il y a 18 mois dans le plus gros édifice à condos du bord de mer de Da Nang et je suis en train de finir de le meubler ». Depuis qu’elle l’a acquise, cette propriété a gagné près de 60 % de valeur ! J’ai donc eu le plaisir de passer un très joyeux weekend dans ce lieu agréable et aménagé avec beaucoup de goût, en fort bonne compagnie de surcroît. Quelques semaines plus tard, Thư signait un bail d’un an avec un locataire coréen pour un montant couvrant les frais d’hypothèques et autres. Quand je vous disais que notre amie a les affaires dans le sang… Elle a 28 ans ! Et elle a concocté seule l’ensemble de la chose ; je ne peux que lui lever mon chapeau.

J’ai eu droit à ma prochaine révélation quelques semaines plus tard, encore une fois dans le domaine des finances. Ma jeune amie m’a confié qu’elle prend bien soin de conserver ses économies en devises américaines. Décidément, cette moins de 30 ans en aurait long à montrer à bien des gens en matière de planification financière, à moi y compris !

L’aidante naturelle

Thư vit avec sa mère, envers qui elle a un grand respect doublé d’une immense affection. Les rôles parents/enfants s’inversent précocement au Vietnam, si bien que les jeunes adultes se sentent très responsables de leurs parents et deviennent assez rapidement leurs protecteurs et leurs pourvoyeurs. Par exemple, Thư n’a pas hésité, même si elle avait amorcé une belle carrière à Saïgon après ses études universitaires et que cette ville seyait très bien à son tempérament, à tout laisser — travail, copain, etc. — pour venir s’occuper à temps plein de son père qui avait un grave cancer. Elle l’a accompagné pendant neuf mois, jusqu’à sa mort. Pourtant, cet homme avait été très loin du père idéal. Quand je l’ai interrogée sur les motifs qui l’ont menée à mettre sa vie entre parenthèses pour faire office d’aidante naturelle, elle m’a simplement répondu que c’était son rôle de fille, que cette décision s’était imposée d’elle-même, tout naturellement. Mon amie Katie, qui m’a enseigné le Vietnamien, a fait de même lorsque sa mère est devenue veuve : elle aussi a quitté Saïgon pour venir s’occuper de sa maman. En rétrospective, Thư se sent même privilégiée d’avoir pu vivre ces moments de proximité avec son père, car une belle réconciliation a pu avoir lieu entre eux. Devant l’inéluctable fin de sa vie, il semble que cet homme ait eu la capacité de reconnaître avec lucidité les blessures infligées à ses proches du fait qu’il avait été un père absent, souvent plus enclin à passer du temps avec ses amis qu’avec sa famille, comme bien des hommes de sa génération. Cette ouverture du cœur dans la vulnérabilité a eu un puissant effet apaisant et guérisseur sur l’ensemble de la famille.

L’enfance

Il m’arrive souvent de me demander ce qui a amené Thư à devenir cette jeune femme si attachante et complexe, un peu mystérieuse et définitivement hors-norme. Comme nous tous, certains éléments marquants de son passé l’ont forgée. Je me suis donc intéressée à son histoire.

D’origines modestes, Thư a été élevée avec une grande sœur et un petit frère. À cette époque, une politique nationale incitait fortement les employés de la fonction publique à limiter leur famille à deux enfants, sous peine de représailles. À la naissance du troisième enfant, le père de Thư, qui occupait un emploi subalterne dans la fonction publique, subit une importante rétrogradation. La situation financière de la famille, déjà serrée, devint précaire. À l’école, Thư a longtemps fait l’objet d’intimidation, à la fois à cause de son statut de « pauvre » et de son teint plus foncé que la moyenne. Du fait de l’absence de son père, malheureusement typique de cette génération d’hommes ayant eu peu de modèles inspirants et ayant souffert de la guerre et de grandes privations, le couple que formaient ses parents ne constituait en rien un modèle de relation amoureuse enviable. De cette homme qui chantait, jouait de la guitare et cultivait de nombreuses amitiés, parfois au détriment de sa famille, Thư a tout de même hérité une belle joie de vivre et le sens de la fête. Enfin, de l’aveu même de sa mère aujourd’hui, le petit garçon de la famille obtenait tous les privilèges, ce qui créa de grandes iniquités dans la fratrie. Il disposait de la meilleure chambre de la maison, n’avait aucune tâche ménagère à accomplir, bénéficiait des meilleurs plats, s’assoyait plus près de l’autel familial que les autres lors des cérémonies et bien sûr, faisait l’objet de constants éloges. On peut imaginer que les inévitables blessures générées par de telles circonstances, jumelées à l’amour et à l’admiration qu’elle porte à sa mère depuis son veuvage, ont profondément marqué la psyché de mon amie, façonné sa perception des choses et influencé ses choix de vie, selon cette singulière alchimie propre à l’inconscient de chacun. Bien malin celui qui pourrait faire la cartographie exacte des causes et des effets dont il est question ici !

Le mystère se poursuit…

J’ai une immense affection pour Thư et beaucoup de plaisir en sa compagnie. Elle est mon amie vietnamienne la plus proche. Pourtant, à certains égards, elle reste énigmatique, secrète. Je suis convaincue que je n’ai encore accès qu’à certains « étages », qu’elle choisit de partager  lorsqu’elle se sent prête à le faire. Je crois qu’elle gagnerait parfois à baisser les armes, mais qui suis-je pour dire cela ? Encore dernièrement, elle m’a fait une confidence qui m’a abasourdie. Bien sûr, je ne révèlerai pas son secret, mais qu’il suffise de mentionner qu’il s’agit de quelque chose de costaud, qui pourrait avoir une incidence importante, voire déterminante, sur son parcours de vie. Les personnes au courant de la chose se comptent sur les doigts d’une main, même si ce nouveau retournement se préparait à l’insu de tous depuis plusieurs années déjà.

Chère Thư. Elle s’est taillé une place dans mon cœur à tout jamais.

À bientôt !

 

 

 

12 commentaires sur “Thư, mon amie mille-feuille

      1. C’est vrai que Thú est assez « marginal » pour une Vietnamienne, elle m’a beaucoup impressionnée losque je l’ai connu.
        Dis moi connais-tu, disons « sa concurrente » Hien qui a la compagnie I Love Hué?

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  1. Christiane,
    Tes amis sont tellement intéressants et inspirants! Une romancière ne pourrait imaginer mieux pour ses personnages.
    Peut-être auras-tu éventuellement de la belle visite à Montréal?

    Donne-nous un peu de tes nouvelles. Comment va ta main? Et ton retour, est-il prévu pour cet été?

    xxx

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    1. Bonjour Linda, c’est vrai que j’ai de beaux amis, au Vietnam comme à Montréal d’ailleurs! Je rentre à la mi-septembre. Ma main s’améliore peu à peu, on me dit que ce sera long avant que je retrouve toute ma flexibilité. Physio intensive 5 fois par semaine… À très bientôt chère Linda!

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  2. J’ai pris un plaisir tout particulier à lire ce portrait puisque j’ai eu la chance de connaître Thu’ grâce à toi et de vivre quelques heures en sa compagnie lors d’un tour sur mesure. Une jeune femme magnifique que tu décris très bien.

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  3. Ça fait un bail comme on dit. Même si j’ai continué à déguster tes portraits et tes récits, toujours aussi savoureux et toujours attachants. Panne d’écriture que Kamouraska, où Line et moi séjournons depuis quelques semaines, a finalement réussi à faire céder. Kamou, ce pays doux, est en effet un formidable stimulant pour les émotions et pour les mots qui les disent. Donc pour te dire comment il est bon de te lire et de suivre tes aventures, tes rencontres et tes «tableaux» de ton pays d’accueil. Et à travers lesquels on en arrive , en fait, à découvrir et à connaître celle qui raconte. Merci pour ces beaux moments. M

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    1. C’est vrai que ça faisait un moment, mais cela fait plaisir de savoir que tu étais toujours là, en filigrane. Merci du clin d’oeil et de ce magnifique tableau de Kamouraska, que je ne connais pas en fait. Cela me donne le goût d’y faire une petite virée à mon retour. À bientôt!

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