Blessée à Hué

Jour férié et chômé au Vietnam, le 25 avril commémore la fondation du pays par les rois Hung, qui avaient pour mère la reine des montagnes et pour père le seigneur des dragons. Un très beau programme m’attendait sous le soleil de ce splendide petit mercredi. Après avoir passé un moment fort sympathique à prendre le café avec mon bon ami John, Australien haut en couleur et personnage bien connu du monde de l’entreprenariat et des arts à Hué, j’ai mis le cap, avec mon fidèle scooter Georges, vers un orphelinat très particulier sur lequel j’espère bien pouvoir vous revenir. J’allais y donner un cours d’espagnol à la directrice et à un professeur — on n’a peur de rien en terre vietnamienne! J’ai bien essayé d’opposer une certaine réserve professionnelle à cette demande, mais rien n’y a fait, alors je plongeais. Je voulais arriver plus tôt que l’heure prévue pour me préparer sur place avec le matériel didactique dont l’orphelinat dispose, afin de soulager le sentiment d’imposture qui me taraudait quand même un tantinet. Après avoir partagé le repas du midi avec mes élèves, je devais me rendre faire la cuisine pendant quelques heures avec mes copines nonnes et servir avec elles le repas du soir à toute la communauté, une nouvelle expérience que j’anticipais avec grand plaisir. Chemin faisant, mon ami Thuy apparaît à mes côtés sur son bolide, parallèle à nous (Georges et moi). Toute contente de le revoir, je lui fais sur-le-champ une offre qu’il accepte tout de go. Rebelote pour le café et la jasette matinale. Second départ vers l’orphelinat une petite demi-heure plus tard.

Je conduisais tranquillement et prudemment comme à l’habitude jusqu’à ce qu’immédiatement après un virage serré, je voie en un éclair une moto munie d’une grosse boîte à l’arrière foncer directement sur moi. Impossible de l’éviter, car je longeais un mur de pierre. Ses hurlements et ses yeux affolés m’ont donné la très nette impression que le conducteur avait complètement perdu le contrôle de son véhicule. Il a frappé la poignée gauche de mon guidon, mon corps a tourné avec le guidon vers la gauche et mon bras a percuté le mur que je longeais de très près à ma droite, si bien que le poignet et la main, coincés entre la moto et l’implacable muret, ont tout encaissé. J’ai su plus tard que la boîte derrière la moto contenait… du béton, et que le malheureux chauffeur a blessé une autre femme après moi avant de prendre la fuite. Je me trouvais alors à un endroit très touristique, la Pagode de la Dame céleste — d’ailleurs, dites-moi, que faisait-elle à ce moment-là, cette chère? Elle dormait au gaz ou quoi? – si bien qu’il y avait beaucoup de monde dont… un groupe de touristes québécois qui m’ont débarrassée de feu Georges (snif!!!) et on tenu à distance la foule de badauds bien curieux de voir cette foreigner amochée, affalée sur la chaussée et dont certains ont essayé, jusqu’à ce que je rugisse comme je ne m’en savais pas capable, de me lever par le bras gauche pour me mettre dans un taxi! Assise sur le goudron, j’étais confuse, mais je savais qu’il y avait dommage en la chaumière corporelle. J’ai eu le réflexe viscéral d’appeler John et Thuy, ce qui, entre vous et moi,  n’était pas la chose la plus utile ou intelligente à faire, puis quelqu’un a appelé l’ambulance. Je croyais avoir toute la main brisée et le bras cassé. J’étais en choc. Une dame vietnamienne, sûrement vendeuse de fruits ou de souvenirs comme il y en a des dizaines dans ces endroits, s’est faufilée parmi les curieux comme une  petite souris, pour venir tout doucement s’accroupir à mes côtés. Elle m’a éventée de son chapeau conique, a mis sa main sur ma poitrine, m’a caressé le visage et murmuré des mots de réconfort jusqu’à ce que l’ambulance arrive, 20 minutes plus tard. À chaque fois que j’évoque cette scène, les larmes me montent aux yeux tant la présence de cette femme, sa douceur et sa sollicitude m’ont touchée jusqu’au fond des entrailles. Dès que je le pourrai, j’essaierai de la retrouver. Je voudrais simplement la prendre dans mes bras, sans mot dire.

Les radiographies ont révélé deux fractures complexes au poignet nécessitant une chirurgie avec plaque, vis et tout le tralala, de même qu’une fracture ouverte au petit doigt. Une vilaine plaie assez profonde traversait la paume de ma main, puis quelques contusions et petites coupures de circonstance couronnaient le tout : du joli travail, vraiment! Et ma sœur jumelle, Suzanne, qui arrivait le lendemain du Québec pour une belle virée de 10 jours avec sa frangine…

À commencer par le groupe de touristes québécois et la dame qui s’est tenue à mes côtés au moment de l’accident jusqu’à maintenant, je n’ai cessé d’être entourée d’aide, de présence et de générosité. John et Thuy faisaient les 100 pas à l’urgence de l’hôpital international à mon arrivée. Ils se sont occupés des formalités, John a fait un premier dépôt pour moi, car j’étais incapable de me souvenir de mon code bancaire — sachez qu’au Vietnam, on paye avant de se faire soigner. Si on n’a pas d’argent, on met la famille à contribution et les interventions médicales sont conditionnelles à un premier dépôt, même si on souffre beaucoup semble-t-il. Un Vietnamien rencontré ces derniers jours, qui a eu la jambe brisée par une voiture dont le chauffeur a fui les lieux sans demander son reste, m’a raconté avoir dû vendre sa maison et ses deux motos pour se faire soigner! Ma cliente, madame Nga – la dame dont la photo a réjoui plusieurs lecteurs avec son habit de ninja turquoise et ses talons aiguilles (voir l’article Vignettes huesques) et une collègue, Hiên, ont accouru à l’hôpital et y sont restées jusqu’à mon réveil après la chirurgie – elles ont d’ailleurs eu eu du mal à s’en remettre, les pauvres — je vous raconterai. Mes amis ont mis sur pied un groupe de soutien, relayant mes collègues pour venir tour à tour me visiter, m’apporter des douceurs, qui des fruits, qui une brosse à dents et du dentifrice (ça, c’est John : génial!), qui un livre, un magazine, une crème pour accélérer la cicatrisation, des repas… Même ma professeur de vietnamien et ma femme de ménage se sont présentées à mon chevet. Et les appels de ma famille et de mes amis du Québec… Tant d’attentions, tant de gentillesse! Je n’ai pas fini de digérer toutes ces marques d’amour : elles aussi laisseront des cicatrices, mais d’un autre ordre.

 Lâcher – prise

En attente d’une chirurgie d’urgence, je reçois un courriel : « Je suis à Séoul, j’arrive demain… J’ai tellement hâte! » Woooouuupssss !! Laconique, je réponds « Petit changement de programme : je me suis cassé le poignet. » Nous avions un itinéraire tellement réjouissant! Mon esprit perturbé essaie fébrilement de grappiller, de sauver les miettes : bien sûr, nous devrons annuler notre randonnée dans les grottes de Phong Na, mais peut-être pas la visite au parc de Bach Ma dans une semaine… Mais un seul regard aux angles saugrenus qu’empruntent mon poignet et mon petit doigt, une seconde d’attention à l’état général de choc et à la douleur que je ressens, et l’évidence se manifeste : il n’y aura ni grottes, ni cascades, ni randonnées spectaculaires. La grande vie, qui n’a de cesse de me surprendre par la… créativité des événements qu’elle sème sur nos parcours, en a décidé autrement. C’est à ce moment que s’est produit le premier d’une série de lâcher-prises, accompagné d’une réelle détente intérieure (entendons-nous bien : on parle ici d’une détente intérieure qui, quoique bien réelle, était temporaire. Les montagnes russes émotives marquent généralement beaucoup plus mon paysage intime que le détachement des sages et cette fameuse « joie qui demeure »). Il n’en reste pas moins que j’ai clairement senti un mouvement d’ouverture, comme si je m’inclinais devant plus grand que moi et me confiais à des forces qui me dépassent. Un grand soulagement a doucement déferlé en moi. Quoique véritablement désolée pour Suzanne et chagrinée de voir notre beau projet de voyage s’envoler en fumée, je me sentais bénie des dieux que ma sœur jumelle, la personne avec qui j’ai partagé le plus d’intimité au monde — pratiquement 24 heures par jour du sein de notre mère jusqu’à nos 18 ans en plus de toutes les années de compagnonnage qui ont suivi — arrive à mes côtés. Une expression lue il y a de nombreuses années me remue à chaque fois que je me la remémore : « Le hasard de l’homme est la précision de Dieu ». La Dame céleste de la pagode fatidique a donc depuis lors sérieusement repris du galon!

Suzanne

Je me permettrai ici un aparté sur la gémellité, face à laquelle je vis une sorte de crise existentielle depuis mon arrivée au Vietnam. Tout me paraissait clair jusqu’à ce que le Vietnam vienne embrouiller mes certitudes de bessonne. Je suis née 20 minutes avant Suzanne. L’Occident en entier s’entend pour dire que je suis la plus vieille des deux. Logique, non? En plus, j’avais quelques grammes de plus que bébé-Suzanne, ce qui confirmait mon statut d’aînée de la cellule gémellaire et de la « un peu plus grande sœur » des deux. Comme bien des jumeaux, je crois, nous fonctionnions aussi à la manière d’un couple. Suzanne assumait plutôt le rôle de la fille, plus conciliante, plus coquette, plus gratifiante en général pour les adultes et je jouais un rôle plus masculin, négociant avec l’environnement et confrontant l’autorité parentale à la conquête de faveurs, de nouvelles permissions et d’attention — une denrée rare dans une famille de neuf enfants nés en dix ans. Quand nous portions des vêtements de couleurs différentes, j’héritais tout naturellement du bleu et Suzanne du rose. J’ai ainsi occupé une position de domination qui a subsisté bien des années et dont Suzanne a souffert, comme j’ai souffert de mon côté d’être moins populaire qu’elle. Plus je vieillis, plus je constate à quel point nos enfances et nos dynamiques familiales nous ont façonnés et marquent profondément nos inconscients et nos destins. Il y a un côté absolument magnifique à la gémellité. Suzanne et moi avons été des compagnes extraordinaires, d’une solidarité inébranlable qui subsiste à la vie, à la mort. Mais les défis identitaires sont importants lorsque pendant des années, on n’a pas vraiment eu de pronom personnel dans la famille, car il était trop ardu de nous distinguer. Sauf pour notre mère et notre sœur aînée, on nous appelait simplement « Jumelle ». La relation entre Suzanne et moi n’a donc pas toujours été un jardin de roses, loin de là. Il y a eu des confrontations épiques, nous nous sommes allègrement blessées l’une l’autre en réaction à nos attentes mutuelles forcément déçues. Je crois fondamentalement qu’il y a là un passage obligé et qu’il s’agit du prix d’authenticité à payer pour pouvoir accéder à sa propre identité à part entière et pour finalement arriver à avoir une véritable relation avec l’autre. Même s’ils fascinent les foules, je me sens toujours mal à l’aise devant des jumeaux-jumelles adultes que je qualifie de non séparés, vêtus et coiffés de la même façon et vivant dans ce que j’appelle la guimauve fusionnelle.

Quand je parle à mes amis vietnamiens de ma sœur jumelle, ils me demandent toujours, dans leur obsession de l’âge : « C’est ta grande ou ta petite sœur? », ce qui a  l’heur de m’interloquer. En fait — et on n’en démord pas — on considère ici que le bébé né le dernier est le plus vieux, car il a veillé à ce que le plus petit réussisse d’abord sa sortie avant de se pointer. Alors ça!! L’air de rien, ça change ma perception de moi-même!

Suzanne a dormi dans ma chambre d’hôpital pendant une semaine, puis m’a généreusement invitée dans un petit hôtel en bord de mer, pendant deux jours de douceur, de repos, de longues marches régénérantes. Elle a joué le rôle de ma mère, de mon garde du corps, de mon directeur général et de pourvoyeuse d’attention et de douceurs de toutes sortes. Nous avons ri parfois à gorge déployée, j’ai sangloté dans ses bras. Finalement, peu m’importe nos rangs respectifs dans la fratrie : Suzanne et moi avons renoué avec un niveau d’intimité et de proximité que je croyais à jamais perdu. Parmi les nombreux cadeaux que je rapporte du Vietnam, celui-ci figure certainement au palmarès des plus précieux.

De la qualité des lieux et des soins

Malgré  mes craintes et mes préjugés, j’ai été très bien soignée avec professionnalisme, égards et compétence, tant par les ambulanciers, par l’équipe d’orthopédie, par les infirmières, les préposées que le physiothérapeute. Mentionnons tout de même qu’en tant que foreigner, on m’a tout de suite emmenée à l’hôpital international de Hué, de loin le meilleur dans la région, et que la plupart des spécialistes qui y travaillent ont étudié à l’étranger. J’étais logée dans une immense chambre, ou plutôt une suite, avec télé, frigo, lit d’invité et coin salon. Voyez plutôt :

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Semble-t-il qu’on essaie autant que possible d’attribuer des chambres individuelles aux étrangers, car il n’est pas rare qu’un malade vietnamien ait jusqu’à 50 visiteurs à la fois, certains n’hésitant pas à s’asseoir sur votre lit!

Ah! Il faut savoir aussi qu’on  ne sert pas de repas dans les hôpitaux vietnamiens. La famille les apporte ou le patient  se déplace à la cantine de l’établissement. Un ami m’a ainsi raconté qu’à l’hôpital central de Hué, les familles apportent régulièrement tout ce qu’il faut pour cuisiner dans le couloir.

Matière à rigoler

Trois trucs nous ont bien fait rigoler, Suzanne et moi.

D’abord, malgré cette immense chambre dans un hôpital dernier cri, la sonnette d’urgence m’était complètement inaccessible! Le bouton se trouvait sur le mur derrière le lit, non seulement du côté de mon bras blessé, mais plus bas que la tête de lit, si bien que même Suzanne n’arrivait pas à l’atteindre. Deuxièmement, le lendemain de la chirurgie, une infirmière est venue me dire que je devrais verrouiller ma porte de chambre pendant la nuit pour éviter les vols. Or, je ne tenais pas encore seule sur mes deux jambes et j’étais dans l’impossibilité de signaler une urgence de mon lit… qu’aurais-je fait sans ma sœur?

Enfin, Suzanne a eu quelques fois à se rendre au poste de garde pour demander certaines choses pendant la nuit ou à l’heure de la sacro-sainte sieste… Or, tout le personnel dormait à poings fermés! Elle devait les réveiller. Ils obtempéraient sans mot dire, les yeux plissés de sommeil et entre deux bâillements, avant de replonger dans les bras de Morphée!

De la pudeur

Inutile de dire que la journée suivant ma chirurgie, je n’avais pas encore recouvré toutes mes facultés. Il y avait beaucoup de circulation dans la chambre, de formalités à traiter avec l’assureur canadien, de personnel médical qui passait. Madame Nga a eu la bonne idée de demander à l’infirmière de collège où je travaille de venir me laver. En effet, même si on nettoie les planchers deux fois par jour dans les chambres et les couloirs des hôpitaux, on ne lave pas les patients au Vietnam! Qui se charge de cette tâche? Bien sûr, vous l’aurez deviné :  les familles! Suzanne n’étant pas encore arrivée — non pas que je souhaitais que ma sœurfasse ma toilette, quelle horreur! – Madame Nga avait pris cette heureuse initiative. Vous aurez peut-être aussi remarqué qu’il n’y avait pas de petit rideau vert pâle autour du lit, comme chez nous…

L’infirmière arrive donc. Elle prépare tout ce qu’il faut, puis commence à me dévêtir. Je m’attendais à ce que Madame Nga, accompagnée à ce moment-là de ma collègue Hiên, sorte pudiquement de la chambre pendant que l’infirmière s’exécuterait. Que non! Au contraire, elles se mettent à participer à l’exercice tout en devisant comme si de rien n’était. Et voilà l’infirmière, aidée de ma cliente et de ma collègue, qui me savonnent, me rincent et me sèchent… intégralement, parties intimes –  je dirais même très intimes — y compris!! Et je n’ai pas réagi! Rien! Je ne sais pas ce que mon expression faciale révélait à ce moment, mais j’étais en totale dissonance cognitive, incapable de la moindre parole, me laissant docilement faire tout en me disant : « Mais qu’est-ce qui est en train d’arriver??? » Et tout avait l’air si naturel pour elles!

Le lendemain, je leur ai expliqué à toutes deux que ce qui s’était passé était très surprenant et même contre-culturel pour moi, ce à quoi elles ont rétorqué : « Mais c’est  tout naturel, nous sommes des sœurs! » N’empêche que quand je vais me retrouver en rencontre d’affaire avec Nga, je vais devoir faire un effort pour rayer ce souvenir de mes pensées!

Un frisson vient de me traverser l’échine en écrivant ces lignes : la porte de ma chambre n’était même pas verrouillée!

De la douleur 

Oui, j’ai été bien soignée. Dans toute cette saga, le plus difficile a été de composer avec la douleur physique  au cours des premières 48 heures. À ce chapitre, le Vietnam se situe là où était le Québec il y a 30 ans. On se méfie énormément de la morphine et on n’administre des opiacés qu’en situation extrême. Spontanément, mes amis et collègues vietnamiens affirment que la morphine n’est pas bonne pour la santé. Je comprenais qu’on ne pouvait me donner de médicaments en attendant la chirurgie, qui a eu lieu à 19 h, c’est-à-dire plus de huit heures après l’accident. Mais le réveil postopératoire a été violent. On ne m’avait administré aucun médicament antidouleur. Nga et Hiên étaient à mes côtés, mais je ne m’en suis pas rendu compte. Je ne contrôlais pas mes hurlements. Ma stratégie a consisté à crier jusqu’à ce qu’on m’endorme à nouveau ou qu’on fasse disparaître cette douleur insoutenable. Cela a été efficace, mais a valu à Nga un épisode d’insomnie.

Le lendemain, j’ai demandé à plusieurs reprises si on m’administrait des  antidouleurs. On me répondait par l’affirmative, mais vérification faite sur internet, j’ai réalisé que ce qu’on me donnait soulageait les douleurs « légères à modérées ». J’ai intensifié la demande jusqu’à ce qu’on finisse par m’installer une « pompe à morphine ». Ma vie a changé en l’espace de 30 minutes.

Quelle expérience que de sentir que le corps souffrir, de tenter de ne pas se laisser totalement envahir par la douleur, de laisser la douleur être ce qu’elle est. J’ai encore beaucoup de croûtes à manger à ce chapitre, d’autant plus que ma main gauche me fait encore souffrir. Et ce n’est tout de même qu’une main… et il y a tant et tant de gens pour qui la douleur physique est le lot quotidien…

C’est donc dire que des milliers de malades, enfants et vieillards y compris, endurent ici de cruelles souffrances inutiles au nom de croyances du passé. Autres lieux, autres mœurs : je lisais hier un article sur le sujet disant qu’au Canada, nous étions en train de verser dans l’excès contraire, créant fréquemment de destructrices dépendances aux opiacés…

De la confrontation avec le conducteur de la moto et de la police

Le lendemain de ma chirurgie, au cours de la matinée, je vois entrer dans ma chambre un jeune couple et un homme dans la jeune cinquantaine. Incrédule, je reconnais chez le jeune homme, qui porte la même chemise que la veille… celui qui m’a frappée avec sa moto! Son père me demande de pardonner à la famille. Sur le coup, je suis touchée jusqu’à ce que le jeune, me tendant un sac de fruits, me demande — c’est Nga qui traduisait pour moi — d’alléger la version que je donnerai à la police, pour le protéger. Tout cela dépasse mon entendement et je me sens tout à fait incapable de faire face à cette situation. Je leur demande de partir. J’apprendrai plus tard que des passants outrés de ce dont ils avaient été témoins ont relevé le numéro de plaque de la moto et l’ont transmis à la police, et que la famille du jeune homme a pratiquement remué ciel et terre pour me retrouver. Je sens Nga quelque peu perturbée par mon attitude. Elle m’explique que le jeune homme a probablement très peur d’aller en prison et qu’il souhaite négocier avec moi. Mais… que puis-je dire d’autre que ce qui est arrivé? Que je roulais dans la mauvaise voie? Qu’il m’a soudain pris l’idée de me frapper moi-même le poignet sur la chaussée? À aucun prix je ne veux mentir ni donner à la police une autre version que celle que j’ai déjà donnée à la compagnie qui m’assure au Vietnam. Et ce n’est pas tout : le lendemain, ils arrivent à six, avec les grands-parents et ce qui ressemble à un repas au complet! Encore là, j’essaie de leur dire que je ne souhaite pas leur présence maintenant. Suzanne prend charge de la situation et demande fermement à mes amis vietnamiens d’expliquer à la famille que ce comportement est inapproprié dans notre culture. Tout cela me trouble, me peine. Je n’ai pas intérêt à envoyer ce jeune en prison ni à gâcher sa vie, mais je n’ai pas l’énergie requise pour cette conversation. Le jeune homme et son épouse sont revenus une troisième fois, alors que j’étais seule dans ma chambre. Encore une fois, je n’ai pas pu leur parler et leur ai demandé poliment de partir.

J’ai appris par ailleurs que ce genre de comportement est assez fréquent. En fait, dès ma sortie d’hôpital, j’ai été convoquée au commissariat de police en même temps que l’autre femme qui avait été blessée et que ce jeune homme. Mon amie Thu m’a servi d’interprète pour une rencontre qui a duré… quatre heures! L’objectif consistait à établir la responsabilité de l’accident et à décider de la punition, sur place. Pas d’avocat, pas d’enquête, rien! Trois heures interminables à obtenir la version de chacun et à remplir d’innombrables formulaires ont établi que le jeune homme était responsable à 100 % de l’accident. Le policier, qui, contre toute attente pour moi, était fort sympathique, m’a expliqué que le jeune homme est un pauvre ouvrier — il livrait des blocs de béton au moment de l’accident –  et que son épouse attend leur premier enfant. J’ai décidé de ne pas négocier. La compagnie d’assurance avait déjà payé tous les frais médicaux. J’ai dit au jeune homme que j’accepterais la somme qu’il m’offrirait. J’avais compris qu’il fallait que j’accepte quelque chose pour lui permettre de regagner une certaine dignité et qu’il soit officiellement puni. Il m’a présenté des excuses formelles, que j’ai acceptées, puis il m’a donné 150 $. Je lui ai demandé de conduire prudemment et ai remis à son épouse un petit montant d’argent pour qu’elle achète un cadeau pour le bébé. Affaire classée. Il me restera à récupérer Georges, à le faire réparer et à le vendre, mais… c’est une autre histoire!

De la tendresse de la vulnérabilité

C’est dans un ouvrage intitulé Quand tout s’effondre — Conseils d’une amie pour des temps difficiles, de Pema Chodron, que j’ai pour la première fois été exposée à ce concept.  Nonne bouddhiste, enseignante et auteure prolifique,  Pema Chodron invite le lecteur en situation difficile ou de détresse à connecter à l’océan de tendresse qu’ouvre la vulnérabilité plutôt que de se durcir intérieurement, en se reliant à l’aspect profondément humain de cette vulnérabilité que partagent des millions d’êtres. Je pressentais que ce nouveau lien que je n’aurais jamais fait entre vulnérabilité et tendresse ouvrait tout un monde de possibilités qui m’intéressait mille fois plus que la position de victime ou la colère.

Au cours de ces deux dernières semaines, j’ai senti cette tendresse. Plus encore, cette expérience a un impact profond sur rien de moins que ma perception du monde. Les circonstances de mon existence d’enfant non désirée par des parents non pas mal intentionnés, mais fatigués et stressés, victimes d’un contexte social et religieux arriéré, ont fixé en moi l’idée que le monde est fondamentalement hostile. Le travail d’érosion de cette position de fond avait commencé depuis quelques années et s’est intensifié depuis mon arrivée au Vietnam, mais quelque chose s’est cristallisé avec cet accident et ce qui l’a entouré. J’ai tellement, tellement reçu d’amour, de marques d’amitié et de solidarité, je me suis sentie tellement entourée, portée par mes amis et collègues d’ici et du Québec et par ma famille! Jamais je ne pourrai oublier cela : je me sens marquée, changée à jamais. Je ne prétends pas que tout est rose et que j’accepte avec sérénité toutes les conséquences de cet accident : il réduit sensiblement mes possibilités d’activités et de mobilité pour les prochains mois et j’ai toute une rééducation de la main à faire avec la crainte de me retrouver avec certaines limitations permanentes. Je n’ai évidemment pas encore vraiment digéré tout cela et la douleur me donne encore du fil à retordre. Mais… Je me sens aimée, pleine de gratitude.

À peine une semaine après l’accident, je prenais une longue marche sur la magnifique plage de Lang Co, au sud de Hué, grisée par la majesté du lieu, la douceur du vent et par la joie de sentir mon corps bouger à nouveau après cet épisode d’immobilisation. Je revoyais la semaine avec ses hauts et ses bas, la peur, la douleur et la beauté, tous ces visages, toutes ces voix et ces mots de réconfort. Je me suis tournée face à la mer et a monté en moi cette intention, nette et forte : quoique l’existence me réserve, je veux le goûter, le prendre, en découvrir les trésors cachés et le vivre le plus ouvertement possible.

Souvenirs du Vietnam

Le Vietnam fera désormais partie de moi. Je n’en demandais pas tant, mais il s’est invité dans ma chair et risque peut-être même de me causer des problèmes aux contrôles de sécurité des aéroports.

Voici donc cet ajout à mon identité corporelle…

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Je reprendrai le travail dès la semaine prochaine et entamerai la phase « publique » de mon mandat, dans le sens que je serai amenée à me déplacer dans trois régions du pays pour y former des intervenants de différentes institutions. Et, ô joie, j’aurai la visite de ma fille à la mi-juin pour, je l’espère, une virée plus conventionnelle qu’avec Suzanne.

À bientôt!

Christiane

Le 15 mai 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 commentaires sur “Blessée à Hué

  1. Comme tu es touchante et GRANDE! Tu me rappelle que ce n’est jamais la destination mais les chemins que nous empruntons. Je me permets de te dire que je t’aime.

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  2. OMB! (Ô My Boudha)! Je suis contente de voir que tu vas tout de même un peu mieux! Quelle affaire! Je t’envoies de l’énergie pour ta guérison…..et je compatis avec toi pour la douleur!

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  3. Merci Christiane de m’avoir partagé cette belle aventure vietnamienne à l’intérieur de toi-même ainsi que ta plume si belle!
    Une voisine de la rue d’Aubigny

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      1. Vous étiez venues toutes les deux célébrer mes 6 ans..! (Photos à l’appui qu’il me fait retrouver toutefois)
        J’aimerais bien pouvoir te relire je n’ai pas
        tous les chapitres et j’ai quelque difficulté à avoir accès…
        Au plaisir de te relire

        Danielle

        Aimé par 1 personne

  4. Que de péripéties ce voyage ! Aventures et mésaventures que tu sais vivre pour grandir ! Superbe et attendrissant !
    Merci de nous partager tes expériences et les états d’âme qu’elles suscitent. Le jour où j’ai reçu ce texte, je m’étais blessée au pied, une vilaine entorse plutôt douloureuse. J’attends les résultats de la radio pour savoir s’il y a fracture. Bien que je tentais de relativiser et d’accepter cet inconvénient, maugréer sachant ce que tu subis serait presque gênant !

    Je te souhaite pleine guérison … physique ou autre ! Je t’embrasse fort, Céline

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  5. Ma chère amie,
    Tout au long de ton blog, je suivais ta mésaventure comme tu l’as vécue de l’intérieur et de l’extérieur car tu rends très bien les deux dimensions de ton expérience Je pense que le VIetnam est inscrit en toi pour toujours de bien des façons. J’admire le fait que tu vois la doublure d’argent de ce nuage noir dans ta vie. ( Je ne sais pas si l’expression  » to see the silver lining… » se traduit en français mais voici mon essai! Bonne guérison et comme le disait ma grand mère  » Bon courage et gai visage!  » . Toute mon affection.

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  6. Chère Christiane,

    Cet accident aura sur toi toutes sortes d’incidences, certaines positives d’autres moins. Que les belles découvertes que tu as faites t’aident à accepter les difficultés à venir.

    Bonne continuation et merci pour ce témoignage sans pudeur !!!!

    Denyse

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  7. Chère Christiane,

    Après cette douloureuse aventure, comme il est rassurant et inspirant de lire ton intention « Quoique l’existence me réserve, je veux le goûter, le prendre, en découvrir les trésors cachés… » Merci…

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  8. Chère Christiane,

    J’ai sauté quelques épisodes de ton parcours extrême oriental et là, je viens de raccrocher avec cette dernière pièce, maîtresse. Non seulement es-tu une conteuse hors pair, dans une langue riche et précise, mais tu possèdes l’art de transmettre les fruits de ton expérience et de ta pratique. À preuve, ce passage qui m’a beaucoup touché:

    « Les circonstances de mon existence d’enfant non désirée par des parents non pas mal intentionnés, mais fatigués et stressés, victimes d’un contexte social et religieux arriéré, ont fixé en moi l’idée que le monde est fondamentalement hostile. Le travail d’érosion de cette position de fond avait commencé depuis quelques années et s’est intensifié depuis mon arrivée au Vietnam, mais quelque chose s’est cristallisé avec cet accident et ce qui l’a entouré. »

    Je ne saurais mieux exprimer comment l’ouverture aux marques d’amour que nous attirons dans notre vie est à même de transformer la perception douloureuse de l’existence, héritée de l’enfance, en confiance et en gratitude.

    Be happy!

    Pierre

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