Le Bouddha et la soie

Les temples d’Angkor

La cité d’Angkor à Siem Reap, au Cambodge. Site mythique de l’architecture sacrée, s’il en est. Mes comparses et moi y avons passé des moments qui resteront à jamais gravés au fond de nos cœurs, tant nous y avons vu et goûté de beauté. Alliant ambition grandiloquente et ardente dévotion, les dieux-rois de l’empire khmer ont érigé des centaines de temples de plus en plus imposants entre les années 800 et 1300 de notre ère, chacun tentant de surpasser son prédécesseur – comme quoi le jeu du « Mon père est plus fort que le tien » et « Ma maison est plus grande que la tienne » a de profondes racines… Voici ce que nous dit le Lonely Planet, fidèle compagnon du voyageur enthousiaste :

Angkor est l’un des sites les plus saisissants de la planète. Alliant les proportions grandioses de la Grande Muraille de Chine, le raffinement du Taj Mahal et la symétrie des pyramides, il mériterait le titre de huitième merveille du monde.

Rien de moins, les amis! On dit du temple d’Angkor Vat, le plus grand édifice religieux du monde, qu’il est une réplique miniature de… l’univers! – J’avoue en toute humilité que mon génie limité en la matière n’a pas vraiment réussi à capter la chose, malgré la confiance indéfectible que j’accorde aux auteurs de notre vénérable guide de voyage. Pendant deux jours, nous avons visité cinq temples lentement, presque langoureusement,  en dégustant ces structures, ces statues et ces bas reliefs envoûtants et en nous imprégnant de l’atmosphère sacrée des lieux, malgré une marée de touristes pas toujours d’humeur contemplative. Toutes trois avons été particulièrement touchées par 2 de ces merveilles :

Bayon :

Des larmes me sont montées aux yeux lorsque j’ai pénétré dans l’enceinte du temple aux 216 visages d’Avalokiteshvara, qui représente la force agissante du Bouddha. Une telle force paisible se dégage de ces sculptures gigantesques!  J’ai été prise par surprise — vlan! – en plein plexus. DSC02369.jpg

Voyez encore :

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Et que dire des 11 000 bas reliefs s’étendant sur une surface de 1,2 kilomètre :

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Un pont bien particulier :

En route vers le temple suivant, nous avons emprunté un pont bordé de divinités éthérées tenant entre leurs mains un immense serpent :

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Ta Prohm :

Dans un tout autre registre, ce temple baigne dans une atmosphère mystérieuse, surréelle, celle de la nature qui reprend ses droits sur le genre humain. L’effet est saisissant :

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À la fin de notre deuxième journée de visite, nous nous sentions comblées, repues, en besoin intense de digestion et d’intégration, si bien que nous avons renoncé à la troisième journée de visite à laquelle nous avions pourtant droit. Il nous semblait qu’un trop-plein d’accumulation d’images menaçait d’édulcorer celles déjà emmagasinées.

Les artisans d’Angkor et la soie

La guerre civile du Cambodge a sévèrement mis à mal l’ensemble des métiers de l’artisanat. Ils avaient pratiquement disparu. Les Artisans d’Angkor, projet social lancé en 1992 par le gouvernement cambodgien, a vigoureusement redynamisé ce secteur de l’économie et de la vie culturelle, tout en fournissant des emplois stables et bien rémunérés à de jeunes Cambodgiens issus des milieux ruraux et en permettant la renaissance de l’artisanat khmer traditionnel – sculpture sur bois ou sur pierre, métiers de la soie,  laquage et dinanderie (fabrication d’objets de cuivre et de laiton).  En banlieue de Siem Reap, nous avons visité avec fascination et respect une ferme dédiée à la fabrication et au tissage de la soie. Voici ce que nous y avons appris :

Le ver à soie :

Son existence prolifique se déroule sur un cycle d’environ 47 jours.

  • La chenille, qui ne niche que dans des feuilles de mûriers — allez comprendre ce caprice de la nature — met de 10 à 12 jours à produire un papillon.
  • Sitôt né, celui-ci s’adonne tout de go à des ébats amoureux pendant… 12 heures après quoi le mâle, épuisé, s’éteint!
  • Voici quelques spécimens qui, à mon sens, ne payent pas vraiment de mine :

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  • 12 heures plus tard, la femelle pond, puis rend l’âme à son tour. Voici quelques exemplaires de ladite progéniture :

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  • Pendant de 23 à 24 jours suivant son éclosion, le bébé ver à soie va grandir et profiter, toujours en se nourrissant de nos feuilles de mûriers. Je vous présente un groupe de vers à soie ados :

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  • Le ver se met ensuite à tisser son cocon. C’est en fait sa bave qui constitue le fil dans lequel il s’enroule. À terme, ce fil continu, à la fois d’une finesse et d’une robustesse remarquables, mesure… 400 mètres!!! Les cocons, d’un beau jaune chatoyant, ont l’air de ceci :

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  • On recueille 80 % des cocons avant que les papillons ne se forment, car lorsque ceux-ci s’extirpent du cocon, ils en brisent le précieux fil. 20 % des cocons sont donc conservés à des fins de reproduction. Le reste finit… à la casserole!

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  • Le dévidage commence alors. Il s’agit de trouver les fils d’origine, puis de les enrouler autour de bobines. J’ai appris avec grand intérêt que la soie brute est formée à partir de la partie la plus extérieure du fil du cocon. Légèrement plus épaisse, elle comprend aussi les aspérités qui font son charme.

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  • La dame affectée au dévidage « pêche » les fils des cocons et ceux-ci s’enroulent autour d’une grande bobine. Un seul fil serait trop fragile : ce sont de 3 à 6 fils qui sont dévidés en même temps et qui se soudent dans le processus.
  • Lorsqu’ils deviennent plus fins, on coupe les fils et les cocons passent à la station suivante, ou ils serviront à fabriquer la soie fine.

Comme l’étape de décoloration recèle encore plusieurs mystères pour la néophyte de la soie que je suis, vous me pardonnerez de la passer sous silence.

  • Une étape invraisemblable s’ensuit : une fois blanchie, la soie est montée fil par fil sur une trame pour être teinte. Je dis bien : fil par fil. On utilise de microscopiques crochets pour passer les fils, un à un, à travers d’impossiblement minuscules trames. Voyez par vous-même :

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  • La soie est alors teinte selon le procédé du batik. L’ouvrière affectée à cette tâche utilise de très minces lanières de plastique très souple pour faire des nœuds d’après de motifs savants, avant de passer à des couches successibles de teinture.

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  • La trame est ensuite teinte et les fils enroulés un à un sur des fuseaux qu’il faut savoir… ne pas mélanger!!!
  • Le tissage commence alors. Cette dame doit « passer » chacun des fuseaux dans le bon ordre, tout en activant les pédales du métier à tisser pour faire monter et descendre les « porte-trame ». À tout moment, la tisserande doit savoir où elle en est : elle doit parfois gérer une soixantaine de bobines. Le tout exige une concentration… indéfectible!

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Une fois cette visite complétée, on ne regarde plus jamais une écharpe de soie tissée main de la même façon. Imaginez la complexité de réalisation du motif ci-dessous :

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En fouinant dans la boutique attenante à l’atelier, je n’ai pas eu envie de sourciller le moins du monde quand j’ai vu un magnifique châle finement tissé à 150 USD…

Un rite funéraire inusité

Reculons de quelques jours. Sur le bac en route vers Cat Ba et la baie de Lan Ha, nous avons côtoyé un convoi funéraire qui transportait une urne de faïence rectangulaire… sur un scooter faisant office de corbillard! On reconnaît un convoi funéraire par le bandeau blanc que portent, sur le front et noué à l’arrière, les proches de la personne décédée. Qu’on se le dise — le port du bandeau blanc, par ce qu’il évoque, est à proscrire complètement et définitivement pour toute personne séjournant au Vietnam. Comme je m’étonnais de la forme de l’urne  et de sa dimension considérable (environ 75 cm par 50 cm et 40 cm de hauteur), notre guide Long m’a gracieusement expliqué sa compréhension de ce dont nous étions témoins.

Dans la partie plus nordique du Vietnam — ce qui n’est pas le cas à Hué — on procède non pas à un enterrement à la suite du décès d’une personne, mais à deux et ce, à quelques années d’intervalle. Normalement, le deuxième enterrement a lieu 3 ans après le premier, mais si la personne a eu un cancer ou a pris de nombreux médicaments pendant sa vie, il faut attendre davantage, jusqu’à cinq ans dans le pire des cas. On estime que l’enveloppe charnelle a habituellement besoin de 3 ans pour se décomposer, mais que ce processus prend davantage de temps lorsque le corps n’était pas sain au moment du décès.

Le principe de base de cette pratique prend sa source dans la croyance que les os du défunt — tous les os du défunt, sans aucune exception — doivent être conservés indéfiniment pour assurer son repos et son bonheur dans l’au-delà. Lorsqu’une personne décède, on l’enterre dans un cercueil « normal ». Dans la majorité des cas, c’est donc après 3 ans qu’on procède à une pratique très singulière à nos yeux : après avoir consulté un shaman, un voyant ou un maître du culte qui indiquera à la famille quel est le moment approprié pour procéder à l’exercice — toujours entre minuit et cinq heures du matin —, la famille passe la nuit tout près de l’endroit où le corps a été inhumé pendant que des spécialistes procèdent à l’exhumation du corps, à la collecte du squelette et au transfert des os dans l’urne appropriée.  La prudence exige de surveiller de près l’opération, effectuée par des spécialistes en la matière embauchés pour la circonstance, car il existe un risque important que des malfrats dérobent un ou plusieurs os en cours d’opération,  pour ensuite exiger une rançon, sachant l’importance qu’accorde la famille à l’intégralité du squelette.  Le second enterrement a souvent lieu près du site de naissance du défunt, ce qui explique que notre convoi funéraire se soit ainsi déplacé.

Autres lieux, autres mœurs!!!

Un repos bien mérité

Comme en Inde, le tuk-tuk est un mode de déplacement privilégié au Cambodge, alors qu’on voit davantage de cyclopousses au Vietnam. Les chauffeurs et propriétaires de tuk-tuks passent parfois de longs moments à attendre de nouveaux clients : c’est pourquoi ils se reposent alors dans de sympathiques hamacs, à même leur véhicule. Ingénieux, non?

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À bientôt!

Le 9 mars 2018

 

 

 

18 commentaires sur “Le Bouddha et la soie

  1. Moi aussi j’ai tenté de te lire trop vite! Tu vois comme je suis impatiente de te lire! Cette fois-ci, j’ai un reproche à te faire 🙂 C ‘était trop court. Je n’ai pas eu le temps de terminer mon thé. Lorsque je m’apprête à te lire, j’ouvre ton texte, je me prépare un thé, je m’assied et me prépare à te déguster. C’est mon petit rituel. Te dire comme j’apprécie ton blogue. Je sais je me répète. Est-ce que la journée des droits de la femme à un visage au Vietnam, si petit soit-il?

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    1. Bonsoir Claire, fidèle lectrice!! Contente de t’accompagner le temps d’un thé… Ouf! Le 8 mars a eu un visage bien différent de ce que je vois habituellement, ce qui m’a demandé de respirer calmement et de faire preuve de beaucoup d’ouverture d’esprit. Je vous en reparle peut-être à tous…

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  2. Bonjour Christiane,
    Moi aussi c’est en prenant lentement un thé que je me délectais de tes nouveaux écrits. (Salutations à Claire.) Tu me donnes vraiment envie d’aller voir la 8e merveille du monde. Quelles belles photos! Merci! Et j’adore aussi te lire sur les us et coutumes – fascinant le rite funéraire!
    Linda xx

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  3. Tes émerveillements, ton coeur ouvert et ton regard toujours neuf (j’oserais dire ingénu, voire naïf) sur toutes ces beautés lointaines m’atteignent toujours autant. Via ta prose, la Réalité passe.

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  4. Merci encore Christiane pour les belles photos et commentaires très intéressants. Paul et moi te souhaitons un bel anniversaire à l’avance car nous sommes en route pour l’aéroport, nous partons pour la Thaïlande. Bonne continuation. Bisous.

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  5. J’ai lu dans les commentaires « bon anniversaire à l’avance ». Je ne sais pas c’est quand, mais je te le souhaite joyeux et bien entouré! Peut-être aurons-nous le privilège de le vivre avec tes photos et tes écrits… En espérant que les gâteaux d’anniversaire vietnamiens soient meilleurs que leurs gâteaux de mariage!

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  6. Imagine que je te chante ce qui suit : Un baiser sur ta joue, une fleur sur ton cœur, un sourire pour te dire: Joyeux anniversaire. Comme Linda, j’espère que nous verrons tes photos et je comprends que le gâteau était bien meilleur que ceux de mariage. Je suis très heureuse pour toi qu’il fut succulent et j’espère que ta journée fut à la hauteur de tes espérances. C.

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