Un mariage à Hué

Le 20 janvier 2018.

J’ai beaucoup d’affection pour ma collègue Ngan. Elle a un cœur d’or, une sensibilité à fleur de peau, un rire perlé, magnifique. J’ai assisté à son mariage le 31 décembre dernier, émue de faire partie de ses invités et toutes antennes au vent pour capter le plus possible de dimensions de ce moment très particulier.

Hué est reconnue comme une ville très traditionnelle et ce mariage a suivi le même scénario très précis que celui que suivent des centaines d’autres mariages. Mais commençons par le commencement.

La situation de la femme et la réalité familiale diffèrent ici profondément de ce que nous connaissons au Québec et aucune révolution, ni tranquille ni le moindrement agitée, n’a encore atteint  l’ordre établi et les traditions de la majorité de la population. Bien sûr, la vie dans les grands centres, loin de la famille, permet des choix de vie plus variés et personnels, mais encore là, deux de mes nouvelles amies ont vécu quelques années l’une à Saïgon et l’autre en Europe, mais toutes deux ont regagné le giron familial et acceptent de se plier à ses exigences, qui insupporteraient toutes les femmes que je connais hors Vietnam.

On se marie relativement jeune à Hué, habituellement au début de la vingtaine. Les femmes commencent à trembler à 25 ans… Car le sort de celle qui ne trouve pas mari reste à ce jour peu enviable. Si ses parents habitent la même ville qu’elle, il est inconcevable qu’une femme vive ailleurs que dans le foyer familial — je dis bien inconcevable. Je connais trois femmes d’affaires accomplies, dans la mi-trentaine. Toutes trois vivent chez leurs parents et doivent rentrer chez elles tous les soirs, sous peine de… faire perdre la face à leurs parents ! Parce que perdre la face, c’est de loin la pire chose qui puisse arriver à un Vietnamien ou à une Vietnamienne. Il ou elle remuera ciel et terre, reniera son père, mentira à ses enfants, vous trahira ou donnera son chien pour éviter cet anathème ! Ma copine-prof de vietnamien, Katya, l’amoureuse de notre ami William-de-Saint-Norbert-d’Arthabaska me l’a confirmé : si jamais elle passait la nuit chez son beau, cela créerait une immense commotion chez la famille et les voisins, dont elle n’a nulle envie de vivre les conséquences. Je m’étonne de voir à quel point ces femmes solides et affirmées par ailleurs se plient à ces diktats sans broncher ni réelle irritation apparente. Si elles partent en week-end à l’extérieur, la famille ferme les yeux… tant que les autres ne se rendent compte de rien, ça va. On me dit aussi qu’il existe des hôtels que visitent discrètement, sur une base horaire, les jeunes couples tant licites qu’illicites. Mais semble-t-il que la terreur d’être vu(e) refroidit moult ardeurs amoureuses.

Encore aujourd’hui, une jeune femme qui se marie va automatiquement vivre chez les parents de son mari, et ce, le jour même de son mariage. J’ai demandé à une collègue d’une cinquantaine d’années si cela correspondait à ce qu’elle a vécu. Elle m’a répondu avec un puissant et très poignant cri du cœur : « Oui ! Et j’ai souffert pendant 11 ans ! 11 ans d’enfer, jusqu’à ce que même mon mari n’en puisse plus ! » Elle occupait pourtant un poste de cadre, comme son mari, mais elle a de facto été considérée comme la cuisinière, la femme de ménage et la lavandière de toute la maisonnée par une belle-mère qui, ayant probablement elle-même vécu des niveaux de frustration insoupçonnés pour nous, n’était que trop heureuse de passer le témoin à une nouvelle venue plus jeune et plus vigoureuse.

À l’approche de son mariage, mon amie Ngan avait parfaitement conscience que son existence s’apprêtait à complètement basculer. Tout son entourage familial et social approuvait son choix : elle allait en effet convoler en justes noces avec son amour de jeunesse, beau jeune homme issu d’une famille fortunée, faisant au passage l’envie de nombre de ses copines, car sachez, chers amis, que je constate avec une certaine surprise que l’argent occupe une place d’honneur au palmarès des valeurs de vie au Vietnam. Bref, un scénario de rêve. Je vous rassure tout de go : Ngan est revenue la semaine dernière de sa lune de miel épanouie, heureuse de son choix amoureux, même si certaines questions demeurent quant à la forme que prendra sa relation avec sa belle-famille. Comme elle dit : « Pour le moment, ça se passe bien avec la belle-famille, on verra avec le temps ».

Bref, il y a quelques semaines, au cœur même de préparatifs intensifs — 680 invités au repas de mariage — vous avez bien lu : 680 !!! –, Ngan exprime certains doutes à sa famille et à sa belle famille : elle n’a eu qu’un amoureux dans sa vie, le déménagement chez sa belle-famille lui faire peur… bref, rien que de très normal devant l’ampleur des changements et de l’adaptation qui l’attendent.  Résultat ? … Cataclysme !!! Horreur !!! Calamité !!! Catastrophe !!! Quoi ? Si jamais le mariage était contremandé, ses parents perdraient la face, plus aucun homme de Hué ne la voudrait comme épouse, elle serait à risque de perdre son emploi, non, mais ?… Je me permets de vous dire une chose qui m’a profondément choquée comme Occidentale : constatant l’hésitation de Ngan, sa mère l’a tout de suite envoyée… chez le médecin ! Bravo pour l’empathie ! Ngan et moi avons beaucoup parlé de tout cela et au final, elle s’est mariée plutôt confiante et à l’aise devant son choix, mais… imaginez la pression sociale qu’elle aurait eue à affronter si elle avait décidé d’annuler ce mariage. Cela donne froid dans le dos.

Donc. Je vous raconte comment se déroule le processus. D’abord, les photos. Pendant le repas du mariage, elles seront projetées en boucle sur écrans géants, puis partagées à profusion sur Facebook, Instagram, etc. Quelques semaines avant le mariage (en octobre dans ce cas-ci), les futurs époux se rendent chez un photographe où ils ont accès à un grand nombre de tenues de location. Ils font typiquement 3 types de photos — davantage s’ils ont plus d’argent —, toutes plus romantiques les unes que les autres : dans différentes robes de mariées et de complets, dans la nature et sur la plage (presque toujours au lever ou au coucher du soleil à Da Nang). Voici quelques exemplaires de ces photos :

Il est vrai que Ngan est une beauté, non ?

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J’aurais juste aimé la fleur un peu plus naturelle…

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Miracle, il ne pleuvait pas !!!

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Puis la classique des classiques :

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Ces photos constituent le cœur du repas de mariage. On les commente, les compare, les envie, les louange… Étonnamment, les mêmes décors se retrouvent de mariage en mariage, pour le plus grand plaisir de l’auditoire pendant les festivités. On ne s’en lasse pas.

Le jour de la cérémonie, trois événements ont lieu : le mariage rituel d’abord chez les parents de la mariée, la même cérémonie célébrée chez les parents du marié (à laquelle je n’ai pu assister, car cela porte malchance d’avoir un invité divorcé qui accompagne la mariée de chez ses parents à sa future résidence), puis un repas au restaurant. J’avoue que j’ai trouvé le mariage rituel plus beau et touchant que le reste.

Voici le cortège du marié (en rouge à l’arrière) qui arrive avec l’officiant :

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Le début de la cérémonie :

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La remise des cadeaux a lieu après la cérémonie. On ne se casse pas la tête ici pour des idées cadeaux : on donne soit de l’argent, soit des bijoux en or. Les mariés espèrent que la valeur totale des cadeaux leur permettra de couvrir les frais du mariage et de disposer d’un pactole leur permettant d’avoir certaines économies. Voici belle-maman après qu’elle eût attaché un collier en or autour du coût de Ngan. À vrai dire, cette dame me fait un peu peur…

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Les mariés, dans leurs tenues traditionnelles brodées d’animaux mythiques — un phénix pour elle et un dragon pour lui — accompagnés de la mamie — impavide — en manteau de fourrure et grand collier de jade s’il-vous-plaît ! :

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Les garçons et les filles d’honneur, dont ma collègue Odile, 2e à gauche du marié — foreigner de service puisqu’elle ne connaissait Ngan que depuis 2 semaines — qui souffrait dans une tenue pas mal trop petite pour elle (au Vietnam, on se sent obèse dès qu’on pèse plus que 100 livres !) :

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Après la même cérémonie célébrée chez le marié, tous se sont rendus dans une immense salle pour le repas, qui a commencé à 11 h 30. À 13 h, tout le monde était parti ! On a importé ici 3 coutumes occidentales. D’abord, la robe de mariée blanche, portée uniquement au repas. Puis la montée des mariés dans l’allée avec musique de circonstance, vers une petite scène sur laquelle les deux pères s’adresseront brièvement à l’auditoire.

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Puis une scène surréaliste a eu lieu.  À l’avant de la salle, il y avait un grand gâteau de mariage à étages… en carton, mesdames et messieurs… en carton ! Et les mariés ont procédé, mitraillés de photos, à la scène de « coupage de gâteau ». Cela m’a soufflée ! Un peu comme le Père Noël et les rennes, ces tableaux n’ont aucun écho ici. On les importe parce qu’on les trouve « cute » et voilà, naissent ainsi une nouvelle tradition et une nouvelle industrie. Ironie de l’affaire, sachez que comme dessert au repas gargantuesque qui a suivi, on nous a servi… des raisins !

Je n’ai malheureusement aucune photo des mariés faisant semblant de s’apprêter à couper le gâteau, mais j’ai trouvé une image très ressenblante du gâteau de ce jour-là :

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Pour finir sur le mariage de Ngan, une vieille dame à la table d’à côté a retenu mon attention par sa vivacité et sa bonne humeur. À la fin du repas, plusieurs jeunes se faisaient photographier avec elle et l’envie m’a pris d’en faire autant tant l’atmosphère autour d’elle était au plaisir. Elle a répondu avec enthousiasme à mes mimiques en m’invitant à ses côtés. Et là… elle m’a  mis la main aux fesses… avec conviction ! On m’avait dit que les vieilles dames faisaient cela. Eh bien ! C’est complètement vrai et assez surprenant merci. Une nouvelle expérience personnelle à mon actif. Voici la dame : craquante, non ?

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J’aimerais terminer cet article en vous racontant une histoire vraie, celle d’une jeune femme de 29 ans — appelons-là Nhi — que j’ai invitée à dîner chez moi la semaine dernière. D’ailleurs, elle était éberluée que j’aie invitée qu’elle à dîner. Quoi ? Je considérais que sa présence chez moi était satisfaisante durant toute une soirée ? Pareil événement ne lui était jamais arrivé.

Très menue et sympathique, Nhi n’a rien d’une beauté. Professionnelle dans une institution d’enseignement, elle gagne l’équivalent de 150 $ par mois, ce qu’elle considère comme très peu. Son rêve aurait été de rencontrer un homme riche et gentil, qui lui donne accès à un style de vie confortable, à de beaux vêtements, à des voyages. Évidemment, elle vit chez ses parents, qui désespèrent de la voir se marier. Ils lui ont présenté plusieurs hommes, dont aucun ne lui plaisait. Même si elle-même s’inquiète beaucoup de son sort, elle n’acceptera de se marier que si l’homme en question lui plaît et lui paraît une personne de qualité  (de très nombreux hommes vietnamiens sont des maris exécrables, qui boivent beaucoup, ont des vies parallèles et battent leurs épouses — une autre surprise qui a fait fondre mes lunettes roses comme neige au soleil…). Je trouve pathétique d’entendre : « Si je ne me marie pas, je serai la risée de mon entourage et devrai rester chez mes parents jusqu’à ce qu’ils meurent. » J’ai effectivement été témoin de scènes dans lesquelles de jeunes femmes font parfois même preuve de cruauté devant l’infortune d’autres, moins « gâtées » par la vie.

Mais voilà que Nhi a un amoureux depuis quelques mois. Elle dit de lui qu’il a bon cœur, qu’il l’adore et que c’est un homme bon. À preuve, il s’occupe de ses vieux parents avec qui il vit évidemment. Ils se voient une fois par semaine, le dimanche de 17 h à 21 h, pour aller au cinéma, manger dans un petit resto et faire une marche quand le temps le permet. Mais comme son emploi régulier lui rapporte encore moins d’argent qu’elle, le copain de Nhi occupe 2 emplois à temps plein. Un de jour dans un bureau, l’autre dans un hôtel comme gardien de nuit 6 jours par semaine : il arrive à dormir entre 4 et 5 heures par nuit sur un petit matelas de fortune, derrière le comptoir de la réception de l’hôtel. Au total, il gagne donc plus que Nhi : un gros 250 $ par mois.

Le hic, c’est que cet homme vient d’un milieu social inférieur à celui de Nhi. L’idée de  révéler son projet de mariage à ses parents la terrorise, car selon elle, ils peuvent très bien refuser cette union. Se marier sans l’approbation parentale entraîne le rejet de la famille, ce qu’elle se sent incapable d’envisager. D’où un stress immense, palpable, qui la consume depuis plusieurs semaines. Et bien sûr, si elle se marie, elle devra aller vivre chez son conjoint, chez des gens qu’elle n’a jamais encore rencontrés. Et on peut supposer que son futur mari n’aura guère de temps à consacrer à son couple, car l’histoire ne dit pas qu’il pourra abandonner son 2e boulot après le mariage, surtout que les enfants devront venir rapidement (elle a 29 ans !!!). Devant de pareilles histoires de vie, ma stratégie consiste simplement à faire en sorte que l’autre se sente écoutée et accueillie. Je ne me sens aucunement le droit de pousser Nhi à la rébellion : qui suis-je pour cela ? Et si je le faisais, et si elle envoyait tout balader et qu’elle se retrouvait seule, sans le sou…  qu’aurait-elle gagné ? Et moi je retournerais dans mon gentil confort à Montréal, entourée de ceux que j’aime, tranquille. Non.

Je côtoie cet homme de loin, car il travaille dans le même édifice que moi. Un grand gaillard posé, au regard doux. Je me prends à souhaiter que Nhi et lui arrivent à se donner de la douceur et de la joie dans une existence aride à bien des égards.

À bientôt.

 

 

11 commentaires sur “Un mariage à Hué

  1. Merci Christiane de nous instruire, de nous faire rire, de nous indigner, de nous faire sentir privilégiés. Il y a eu des marches dans le monde aujourd’hui pour soutenir la cause des femmes. Il faut croire que Hué n’est pas encore dans le coup. Ta présence, Christiane, sèmera peut-être des réflexions chez tes amies. Bonne poursuite! Linda xx

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  2. Bonjour Christiane. Je n’étais pas revenu consulter ton blogue depuis son lancement, en septembre. Eh bien, quelle belle surprise que de te lire au fil de ces chroniques. Tu nous offres un véritable condensé ethnographique de ce pays que l’on connaît tous de nom ou par ses immigrants chez nous nous mais que tu nous fais découvrir sous son vrai jour, avec nuances, profondeur et humour. Tu as une plume d’écrivaine! Je vais dorénavant venir plus souvent suivre ton périple.

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    1. Bonjour Pierre! Merci de ce commentaire que je reçois avec plaisir, sachant que tu manies toi-même très bien la plume. Si tu le souhaites, tu peux aussi t’abonner au blogue de façon à recevoir un courriel chaque fois qu’il y a une publication.

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  3. Merci Christiane de ce partage. Ça incite à se relier à toutes ces femmes qui portent le poids des traditions et d’apprécier la vie qui est la nôtre. Sûrement que Nhi se souviendra longtemps de ce dîner exclusif en ta présence et ce moment la soutiendra dans des jours plus difficiles. Bises xx

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  4. Très intéressants, ce mariage et tous tes commentaires. Vivre et laisser vivre, c’est une sorte de patience qui ira sûrement plus vite que la rébellion ou la réaction spontanée. Ton attitude devant ces moeurs qui nous paraissent étranges est belle, je trouve. Et tu t’y insères avec sagesse. Bonne suite.

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