La naissance d’un projet

Tout a commencé le 29 janvier dernier. Il était devenu évident que mon grand frère Jacques — un grand frère reste un grand frère, même si j’avais alors 60 ans et lui 68 — était en fin de vie après une année de véritable enfer. Les métastases gagnaient la partie. La fratrie était durement secouée. Six frères et trois sœurs. Les sept premiers (ma sœur aînée et mes six frères) sont nés à l’intérieur d’un intervalle de six ans, puis, quatre ans plus tard, ma sœur jumelle et moi, les « petites », sommes arrivées. Une famille imparfaite, bien sûr, mais un clan soudé par le cœur, ô combien vivant, profondément solidaire, dont le passage du temps a non seulement adouci les aspérités, mais permis de laisser de plus en plus de place à un humour souvent déjanté, délicieux. Moi qui ai toujours été plutôt indépendante, je mesure de mieux en mieux à quel point ces liens sont précieux et uniques, même si je ne vois certains de mes frères que rarement.

Cette journée-là, je me suis questionnée sur la vastitude et sur les rêves qui restaient en filigrane dans mon existence. J’ai écouté, silencieusement, avec attention. Puis c’est monté : j’ai toujours rêvé de vivre à l’étranger. Tout simple, mais très clair. J’ai eu quelques rendez-vous manqués à cet effet, pour toutes sortes de raisons toutes aussi bonnes les unes que les autres, mais l’aspiration, même empoussiérée, était toujours là, bien vivante, tout près, qui cherchait encore à se manifester. J’ai trouvé très inconfortable, à 60 ans, d’écouter cette voix intérieure. En même temps, je me sentais interpellée dans ma vitalité même. C’était aussi joyeux, plein d’énergie. Et rien ne m’empêchait vraiment de réaliser ce rêve. Bien sûr, ce serait compliqué, mais, fondamentalement, je me suis demandé : pourquoi pas ? Oui, pourquoi pas ?… Et je n’ai pas trouvé de bonne réponse.

Tout a été rapide. Mon désir était précis : je souhaitais me dépayser et contribuer à l’amélioration du sort de gens dans le besoin, en faisant un travail qui aurait un sens. Je voulais aller à un endroit où je me sentirais relativement en sécurité (ce qui excluait toute zone de guerre ou dangereuse) et où je pourrais œuvrer à un projet concrètement porteur d’un avenir meilleur. Je ne me voyais pas travailler avec des populations trop souffrantes. J’ai une profonde admiration pour ceux qui œuvrent auprès des enfants soldats, des mourants, des réfugiés, ou qui défient les talibans pour éduquer les jeunes filles en Afghanistan, mais ce type de mandat n’est clairement pas pour moi. J’ai donc exploré les sites d’emploi pour coopérants volontaires, vu un affichage intéressant, envoyé mon CV le lendemain, obtenu un entretien téléphonique trois jours plus tard et au bout de 15 jours, je signais une lettre d’intention à titre de volontaire pour le compte d’Uniterra au Vietnam. J’étais un peu étourdie, mais ravie !

Une fois la décision prise, il restait beaucoup à faire. Gérer ma démission au travail, mettre mon appartement en location, entreposer ma voiture, m’occuper du million de formalités liées à un tel départ : visa, inscription à l’ambassade canadienne au Vietnam, examens médicaux, vaccins, assurances diverses, tout le tra-la-la… J’en ai profité pour m’alléger considérablement. J’ai fait un immense ménage de toutes mes possessions et me suis délestée d’une quantité impressionnante d’effets de toutes sortes, pour ne garder que le minimum. Une grande énergie m’habitait. Quel réel plaisir cela m’a-t-il apporté ! Incroyable. Par exemple, il ne me reste qu’une quarantaine de livres, un seul tiroir de papiers personnels. Merveilleux. J’ai eu le sentiment que ce branle-bas de combat dans mes effets personnels participait d’un mouvement de fond, d’un grand nettoyage cosmique qui me menait à une autre étape de vie en m’y rendant totalement disponible. Peut-être que je m’emporte un peu en me référant au cosmos et que je dois calmer l’ardeur et l’enthousiasme de mes neurones vieillissants, mais il n’en reste pas moins que l’exercice a été en soi très satisfaisant et a créé une ouverture certaine.

Dans la foulée de la préparation au départ, un autre phénomène d’importance s’est produit. Je vous explique.

Peut-être ne savez-vous pas — je l’ignorais complètement — que les organisations sans but lucratif qui envoient des coopérants volontaires à l’étranger demandent habituellement à ceux-ci d’effectuer une collecte de fonds auprès de leurs proches, si possible avant leur départ. Pour un mandat d’un an comme le mien, mon employeur me demandait de recueillir un minimum de 1 500 $. Au début, je pensais faire un appel à contribution par courriel, puis j’ai rapidement senti que cette façon de faire n’avait aucune âme. J’ai donc décidé de faire d’une pierre deux coups et de réaliser un autre rêve que je caressais aussi depuis longtemps : faire un récital de piano. Je joue de cet instrument depuis ma jeunesse et de par ma formation classique, j’ai connu le stress énorme des examens de piano une fois par année devant de grands professeurs. J’en garde des souvenirs terribles. Cette fois, je voulais jouer pour manifester ma gratitude à mes donateurs, et mon objectif était de le faire dans la détente et le plaisir. J’ai, ma foi, un répertoire assez conséquent et matière à me produire pendant près de 90 minutes (adaptation pour piano de chants sacrés de l’Inde en première partie et pièces plus légères en 2e partie – le thème du film La leçon de piano, quelques pièces de Yann Tiersen [Le fabuleux destin d’Amélie Poulain] et berceuse d’André Gagnon). J’ai donc convié mes donateurs pour les remercier et me suis produite à Cowansville,  à Montréal et à Québec, dans des maisons privées. J’étais très nerveuse de me produire à Québec devant ma famille, peut-être parce que, en tant qu’avant-dernière de la « tralée », je n’ai jamais beaucoup occupé l’avant-plan de la scène.

Il y a eu quelque chose de magique pour moi dans cette aventure. J’ai été profondément touchée par la générosité dont mon entourage a fait preuve — j’ai plus que triplé ma cible, ce qui a suscité la curiosité de mon employeur au point que la responsable des collectes de fond m’a demandé d’assister à mon récital à Montréal pour constater de visu de quoi il en retournait. Ce que j’ai reçu pendant ces trois récitals se résume à… beaucoup, énormément d’amour, presque à la folie. J’ai été aidée et soutenue avec enthousiasme dans la réalisation de ce projet par plusieurs amis et membres de ma famille [lieux accueillants, accueil chaleureux, gâteries et breuvages]. Je me suis sentie écoutée, reçue, portée, appréciée, accompagnée. Mon frère Claude et sa conjointe Suzanne nous ont tous fait craquer à Québec en arrivant à la toute dernière minute au récital, vêtus respectivement d’un smoking et d’une grande robe du soir — « Nous venons à un concert, non ? » Tout cela m’a rempli le cœur et me nourrit encore. J’ai emmené tout ce beau monde et ce plaisir partagé avec moi au Vietnam. À chaque fois que je revois ces moments en pensée, mon cœur se gonfle de gratitude. Quel beau préambule à mon périple !

Et cet accompagnement continue ici, au Vietnam, au quotidien. Les technologies modernes, que je regardais un peu de haut jusqu’ici, me permettent de rester en lien très vivant et en temps réel avec ce que j’appelle « ma garde rapprochée » au Québec à travers les Facetime, Messenger, Skype et WhatsApp de ce monde et ce, malgré les 12 heures de décalage horaire. C’est tout de même quelque chose de se voir la « binette » et de se parler en direct à volonté d’un bout à l’autre de la planète ! Non, mais… À chaque fois, je suis saisie d’un certain ravissement et d’un brin d’incrédulité, et je salue bien bas mes nouveaux outils virtuels. Dire que quand je vivais en Alberta dans les années 70, je ne disposais que de la classique missive pour communiquer avec mes proches, les appels    « longue distance » étant trop chers pour mon budget d’étudiante…

Pour couronner le tout, il y a ce blogue, qui me procure jusqu’ici de bien belles heures, même si à chaque fois que je finis un article, j’ai peur de ne plus avoir d’idées pour le prochain. Je pense souvent à vous comme à une communauté bienveillante à qui j’ai envie de raconter des choses, que je veux faire sourire et émouvoir, avec qui je souhaite partager mes étonnements et mes réflexions.  Mon acuité s’en trouve exacerbée au quotidien : souvent, je me dis « Je vais leur raconter ou leur montrer ça… » Bref, je vous sens présents, même si les contours de ce « vous » sont forcément à géométrie variable.

La souffrance et le décès de Jacques m’auront finalement donné accès à tout un autre chapitre de vie. Cela ne remplace évidemment ni la douleur ni la profondeur de la perte, mais contribue à lui donner un certain sens. Là où il est, j’espère que mon beau Jacques le sait ou qu’il le sent.

Le 3 décembre 2017

 

 

9 commentaires sur “La naissance d’un projet

  1. Allo Christiane,
    Ton récit m’a beaucoup plu, m’a touchée et émue C’est très surprenant, il y a 12 heures de décalage et océan qui nous sépare et je te sens plus proche. Ça fait du bien, au plaisir de te lire.

    Ta belle-sœur Colette

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  2. Mes neurones sont vieillissantes aussi, parce qu’un grand nettoyage cosmique, ça m’interpelle! Surtout que cela a cédé la place à un renouveau pas mal inspirant dans ton cas Christiane! Je partage le sentiment de Reynald.
    Linda

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  3. La naissance d’un désir, suivi de son accomplissement. Un récit attachant où on est séduit par la douceur du propos et où on devine une détermination forte. Un beau moment de lecture et un appel au rêve. Merci.

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