Le concave et le convexe

Le 9 octobre 2017.

Voilà maintenant 3 semaines que je suis arrivée au Vietnam. Ouf !

J’ai partagé avec vous mes coups de cœur, mes découvertes, mes étonnements. J’étais bien consciente depuis mon arrivée qu’une certaine fébrilité m’habitait, qui a parfois frisé l’exaltation. J’aime la nouveauté, le dépaysement, l’exotisme. La différente culturelle me réjouit et titille ma curiosité.

Par ailleurs, depuis quelques jours, je ressens avec force le choc de l’adaptation. Je dirais même que la vulnérabilité occupe actuellement l’avant-scène de mon ressenti. Je vois l’adaptation comme une sorte d’élastique, qui s’étire plus ou moins en fonction de la différence à laquelle on est confronté et de la mesure dans laquelle on sort de sa zone de confort. Eh bien le mien, d’élastique, est aujourd’hui étiré peut-être pas à son maximum, car il semble que l’humain ait une capacité insoupçonnée à faire face parfois même à l’innommable, mais comme jamais il ne l’a été de toute mon existence — qui n’est plus si courte que ça ! On m’avait avertie que cela risquait de se produire. On avait raison.

Je ne remets pas en question mon choix d’avoir accepté ce mandat ici, à Hué, pas du tout. Je souhaite vivre cette expérience dans toute son intensité et goûter toutes les nouvelles couleurs auxquelles elle m’exposera avec un esprit d’exploration et d’ouverture. Mon espoir est d’en ressortir grandie, plus vaste, moins égocentrée, plus tolérante. Professionnellement, je suis très interpellée par toute la question de faire en sorte que mon client — notre partenaire — non seulement accroisse certaines de ses capacités pendant mon mandat, mais qu’il soit en mesure de continuer à se développer par lui-même après mon départ grâce à certains apprentissages qu’il fera d’ici là. Réaliste ? Pas réaliste ? Je n’en sais que dalle pour le moment.

Après une certaine euphorie liée à l’arrivée, les derniers jours m’ont donc placée face au test de la réalité, personnellement et professionnellement. C’est sain, mais pour l’instant, très inconfortable. J’essaie simplement de m’accueillir telle que je suis, car je suis convaincue que c’est la seule façon de traverser avec succès cette étape et de passer à la suivante.

Je crois que c’est la quantité de changements qui m’atteint actuellement, mais surtout ceux — et ils sont légion — qui affectent mon quotidien dans ce qu’il a de plus… quotidien ! Non seulement ces changements me bousculent-ils au jour le jour,  mais ils me forcent à réviser certains acquis, certains standards. À chaque fois, ça fait, en dedans : « OK… Je vais avoir à vivre avec ça pendant un an ». À ce niveau, il n’y a pas de galerie à épater, de plat à faire : il y a simplement à faire face, à trouver une façon d’intégrer et de s’ajuster. Mais à chaque fois, je sens qu’il y a quelque chose de touché à l’intérieur, qui a envie de se coincer — qui coince pour être tout à fait honnête — mais que je vois bien qu’il va falloir décoincer si je veux pouvoir vivre cette année ici en étant le plus détendue et à l’aise possible. Je vais vous donner quelques exemples, dont plusieurs concernent ce que j’appelle « la bibitte ». Sachez a priori que moi et la bibitte, on est pas a priori très copains (cœurs sensibles, vous réagirez peut-être).

    • Un des premiers jours où je me promenais toute guillerette dans Hue, je vois un rat mort sur le bord de la rue. « Évidemment », que je me dis, « C’est pauvre, pas toujours “nickel” (vrrrrrraiment pas !), humide, tropical… Il faut s’attendre à cela ». Entre se le dire et le voir, il y a un monde. Et j’en ai vu un autre bien vivant celui-là (de rat), pas plus tard qu’hier soir, qui circulait sur le trottoir juste devant la maison que je viens de louer, et encore ce soir… Comment on gère le dégoût ? La peur (j’habite au niveau de la rue) ? Je cherche un peu le mode d’emploi…
    • Il y a une petite salle de toilette attenante au bureau que je partage avec mes collègues. L’autre jour, je viens pour mettre quelque chose à la poubelle… et deux lézards sortent de derrière ladite poubelle à toute vitesse en direction opposée l’un de l’autre. Je hurle ! Anh et Ngan me regardent avec un petit sourire contrit… « Nous sommes dans un pays tropical, tu sais ». Oui, je sais, je sais, je sais, les lézards, c’est bon, ils mangent les insectes, mais n’empêche, quand j’ai ouvert la porte de mon garde-robe qu’il s’en est échappé un avant hier, c’est un cri qui s’est échappé de ma bouche, pas une marque de gratitude !
    • Les tites tites tites fourmis… À l’hôtel où j’étais, il y en avait beaucoup, partout. Microscopiques. Un dixième de tête d’épingle. Omniprésentes…. Dans l’évier quand j’ouvrais la lumière de la salle de bain. Dans une petite friandise au sésame que je laissais traîner quelques minutes avant… de la jeter. Sur mes bras pendant que je lisais. Sur ma jambe, le long de laquelle je les sentais grimper avant de l’agiter frénétiquement. Entre les touches de mon ordinateur quand j’écrivais. Dans le reste d’une tasse de thé. Sur les pages de mon livre. Dans ma soucoupe. Sur mon écran d’ordi…
    • Hier soir, pendant que je mangeais chez moi, un énorme coléoptère est entré par la fenêtre de la cuisine. Quand je dis énorme, c’est 5 centimètres de long par 3 de large. Il se promenait partout sur le plancher de céramique, pas du tout content d’être là. Je ne crois pas que ce soit une coquerelle, j’en ai vu d’aussi grosses au Mexique, elles étaient plus… rondes. Mon charmant visiteur impromptu a fini par se retrouver sur le dos, ce qui m’a permis à la fois de mettre fin à ses jours et… à mon souper qui avait soudain perdu tout intérêt.
    • Le sel. Le sel vietnamien est… fin et humide ! Ça, les amis, ça vous bouche une salière en un rien de temps ! Alors on apprend un nouveau sport : le débouchage des trous de salière avec le cure-dent. Louise, mon ange québécois, m’avait dit d’apporter du sel. Je ne l’ai pas écoutée. Bien fait pour moi ! Si l’envie vous prend de venir me voir, apportez, je vous en prie, une belle boîte de Sifto dans vos bagages, je vous en serai longtemps reconnaissante ! Ne m’apportez pas du sel de l’Hymalaya, de la Patagonie ou des Andes, mais… du bon vieux sel Sifto ! L’autre option serait d’arrêter de saler. Les Vietnamiens ne salent pas et s’en portent fort bien. De surcroît, leur nourriture est excellente ! Mais j’y tiens encore, à mon sel… na !
    • La chaleur. Je vous en ai déjà parlé. Je suis convaincue que la glande sudoripare vietnamienne vient d’une souche différente de la nôtre. Et il y a des travailleurs qui font de l’asphalte à longueur de journée et d’autres qui transportent des charges grosses comme le monde dans un four pareil. J’avoue que mon cœur saigne quand je vois les femmes de chambre travailler dans les hôtels : Les couloirs ne sont pas climatisés, ni les chambres quand ce sont elles (ou eux, car beaucoup d’hommes exercent ce métier) qui y sont. C’est pas possiblement possible!  On les voit changer vigoureusement les draps, laver les planchers, en nage… Et garder le sourire quand on les rencontre. Pour sa part, dès qu’il se retrouve à l’intérieur, l’étranger doit soit être à l’air climatisé ou à côté d’un ventilateur, sinon la vie l’insupporte. La première chose que fait le serveur ou la serveuse quand vous arrivez dans un restaurant, c’est d’allumer le ventilateur le plus proche de vous. C’est parfois même un peu violent ! Le bon côté de cette chaleur, c’est que j’ai déjà perdu du poids — on n’a pas envie de s’empiffrer ni de manger lourdement quand le moindre mouvement provoque des rivières de sueur (j’exagère à peine). On me dit que mon corps s’habituera peu à peu. Je me croise les doigts, mais j’avoue que le doute m’habite…
    • La pluie. Des trombes et des trombes et des trombes depuis quelques jours. Je n’ai jamais vu autant d’eau tomber du ciel, même pendant la mousson en Inde. De ce que j’ai vu de la mousson dans le nord de l’Inde, il y a de brefs et violents orages, après quoi il ne pleut plus de la journée. Pas ici. Ça tombe, ça tombe, ça tombe… et ça tombe encore. Il paraît que la région de Hué est la plus pluvieuse du Vietnam et qu’il pleuvra ainsi pendant au moins 3 mois. C’est le paradis du poncho. Les guides touristiques réussissent à parler de la poésie de la pluie — faut-il qu’ils soient à court d’arguments ! Pour vous donner un aperçu : voyez ce que j’apercevais tout à l’heure de ma salle de séjour :

IMG_0560.jpg

    • Je pourrais aussi vous parler des draps plats impossibles à trouver ici (Louise m’avait dit d’en apporter…), de la différence de perception de la « bulle physique personnelle », qui fait que la plupart du temps, quand on entre dans une boutique, le vendeur ou la vendeuse vous suit pas à pas et dès que votre regard se pose plus que 3 secondes sur un article, il ou elle vous demande si vous voulez l’essayer… Et il y a tout le chapitre du travail qui m’habite beaucoup et que je ne sais pas vraiment encore comment aborder. Il m’est impossible d’en dire beaucoup pour des raisons de confidentialité, mais mentionnons simplement le fait que le rapport que les gens entretiennent avec l’autorité est très différent du nôtre et que je n’ai pas encore bien saisi les tenants et aboutissants de la dynamique hommes-femmes au travail.

Cela ne fait pas disparaître toute l’appréciation que j’ai de cette opportunité magnifique qui m’est offerte, de mes nouveaux amis vietnamiens et autres qui m’accompagnent déjà si bellement. Loin de là ! Mais il y a aussi tout ça. Et tout ça, je crois bien que c’est ce qui fait qu’aujourd’hui, mon corps, pour la 2e fois, a réagi à un trop-plein de nouveauté. Le muscle de l’adaptation est tombé en panne. J’avais l’estomac sens dessus dessous, un mal de tête carabiné et j’étais d’humeur à me réfugier dans mon cocon. Grâce ! Pause ! Repli ! Jachère stratégique !

Cette journée s’achève. Mon propos d’aujourd’hui n’est pas de susciter votre compassion, ni de vous dégoûter du Vietnam ou de tout autre pays en voie de développement, mais de partager un constat. Il est facile de dire « Je t’envie !! – “Tu es chanceuse”… Mais toute expérience, comme tout être humain, a son concave et son convexe,  son côté doux et son côté amer. J’ai davantage goûté l’amertume de mon aventure aujourd’hui. Espérons qu’elle me permettra de mieux en apprécier la douceur sous toutes ses formes.

À bientôt,

 

 

10 commentaires sur “Le concave et le convexe

  1. Chère Christiane, Ici c’est le festival de la dinde. Merci pour ce partage de pluie, d’insectes, de petits et gros mammifères. Il est vrai que ce ne doit pas être tous les jours facile tous ces changements. Je ne suis pas sans noter que tu tiens quand même à souligner les côtés positifs et que tu ne t’apitoie pas, loin de là. Merci pour ce récit, bien sentie. Claire

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  2. Un très beau texte où l’émotion, la spontanéité et la candeur composent un témoignage magnifique sur l’éternel dilemme…«s’adapter ou adopter». Sénèque disait; «Seul l’arbre qui a subi les assauts du vent est vraiment vigoureux, car c’est dans cette lutte que ses racines, misent à l’épreuve, se fortifient…». Amitiés. M

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  3. Chère Christiane, Je viens de lire ton dernier texte et cela me rappelle tellement mes expériences au Sénégal et aux Comores. La conception idyllique que j’avais de la coopération et la réalité sur le terrain se sont plus d’une fois confrontées ce qui m’entraînait dans un certain chaos émotionnel. Toutefois, quand j’y repense aujourd’hui, je ne changerais pas une seule des journées vécues, même les plus tristes, car toutes ont ouvert mon coeur. Je t’accompagne en pensées 🙏🏻😊

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