Point d’orgue

En musique, le point d’orgue n’enlève rien à la finalité inéluctable de la dernière note d’une pièce, mais il en prolonge la durée autant que le souhaite celui qui la joue. Même si je suis de retour à Montréal depuis presque deux jours, je n’ai pas encore laissé cette note ; mon doigt s’y attarde. Le Vietnam résonne encore très fort en moi. Il m’habite. Je sens sa vibration, ses visages, ses odeurs et je pressens depuis hier que seul ce dernier billet de blogue me permettra de lever le doigt et de laisser cette expérience de vie tout doucement faire son entrée dans le registre du passé.

Un an. Douze mois. Que de découvertes, de beauté, d’aventures de toutes sortes, de rencontres  intéressantes, souvent passionnantes, parfois même marquantes. Et il y a aussi vous, mes compagnons de route, que je dois aussi laisser aller, du moins sous cette forme et pour le moment. Car vous m’avez accompagnée, vous étiez là, je vous parlais, je voulais vous dire, vous montrer, je riais à l’avance des cocasseries que j’allais vous décrire, j’espérais vous toucher et que vous puissiez apprécier une part de ce que j’ai reçu, vu, ressenti… Quelle immense joie que de partager tout cela avec vous!

La vie m’a fait un incroyable cadeau. Je considère que j’ai été privilégiée à plusieurs égards.

 Hué, la douce

D’abord, le fait d’avoir été assignée à Hué. Au début, je devais aller à Hanoï, mais le projet a avorté, alors on m’a offert Hué. Quelle chance, grands dieux! Hanoï, c’est la grande ville très polluée, dans laquelle on doit parcourir de longues distances dans un trafic infernal pour aller travailler. Les expatriés qui y vivent ont tendance à se tenir entre eux, puisqu’après le travail, tout le monde se précipite pour regagner sa demeure. À Hué, tout est à proximité et bien sûr, moins cher. J’habitais à cinq minutes du travail, je venais faire ma sieste après le repas du midi et… je ne le dirai pas trop fort… je piquais une petite tête dans la piscine de l’hôtel-école avant de retourner au bureau, à 15 mètres de là (dur dur, la vie d’expatriée…). Et Hué est une jolie ville avec la Rivière des Parfums qui la traverse, sa citadelle impériale, la cuisine réputée de ses nombreux restaurants et ses habitants accueillants. J’y ai tout de suite rencontré des gens et développé des amitiés et une vie sociale fort agréables, à la fois avec des Vietnamiens et avec des foreigners de partout au monde.

Le milieu de travail

J’en ai peu parlé, mais là encore, j’ai eu beaucoup de chance. D’abord, j’ai eu le meilleur des partenaires de tous ceux de mon employeur au Vietnam. Certains volontaires ont eu des relations complexes avec les organisations auprès desquelles ils tentaient d’œuvrer, et ce, pour toutes sortes de raisons (parfois, le mandat est complètement flou, le vis-à-vis ne parle pas l’anglais, ou il n’a aucune disponibilité à accorder au volontaire, ou il est nouveau en poste et considère ce projet comme la dernière de ses priorités). J’ai eu le bonheur non seulement d’avoir Madame Nga, vice-rectrice du Collège de tourisme de Hué, comme partenaire, une femme de cœur articulée et présente, mais aussi d’avoir des collègues de travail vietnamiennes qui parlaient anglais et avec qui je partageais mon espace de travail. J’ai donc bénéficié d’un vrai milieu de travail, avec une atmosphère généralement très conviviale. Tout n’a pas été parfait, bien sûr, mais j’ai vraiment apprécié mon quotidien au travail.

Mon mandat

Mon mandat consistait essentiellement à élaborer un programme pour aider les jeunes à structurer leur recherche d’emploi. Les finissants du collège sont habituellement très timides et couvés par la famille, si bien qu’ils se trouvent démunis quand vient le temps de chercher un emploi. J’ai conçu des ateliers pratiques sur le sujet, puis formé une équipe de formateurs après que le matériel ait été traduit en vietnamien. J’ai complété le programme par un centre de carrière virtuel s’adressant aux étudiants qui ne peuvent se rendre aux ateliers de formation. Ce centre virtuel comprend également une foule de liens pour eux et un site d’affichage d’emplois. J’ai réalisé quelques autres mandats et interventions, mais celui-ci a été le plus important. Pour couronner le tout, comme ce programme a été présenté à l’ensemble des partenaires vietnamiens en mars dernier et qu’il a intéressé certains d’entre eux, j’ai été invitée à former des équipes à Hanoï, Saïgon, Rach Gia dans le sud du pays et Lao Cai à la frontière de la Chine. Quel superbe bonus!

Je n’ai pas changé le monde, mais j’ai eu le privilège d’avoir un mandat qui avait du sens. Il est difficile de présumer de l’avenir, mais il y a des possibilités que ce programme survive, ce qui me donne un grand sentiment de satisfaction. Encore une fois, bien des expatriés peinent à trouver une façon de contribuer et vivent mal le fait de voir leurs attentes professionnelles déçues. Et il n’y a pas de recette magique pour s’assurer qu’un mandat ait du sens ou qu’il n’en ait pas, sauf de parler le plus possible aux gens en place avant de s’engager. Mais encore là, il arrive que la donne change sur place.  Bref, je crois sincèrement que quand on plonge dans l’inconnu, on peut prendre certaines mesures pour minimiser le risque, mais il n’en reste pas moins qu’il y a toujours un certain « coup de dé cosmique » inhérent à l’aventure.

Ce que j’aurais voulu vous raconter

Jean et Thuy

J’aurais voulu vous parler de Jean et Thuy, un couple franco-vietnamien qui fait un travail tout simplement colossal auprès des familles de sampaniers. Les sampans sont les bateaux dans lesquels logeaient jusqu’à récemment des familles entières de plusieurs générations (jusqu’à quatre) qui autrefois vivaient de la pêche sur la Rivière des Parfums. Ils tirent maintenant leurs maigres revenus (200 000 VND par jour, soit environ 10 $, qu’ils se partagent après avoir déduit les frais),  du dragage du sable et du gravier dans la rivière, qu’ils vendent aux entreprises de construction. Beaucoup de ces travailleurs sont analphabètes, comme certains de leurs enfants encore aujourd’hui. Pour aller à l’école, il faut avoir un acte de naissance : de nombreux enfants n’en ont pas ou plus. Pas d’acte de naissance, pas d’école. Point.

La mission première de Jean et Thuy, c’est l’éducation. Je les ai connus à l’orphelinat qu’ils ont créé de leurs propres deniers, où vivent 38 enfants de tous âges, dont la plupart n’avaient jamais été à l’école. Puis ils ont construit des jardins d’enfants, une école primaire, un collège, quatre maternelles, un dispensaire et ils ont érigé un village entier pour relocaliser les sampaniers. À deux, Jean et Thuy veillent à l’éducation de 500 enfants. Un groupe d’amis français a mis sur pied un organisme à but non lucratif en France pour financer l’écolage des enfants : 260 élèves sont parrainés par des Français, mais Jean et Thuy s’occupent personnellement de l’écolage des 240 autres. Comment? Par les revenus qu’ils génèrent de leur agence de voyages et par ceux d’un homestay qu’ils opèrent sur le terrain même de l’orphelinat.

Les municipalités des environs les adorent, car ils leur permettent de redorer le blason de toute une région. Lorsqu’ils construisent une école, par exemple, les matériaux sont fournis par la municipalité, qui aide aussi avec la main d’œuvre. Les enfants des sampaniers, dont les familles disposent de « carnets de pauvreté » peuvent aller à l’école plus ou moins gratuitement selon leur « cote de pauvreté », même s’ils n’ont pas d’acte de naissance. Les autres enfants paient leur scolarisation, ce qui finance l’école. Une fois intégré au système scolaire, plus jamais l’enfant n’aura à fournir d’acte de naissance.

Jean et Thuy photo

Malgré que Jean soit très grand et Thuy toute menue, le cerveau de l’affaire, c’est… Thuy, du dire de son mari qui se plaît à se considérer comme le chauffeur de madame. L’impact qu’ont ces deux-là est phénoménal. Rien ne semble à leur épreuve. Lorsque la ville de Hué a voulu sortir les familles des bateaux, car ils n’offraient pas une très jolie image de la ville, une municipalité a offert à Jean et à Thuy un terrain en leur lançant un défi : le terrain était à eux s’ils réussissaient à construire 35 maisons en trois semaines… Ils ont réussi grâce à un don d’un client de leur agence de voyages qui avait été bouleversé de leur action et grâce à la mobilisation de tous les futurs habitants de ce village. J’ai visité ce lieu, qui compte aujourd’hui 160 maisons grâce à un système de microcrédit mis en place par Jean. Celui-ci m’a fait remarquer que les maisons, qui étaient très sommaires au moment de leur « livraison », commencent à s’enjoliver tout doucement, à mesure que la situation économique des sampaniers, qui ont maintenant accès à des emplois plus rémunérateurs, s’améliore aussi. Cela se traduit par de nouveaux revêtements extérieurs, des tuiles de céramique, des volets, etc.

Et Thuy voudrait maintenant étendre son action aux vieillards abandonnés, dont le nombre croît au Vietnam. Cette femme, selon même son mari, est une dynamo. D’autres la qualifieraient de bodhisattva.

J’étais en route pour rencontrer Thuy quand j’ai été heurtée par une motocyclette, ce qui a sensiblement limité mes possibilités de côtoyer ce couple d’exception. Nous nous sommes vus « en intensif » ces derniers jours et resterons en contact.

Le bambou pacifique

En bordure de Hué, il existe un lieu incroyable, un microcosme de paix et d’humanité, fondé par un Vietnamien d’origine vivant en Suisse. C’est béate d’admiration que j’ai visité Thin Truc Gia, où vivent cinq jours par semaine des enfants et des adultes atteints de déficiences intellectuelles. Le lieu est d’une grande beauté et ses bâtiments à la fois esthétiques et imposants. On y scolarise les enfants autant que possible et on leur enseigne les habiletés de base. Plus vieux, ils ont la possibilité de se former soit à l’atelier de laque, où j’ai vu de magnifiques œuvres, en cuisine ou au jardinage. Deux grands courants philosophiques sont à la base de ce projet : le bouddhisme zen et l’agriculture biodynamique telle que prônée par Rudolph Steiner. Le moment de ma visite correspondait à la journée axée sur la marche méditative. J’ai croisé plusieurs professeurs ou animateurs marchant tout doucement, chacun suivi de quelques résidents, tous en silence.

Je n’ai passé qu’environ une heure au Bambou pacifique, qu’un jeune ami bénévole à cet endroit m’a fait découvrir. J’ai eu le temps de voir de nombreux sourires et gestes affectueux, d’admirer un immense potager foisonnant de mille et un fruits et légumes intercalés de façon un peu surprenante comme il se doit en agriculture biodynamique, et de m’imprégner de cette atmosphère de paix et de sérénité.

Dire qu’il n’y a pas si longtemps, les déficients intellectuels étaient laissés à eux-mêmes au Vietnam et parfois attachés…

La force invisible

À plusieurs reprises, j’aurais voulu vous parler de cette étrange réalité du « Parti », omniprésent et en même temps, invisible. Mes collègues savaient que j’écrivais un blogue et étaient terrorisées à l’idée que je puisse faire la moindre mention à propos du parti communiste ou de la police. Même maintenant, je dois mesurer mes propos, de crainte de nuire à certaines des personnes citées ici. Qu’il suffise de dire qu’à chacun de mes déplacements, je devais fournir un itinéraire précis avec les coordonnées des endroits où je passerais la nuit. Que les invités qui séjournaient chez moi devaient remettre leur passeport à ma propriétaire pour qu’elle les apporte à la police dès leur arrivée. Que tout le monde craint la police et cherche à éviter à tout prix de « sortir du lot », ce qui a un impact important, entre autres, sur le comportement au travail.

Les femmes au Vietnam

Le monde des femmes au Vietnam m’a fasciné et je suis convaincue que, étais-je restée plus longtemps, d’autres surprises m’auraient attendue au détour.  J’ai appris récemment qu’à la naissance de son bébé et pour une raison que personne n’a pu me donner, la femme ne peut prendre de douche ou de bain pendant un mois après l’accouchement et qu’elle et le bébé ne peuvent sortir de la maison pendant trois mois! Je ne ferai que souligner qu’au cours des dernières semaines, la température ressentie oscillait entre 42 et… 50 degrés!!! Ici, l’idée qu’un homme assiste à l’accouchement est vraiment saugrenue. Pendant le premier mois de vie du bébé, le mari peut rendre visite à son épouse mais n’est pas autorisé à dormir auprès d’elle. Bien des femmes ne suivent plus ces préceptes dans les grandes villes, mais c’est ce que ma jeune collègue Anh a fait point pour point à la naissance de son bébé, en trouvant cela tout naturel. Et quand je posais la question aux autres femmes autour de moi, un sourire accompagné d’un haussement d’épaules m’indiquait que : « Eh oui! C’est comme ça ici! »

Autre anecdote : quand j’étais à Lao Cai, une charmante jeune femme m’a emmenée visiter la plus célèbre des pagodes des environs. À notre arrivée, elle m’annonce qu’elle ne pourra pas m’accompagner à l’intérieur. Quand je lui en demande la raison, elle m’indique que c’est parce qu’elle a ses règles… Ce lieu lui est donc interdit pendant cette période du mois.

Le départ et l’arrivée

Joie et tristesse ont cohabité de très près en moi au cours des dernières semaines. Mes derniers jours au Vietnam ont été chargés en émotions. Il y a eu un moment et un repas magnifiques avec mes copines nonnes d’où je suis revenue le cœur rempli et comblé. Puis une fête de départ chez moi où j’ai pu ripailler, rigoler et verser quelques larmes en compagnie du groupe d’amis qui a constitué ma « garde rapprochée » au Vietnam. Puis un repas d’au revoir au travail, une dernière conversation intense avec Jean et puis ces derniers moments où j’attendais le chauffeur qui me conduirait à l’aéroport. Sachant qu’un chauffeur venait me chercher à 17 h, mes deux chères amies Thu et Ngan sont venues chez moi. C’est à elles et au mari de Ngan que j’ai dit un dernier au revoir larmoyant en agitant la main dans la lunette arrière du taxi.  Puis je me suis dit que les derniers à venir me saluer étaient tous trois vietnamiens. J’en ai eu le cœur tout guilleret.

Rires, larmes et bulles

En soi, le trajet Vietnam-Canada est pénible. Je vous passerai les détails des valises perdues et du trajet qui totalise presque 35 heures en comptant le temps d’attente. Par ailleurs, je n’aurais pu rêver d’un accueil plus réjouissant que celui qui m’attendait au sortir de l’avion à Montréal : trois grandes amies avec, en prime, ma sœur Suzanne, venues me serrer dans leurs bras et partager la joie des retrouvailles entre le rire et les larmes. Elles m’ont accompagnée chez moi et ma sœur Suzanne, d’une nature  « fêteuse » qui se n’est jamais démentie, nous a servi des bulles et des petites gourmandises. Moment de grâce, de joie, de pure amitié. Les copines parties, c’est ma fille Amélie qui, à l’invitation de Suzanne qui nous a concocté rapido un  beau gueuleton, est venue se joindre à nous. Là, j’étais plus que comblée.

Le retour au silence

Étrange expérience que de retrouver les lieux, les gestes et les personnages familiers qui m’entourent, après une parenthèse aussi intense, riche et marquante. Je n’ai pratiquement pas mis le nez dehors depuis mon retour, sauf pour faire quelques courses. « Suis-je la même personne? » Me demandais-je hier à l’épicerie. « En quoi ai-je changé si j’ai changé? »

Le Vietnam a quelque peu hypothéqué mon corps. Faute d’exercice, je suis plus lourde et il est évident que je dois consulter un spécialiste pour ma main, qui met beaucoup de temps à guérir et à retrouver sa flexibilité. J’ai aussi réalisé qu’un climat aussi chaud et humide ne sied pas vraiment à la nordique que je suis. J’imagine que le corps peut s’habituer à pareil climat, c’est ce qu’affirment ceux qui restent longtemps au Vietnam, mais je peux dire que j’ai souffert de la chaleur et des pluies extrêmes.

Mais pour mon cœur, mes sens, ma tête : quelle fête! J’ai le sentiment que mon cœur s’est élargi et profondément nourri de toutes ces personnes que j’ai connues, aimées et côtoyées, de ces réalités fascinantes auxquelles j’ai été exposée, de ces paysages fabuleux qu’il m’a été donné de voir et de toute cette culture envoûtante et mystérieuse. Une vaste gratitude ne cesse de m’habiter depuis mon retour, face au fait d’avoir été exposée à tout cela.

J’ai aimé le Vietnam. J’ai aimé tous ces gens que j’ai connus et que je continuerai à porter très longtemps dans mon cœur. Pourtant, autant cette expérience a été satisfaisante, autant elle m’a permis de prendre conscience de la profondeur de mes racines et de mon attachement à ma famille, à mes amis, à ma communauté et à ce Québec imparfait certes, mais si beau et vivant. J’espère pouvoir encore voyager, mais c’est ici que je veux vivre.

Il me reste à vous laisser, vous, à lever le doigt pour laisser le silence s’installer.  Vous me manquerez. Du fond du cœur, merci d’avoir été là.

Au revoir.

 

Nam et le quotidien à bâtons rompus (3ème épisode)

Ça y est! Le compte à rebours a commencé. Plus que 10 jours au Vietnam. Bien sûr, tristesse et joie se côtoient au chapitre des émotions. Tristesse surtout de quitter amis et  collègues avec qui j’ai partagé de si beaux moments et quelques inévitables péripéties.  Tristesse aussi de laisser derrière moi ce pays si attachant et coloré avec sa nature luxuriante, souvent majestueuse, qui a tant souffert et qui lutte parfois malhabilement pour gagner sa place au soleil. J’aurai sûrement aussi la nostalgie d’un certain style de vie, fort agréable à plusieurs égards – quand me sera-t-il donné de me promener en sandales quasi une année durant? D’aller me prélasser à la mer tous les week-ends de beau temps, à 30 minutes de scooter à travers villages et rizières? Mais il y a l’immense joie de retrouver famille, ami-e-s et communauté dont ce séjour m’a permis de mesurer à quel point ils me sont précieux. Et mon lieu, et ma ville et mon pays de froidure et de canicule, de culture vibrante et nature verdoyante, de parlure et de palabres, d’urgences encombrées et de classes débordantes, de politiciens aux appartenances à géométrie variable, au discours fatigué ou au séparatisme en veilleuse, et aux artistes partout acclamés, parfois censurés. Décidément, de bien belles retrouvailles m’attendent.

Mais j’y suis encore, au Vietnam, à Hué, et j’ai bien l’intention d’y savourer ma coupe jusqu’à la dernière goutte. L’heure des bilans s’annonce, mais elle n’a pas encore sonné.

Nam

Avant de vous entretenir de certains aspects du quotidien, j’aimerais vous présenter un jeune homme de coeur.

Il y a deux mois, j’ai eu la chance de faire un séjour professionnel d’une semaine dans un collège universitaire de la petite ville de Rach Gia, à l’extrémité occidentale du Delta du Mékong. J’y ai animé des ateliers auprès de deux groupes de finissants, avec qui j’ai eu un contact intense, joyeux, ma foi fort gratifiant. Je n’avais jusqu’ici formé que des professeurs qui eux, formeront des étudiants. Ce contact de première ligne manquait à mon expérience… Que ces jeunes sont beaux et touchants!

Une grande partie de la clientèle du Collège de Technologie et d’Économie de Kien Giang provient de milieux ruraux, donc souvent très démunis. Une des missions de cette institution publique consiste à extirper les jeunes de la pauvreté. Pour ce faire, on ne charge qu’un montant mensuel symbolique (environ cinq dollars) aux 500 jeunes qui habitent dans les dortoirs du Collège. On y enseigne principalement la mécanique, l’agriculture, les métiers liés à l’industrie du tourisme et aux technologies de l’information. Tout au long de la semaine, j’ai fait équipe avec un jeune interprète, prénommé Nam, que voici :

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Ce jeune homme a substantiellement rehaussé l’idée que je me faisais du Vietnamien, dont l’image, disons, ne luisait pas fort jusqu’ici à mes yeux. Beaucoup d’hommes boivent énormément au Vietnam : on en voit des kyrielles attablés à journée longue dans les cafés et les bars. Le machisme imprègne profondément les relations hommes-femmes et il semble que la violence conjugale soit endémique, quasi normale. De plus, l’infidélité de la gent masculine est notoire, plusieurs hommes entretenant des relations parallèles avec des femmes seules, dont ils contrôlent jalousement la vie sociale. Joli portrait!

Et voilà que je rencontre Nam, et tous ces beaux garçons modestes, ouverts et souriants, tellement attachants!

Aîné d’une famille de trois garçons, Nam a 30 ans. Ses parents vivent toujours en campagne, trimant dur pour cultiver un petit champ de riz, quelques légumes et élever deux ou trois porcs. À l’adolescence, un prêtre du village a mis Nam en contact avec une famille qui a pris sa scolarisation en charge, ce qui lui a permis d’aller étudier à l’université et d’obtenir une licence en langues étrangères. A son tour, il a pris en charge l’éducation de ses jeunes frères. Celui qui lui succède immédiatement travaille aujourd’hui comme comptable et vit toujours avec ses parents, qu’il aide financièrement du mieux qu’il peut. Nam assume entièrement la scolarisation et les frais de subsistance de son plus jeune frère, qui obtiendra son doctorat en médecine dans deux ans. Comme son salaire ne lui suffit pas pour s’acquitter de ses obligations, en plus de  travailler à temps plein au Collège, Nam donne des cours d’anglais tous les soirs de la semaine, de même que le samedi et le dimanche matin. Compte tenu de ses responsabilités, il ne peut envisager de se marier pour le moment – d’autant plus que ses parents ne pourraient en aucun cas payer la noce! Pourtant, il aspire de tout coeur à fonder une famille. Quand je lui ai demandé s’il trouvait la situation lourde, il m’a répondu : « Bien sûr! Mais c’est mon rôle en tant qu’aîné de la famille. J’ai été privilégié pour mon éducation, c’est maintenant mon devoir d’aider mon plus jeune frère. J’avoue quand même que je serai très soulagé quand il graduera! » Mon nouvel ami a une nouvelle copine depuis quelques mois. Il hésite à lui faire part de ses obligations personnelles de peur qu’elle ne le laisse. Espérons qu’au lieu de lui tenir rigueur des délais que pourrait souffrir la concrétisation de leur relation amoureuse, elle soit, comme moi, profondément touchée par la dignité et la générosité de ce jeune homme.

Passons au registre de l’expérience du quotidien au Vietnam.

La cuisine de rue

Il s’agit presque d’un culte à la grandeur du pays. À Hué, à Hanoï et à Saïgon, on n’hésite pas à parler de gastronomie de rue et plusieurs agences de voyage offrent des visites guidées des particularités régionales en la matière. Évidemment, la cuisine de rue coûte trois fois rien. Pour un dollar ou un dollar et demi, vous dégustez (!) un repas complet sur ces petits tabourets en plastique très près du sol. De nombreux Vietnamiens mangent très régulièrement dans la multitude d’échoppes qui bordent les rues. Beaucoup y prennent au moins un repas par jour, souvent deux. Je vais tenter de vous communiquer un peu de l’atmosphère matinale qui règne autour de l’hôpital où je reçois des traitements de physiothérapie tous les matins de semaine. On ne sert pas de repas à l’hôpital, si bien que famille, amis, et très souvent les malades eux-mêmes (hommes en pyjamas bleus et femmes en pyjamas roses) se restaurent en plein trottoir. Les abords de l’hôpital grouillent d’activité dès 6 h du matin.

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Voici une propriétaire d’un petit resto mobile, qu’elle apporte en le poussant tous les jours en face de l’hôpital.

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Et on fait la vaisselle sur place, évidemment à l’eau froide…

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À Saïgon,  cette dame qui fait de délicieuses gaufres dans son resto portatif :

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Et une autre a réduit le resto de rue/épicerie portable à sa plus simple expression : un seul siège. Je ne sais pas combien pèse tout cela, mais il me semble que ça doit être lourd sur son épaule. Souvent, ces dames déambulent comme en sautillant, alors que leur palanquin de bambou ploie considérablement à chaque pas.

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Évidemment, la cuisine de rue se consomme à nos risques et périls. J’avoue avoir vécu quelques perturbations gastriques qui ont sérieusement freiné mes ardeurs en la matière. Mais de nombreux Occidentaux vivant ici ne jurent que par la cuisine de rue et la consomment allègrement et en quantité sans le moindre malaise. Mon ami William de Saint-Norbert d’Arthabaska, par exemple, trouve ridicule de payer ailleurs trois ou quatre fois le prix pour un repas de riz frit aux crevettes qu’il paie environ un dollar dans la rue.

Les marchés

Ils bourdonnent d’activités. Une des particularités de la cuisine vietnamienne, c’est qu’on n’y utilise que des produits frais. On se rend donc au marché au moins une fois par jour, souvent deux. Beaucoup de produits sont à même le sol. Voici des images du petit marché à côté du lieu où je travaille :

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Le poisson et la viande sont vendus en plein air… on cherche habituellement à les acheter le matin…

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Cette dame choisit son poulet pour le prochain repas :

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On trouve aussi dans ces marchés des babioles en tout genre :

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Un peu partout dans la ville, au détour d’un coin de rue, dans les parcs, au bord de l’autoroute ou même sur le parapet d’un pont, on trouve de ces marchandes qui s’installent avec leurs produits et leur balance :

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La chaleur

Il fait chaud ces temps-ci. Très chaud. Vraiment, très très chaud. J’ai peine à imaginer que bien des gens ici n’ont pas la clim, j’angoisse juste à y penser. Ces derniers jours, même les Vietnamiens se plaignent de la chaleur, c’est dire… Voici la météo qu’affichait mon ordi le 21 août dernier. Ça m’a donné un choc! Je ne savais pas qu’il était possible que la température ressentie atteigne 50 degrés. J’avais vécu 45 degrés en Inde et je croyais avoir fait l’ultime expérience de la chaleur, mais non! Et c’est arrivé deux autres fois depuis… :

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Je conduisais Amanda hier et même si c’était moins chaud (température ressentie : tout de même un petit 48!), j’avais l’impression que ma peau cuisait littéralement tant le vent était brûlant. Je pense que je comprends maintenant pourquoi les habitants de plusieurs  pays chauds se couvrent le corps en entier et nous trouvent bien bizarres, nous les foreigners, d’offrir notre épiderme en pâture aux éléments.

Le bout de tuyau qui rend heureux

La publicité ici me fait beaucoup rire. On se croirait au Québec il y a 30 ans avec tous les clichés et les artifices que cela peut supposer. Mais l’image qui suit a provoqué chez moi rien de moins qu’un éclat de rire en pleine rue il y a quelques mois :

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Non mais, il faut le faire!

Bizarrerie culinaire

À la frontière de la Chine, plus précisément à Lao Cai où je m’étais rendue pour le travail,  voici ce qu’on nous a servi en accompagnement d’une fondue de fruits de mer et de légumes, qu’on appelle ici hot pot. Remarquez la finesse du corsage et du col. J’avoue que j’ai connu un moment de sidération devant cette apparition…

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Oui, oui, vous avez bien compris. En prenant ses tranches de boeuf, on déshabille la poupée! Pour votre information, la jolie forme de la jupe est donnée par de la glace pilée dessous. Une crinoline de glace en fait. Il paraît que c’est très chinois comme façon de servir. Vous savez quoi? Nous avons tout mangé quand même. Un peu perturbant comme processus, mais très bon quand même.

À très bientôt!

De Quinn à Quyen – La réconciliation

La rencontre

Je vous présente mon nouvel ami et collègue, Quyen. Je crois que vous ne pourrez faire autrement que de craquer, comme moi,  pour cet homme chaleureux, immensément ouvert et généreux, et tellement vivant, vibrant. La première fois que je l’ai rencontré en mars dernier à Da Nang lors d’une réunion de tous les bénévoles de l’Entraide universitaire mondiale canadienne au Vietnam, il venait tout juste d’entrer en fonction à Hanoï, dans le cadre d’un mandat d’un an. Dans son équipe lors d’un jeu brise-glace déjanté et hilarant, puis assise à ses côtés au resto le lendemain, je sentais une grande énergie vitale émerger de lui. Était-ce à cause de son regard si intense ou de son rire tonitruant, surprenant et tellement communicatif ? J’ai tout de suite senti chez Quyen une densité particulière, mais pas du tout lourde. Au contraire, c’était comme le rayonnement d’une personne qui embrasse pleinement la vie, la savoure avec une joie profonde et une curiosité émerveillée. Ma sympathie lui a été acquise sur-le-champ.

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Quand il y a quelques semaines, je lui ai proposé ainsi qu’à Laurence, une autre collègue de Hanoï dont j’avais particulièrement apprécié la compagnie à Da Nang, de faire une virée de trois jours en moto dans les montagnes du nord du pays, tous deux ont accepté avec enthousiasme, pour ma plus grande joie. J’arrive tout juste de cette escapade mémorable, la tête et le cœur remplis d’images grandioses de ces contrées encore relativement peu visitées, mais aussi de l’histoire de vie de Quyen, qu’il m’a fait l’immense privilège de me dévoiler. Nos échanges ont pu s’approfondir à Hanoï puisqu’il m’a généreusement hébergée chez lui quelques jours. C’est avec, je l’espère, respect et délicatesse que je m’apprête à partager avec vous ce parcours de vie tout à fait extraordinaire. Bien sûr, tout ce que vous lirez ici a reçu l’aval de Quyen.

La petite enfance

Cadet d’une famille de 10 enfants, Quyen est né dans un village des environs de Hanoï il y a de cela 49 ans, en pleine guerre avec les États-Unis. Orpheline et analphabète, sa mère travaillait comme domestique dans une famille chinoise dont elle a épousé le fils. Quyen ne sait que peu de choses de sa petite enfance et n’en conserve que quelques bribes, dont la joie est exclue. Comme ils étaient dans l’impossibilité de nourrir une autre bouche, les parents de Quyen on dû donner leur premier enfant, un garçon, en adoption. Quyen se souvient vaguement qu’il fallait se mettre à l’abri pendant les bombardements. Puis la famille a déménagé à Hanoï, pour une raison qu’il ne connaît pas, entassée dans une seule pièce au-dessus de laquelle il y avait un grenier. Plusieurs familles nucléaires appartenant au même clan avaient investi cette ruelle, dans laquelle jouaient les enfants nus. Comme Quyen me l’a fait remarquer, le Vietnam en entier vivait alors dans un extrême dénuement, sauf peut-être Saïgon, future Ho-Chi-Minh-Ville, qui bénéficiait des largesses des États-Uniens. Il n’y avait bien sûr ni eau ni électricité — mentionnons au passage que pendant l’hiver à Hanoï, il fait très froid ! La ruelle au complet partageait un puits, une cuisine commune dans laquelle on cuisinait au bois, et une toilette qui se résumait à… un trou dans le sol. Tous ont connu le rationnement strict et la faim, avec la soupe composée essentiellement des restants de riz du repas précédent collés au fond de la marmite. Une petite tranche de melon constituait le seul et rare dessert de choix.

Le silence de la guerre

Ayant épousé un Normand, j’ai beaucoup visité la France et ai été souvent très étonnée qu’on y parle encore tant de la Deuxième Guerre mondiale. On sentait clairement le traumatisme qu’avait subi le pays dans son entier, chaque famille ayant ses histoires, ses morts, ses souvenirs traumatisants. Depuis mon arrivée au Vietnam en septembre dernier, je n’ai pratiquement jamais entendu parler de la guerre qui s’est pourtant terminée en 1975… non pas en 1945 ! On me le confirme constamment : les Vietnamiens refusent de regarder derrière et de parler de la guerre. Ils détestent s’apitoyer sur leur sort et ne veulent qu’une chose : tourner la page et aller de l’avant. La ville où j’habite a pratiquement été détruite en 1968, lors du siège le plus cruel et le plus meurtrier de toute la guerre du Vietnam. J’avais commencé à lire sur le sujet l’ouvrage de John Laurence, correspondant états-unien ayant couvert toute la guerre – The Cat from Hué (Le chat de Hué) – mais j’ai interrompu ma lecture tant je la trouvais pénible. Son auteur y décrit la destruction systématique de la ville, quasi maison par maison, et les cadavres qui jonchaient en grand nombre la rue Lê Loi, que j’emprunte quotidiennement. John Laurence était convaincu que jamais cette ville ne pourrait être reconstruite, tant sa désolation était atroce. Or, plus rien ne paraît aujourd’hui. Souvent, quand j’observe ces vieux tout voûtés ou ces très vieilles dames qui déambulent lentement les mains dans le dos, la cigarette collée à la lèvre inférieure, je me demande ce que renferme leur mémoire dont le contenu les accompagnera probablement dans la tombe. Le père de Quyen a été mobilisé pendant quelques années. Bien sûr, il n’a soufflé mot à personne de cet épisode de son existence.

Jusqu’à avril dernier, je suivais des cours de vietnamien à l’université de Hué qui, pendant la guerre, servait de base à l’armée américaine et d’où partaient les bombardements quotidiens qui pilonnaient sans merci le quartier de la Citadelle. J’avoue qu’un grand frisson m’a parcourue la première fois que je me suis rendue dans ces beaux bâtiments modernes du 10, rue Lê Loi.

La fuite des boat people

Les Vietnamiens n’aiment pas les Chinois. Les Hoas en particulier, ethnie à laquelle appartenait le père de Quyen, on pratiquement fait l’objet d’un « nettoyage ethnique »  à la fin des années 70, après la guerre. Reconnus pour leur habileté en affaires, les Hoas habitaient surtout le sud du Vietnam, aux environs de Saïgon. Ils ont été expulsés du pays après que leurs biens et leurs entreprises leur aient été confisqués. Le père de Quyen a fui le pays en train pour rejoindre sa famille en Chine avec quatre des enfants. Deux des filles aînées en âge de se marier, dont une habite toujours la demeure familiale maintenant construite en hauteur, ont choisi de rester à Hanoï. La mère et trois des garçons sont montés à bord d’une petite embarcation flottant à peine, dans laquelle s’entassaient péniblement environ 100 personnes. Ces bateaux dont nous avons entendu parler à profusion et qui ont frappé notre imaginaire n’appartenaient pas tout à des malfrats. La propriétaire de celui dans lequel a pris place la famille Dam se trouvait elle-même dans l’embarcation, et une des sœurs de Quyen était fiancée avec le frère du capitaine. Les passagers n’ont donc pas été arnaqués  – ou pire encore, jetés à la mer — comme tant d’autres. Bien sûr, il y avait très peu de nourriture et d’eau. Quyen se souvient qu’il y avait à peine de la place pour bouger et que les gens devaient dormir carrément empilés les uns sur les autres, en étages. On peut imaginer les conditions d’hygiène dans de telles circonstances. Lors d’une tempête terrifiante lors de laquelle tous les passagers ont été violemment malades, le bateau a été rescapé par un cargo jusqu’à ce que la mer se calme, puis remis en mer. Au moment du sauvetage, Quyen était tellement paralysé par la peur que sa mère a dû déplier un à un ses doigts par lesquels il s’accrochait au rebord du bateau. Outre les graves privations qu’ils subissaient et les conditions affreuses dans lesquelles ils se trouvaient, tous étaient hantés par la peur viscérale des pirates, qui ont commis d’innommables horreurs auprès des boat people. Finalement, l’embarcation a atteint les rives de la Chine, où elle a été stationnée plusieurs jours. La mère de Quyen a réussi à joindre son mari, qui s’est aussi embarqué sur un bateau avec les quatre enfants qui l’accompagnaient. Les deux bateaux ont finalement atteint Hong Kong, où ils ont dû faire la queue parmi les autres arrivants pendant plusieurs jours. Les autorités de l’île étaient dépassées par l’ampleur du nombre d’arrivants. Les premiers réfugiés ont pu intégrer directement la société, avoir accès à des emplois et à l’école pour les enfants, mais le point de saturation de l’intégration a rapidement été atteint. La famille de Quyen a été dirigée vers un camp de réfugiés dans un édifice en hauteur dont les conditions d’hygiène et de grande promiscuité laissaient hautement à désirer, c’est le moins qu’on puisse dire. Ils y sont restés un an. Quyen considère que ces camps de réfugiés n’étaient ni plus ni moins que des prisons. Malnutrition, haut taux de mortalité, absence de scolarisation, inactivité, violence, conditions d’hygiène déplorables : tel fut le sort des réfugiés de la mer pendant leur séjour à Hong Kong. L’opinion internationale a fini par créer un mouvement de mobilisation qui a mené certains pays, en particulier l’Australie, le Canada et la Californie, à rapatrier au moins une partie des boat people. Certains, moins chanceux, y ont croupi plusieurs années. La famille Dam a accepté l’invitation d’une église catholique de Guelph, en Ontario, à venir s’établir au Canada. Quyen avait neuf ans.

L’accueil et l’intégration

Dès le mois d’août 1979, un groupe de paroissiens d’une église de Guelph, créa un comité pour organiser l’accueil de deux familles de boat people. Quyen m’a fait l’honneur de me donner accès au cahier dans lequel une dame du comité a religieusement noté l’ensemble des démarches effectuées pour préparer cet accueil. Voici la couverture dudit cahier :

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On y retrouve, consignées minutieusement et d’une écriture soignée, une tonne d’informations essentiellement pratiques relatives à la répartition des multiples tâches à accomplir pour accueillir les familles : recherche de logement, de meubles, de vêtements, procédures administratives, informations à donner aux nouveaux arrivants, recherche auprès des écoles, des employeurs, des différents ministères et organismes, etc. Pendant trois mois à partir d’août 1979, un véritable commando a tout mis en place pour que tout soit prêt au moment de l’arrivée des boat people. Bien que quelque peu fastidieuse, la lecture de ce compte-rendu est profondément émouvante. On y trouve des détails touchants, par exemple : « Très important : expliquer le fonctionnement du robinet d’eau chaude et de la douche ». Bien sûr… On y mentionne aussi l’importance d’essayer de servir aux familles vietnamiennes une nourriture qui soit la plus semblable possible à la leur en évitant les produits laitiers, qui conviennent moins à leur constitution.

Voici notre ami Quyen, peu après son arrivée à Guelph, en octobre 1979 :

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Ce petit garçon d’alors n’avait jamais été scolarisé et ne parlait évidemment que le vietnamien à son arrivée. Chaque membre de la famille a bénéficié d’un accompagnement personnalisé, le père et les plus vieux ayant été dirigés vers des emplois qui leur correspondaient et les plus jeunes étant accompagnés de tuteurs. Dès décembre 1979, on peut lire ce compte-rendu incroyable à propos de Quyen, écrit par son professeur titulaire :

Quyen se comporte très bien en classe. Il travaille bien, de façon autonome. Lorsqu’il a terminé une tâche, il s’engage tranquillement dans une autre activité. Il aime la compagnie des autres enfants et s’entend très bien avec eux. Il participe activement aux activités sportives et au chant. Quyen est un enfant joyeux. C’est un plaisir de l’avoir dans ma classe.

Pourtant, à cet âge précoce, Quyen avait déjà tout vu, comme il me l’a répété gravement à quelques reprises. Il avait connu la grande pauvreté, la malnutrition, la faim, la terreur. Il avait vu plusieurs personnes mourir, été témoin d’agressions sexuelles, de violences de toutes sortes. Pour couronner le tout, le père de Quyen, qui a probablement lui-même beaucoup souffert dans son enfance et sa jeunesse, s’est montré violent toute sa vie durant avec son épouse et ses enfants. Avec un tel début de vie, comment Quyen a-t-il pu développer cette personnalité agréable et ouverte, irradiant facilement la joie et établissant aisément le contact avec tout un chacun?  Peut-être son mécanisme personnel de survie s’est-il ainsi manifesté ? Ou est-ce plutôt qu’il a si bien survécu à cause de cette nature affable et attachante ? Peu importe. Le résultat est qu’il a fait montre d’une capacité d’adaptation remarquable. Seul de sa fratrie à avoir obtenu un diplôme universitaire, il a connu et connaît une carrière enviable et a obtenu de très belles reconnaissances professionnelles.

Le travail étant une valeur fondamentale au Vietnam, toute la famille était mise à contribution dans la réalisation de petits travaux de manutention dont personne d’autre que les immigrants ne veut généralement. Par exemple, on assemblait à la maison des montagnes de petites pièces automobiles exigeant minutie et rapidité. À force de persévérance, de travail acharné et d’économies, la famille Dam a pu acheter une maison à peine deux ans après son arrivée au Canada. Un des fils a connu une fin tragique dans un accident de voiture à l’âge de 30 ans. Dans l’ensemble, l’intégration de cette famille de boat people reste un succès sans équivoque au plan social.

L’adolescence et les débuts de la vie adulte

L’adolescence s’avéra une période active et prolifique pour Quyen. Il réussissait plutôt bien à l’école et travaillait fort. Devant les quolibets dont il faisait l’objet (on l’appelait facilement « Queen » [la reine]), il changea son prénom. De Quyen, il devint Quinn. Dans une petite ville caucasienne à 99 % comme Guelph, tout étranger devient suspect aux yeux de certains, si bien que des remarques blessantes ont été proférées, laissant inévitablement certaines cicatrices : « Les Chintoks, retournez chez vous ! » ou encore     « Pourquoi venez-vous nos voler nos jobs ? ». Douloureuse différence.

Pendant de nombreuses années, Quyen a cherché par tous les moyens à être blanc, à se comporter comme les blancs, à porter ce qu’ils portaient même s’il n’en avait pas les moyens, à faire ce qu’ils faisaient, à avoir les mêmes loisirs qu’eux et plus tard, à voyager comme eux. Jamais il ne se sentait complètement comme les autres. Son profil même l’a souvent amené à assumer des doubles rôles, à se sentir « entre deux », alors qu’il ne souhaitait que se fondre dans la mêlée. Comme il a appris l’anglais plus jeune que les autres, il a régulièrement joué le rôle d’interprète, allant même jusqu’à devoir le faire lors de deux divorces impliquant des membres de sa famille. Fait cocasse, lorsque sa mère, analphabète, a été convoquée pour passer son examen de connaissances du Canada afin d’obtenir sa citoyenneté canadienne, non seulement Quyen lui traduisait-il les questions, mais il lui soufflait les réponses !

Quyen se distingue aussi de la majorité par le fait de son orientation sexuelle : il est homosexuel, ce qui a inévitablement créé une onde de choc dans la famille, même si le sujet n’a jamais véritablement été abordé de front. Rebelote donc, pour la différence !

La famille étant au cœur de la culture vietnamienne, les circonstances ont fait que Quyen s’est retrouvé en charge de sa mère. Le père était mort relativement jeune et le frère et la sœur qui vivaient avec leur mère depuis son décès décidèrent tous deux de déménager en Californie. Quyen et son conjoint ont donc emménagé dans la maison familiale avec cette femme qui a, semble-t-il, une personnalité très forte, doublée d’un esprit critique très développé et d’un besoin de contrôle… pas piqué des vers ! Cette situation a perduré de nombreuses années au cours desquelles notre ami a en quelque sorte agi comme le lien entre tous les membres de sa famille. Quyen a œuvré pendant plus de 23 ans dans le domaine de l’hospitalité, principalement comme directeur de la planification événementielle à l’université de Guelph. Fin cuisinier, il recevait abondamment à la maison qu’on visitait allègrement ! En cours de route, il a adopté une nièce de 8 ans qui a été abandonnée par ses parents après leur divorce et deux autres neveux ados de 15 et 17 après qu’ils soient devenus orphelins.

Il y a deux ans, à la faveur d’une prise de conscience fulgurante et d’un sérieux début d’épuisement professionnel, il a senti que la situation devenait intenable pour lui, qu’un changement de vie fondamental s’imposait. Sa fratrie l’a soutenu dans sa décision, une de ses sœurs acceptant de prendre à son tour la relève de la matriarche du clan. Mais comment annoncer ce changement de garde à la vieille dame ? Après moult discussions, l’unanimité a été faite sur l’approche à adopter : il n’y avait d’autre choix que de mentir à a mère ! Quyen lui a donc annoncé qu’il avait obtenu une promotion importante à Montréal, où il a pris une année sabbatique bien méritée avant de postuler pour venir au Vietnam.

La réconciliation

Quyen habite à Hanoï depuis mars dernier. Il a loué un bel appartement au vingtième étage d’un édifice moderne, avec vue imprenable sur Hanoï. Il habite seul pour la première fois de sa vie. Pour la première fois de sa vie aussi, il se sent parfaitement à sa place, fier de la personne qu’il est, de tout ce qu’il a fait et de tout ce qu’il a à contribuer à son pays d’origine. Lui qui abhorrait tout ce qui lui rappelait de Vietnam de trop près et qui avait honte de ses origines, le voici heureux de se reconnaître, tout en se sentant bien ancré dans son expérience occidentale. Et comme coopérant volontaire canadien, il bénéficie d’un avantage incommensurable : il parle vietnamien ! De plus, toutes ces années de labeur, d’une éthique irréprochable du travail et d’un sens poussé de l’économie font qu’il a récemment réalisé qu’il dispose d’une belle indépendance financière, ce qui lui ouvre un monde de possibilités.

Quyen a tout laissé derrière lui. Il a tout vendu et donné, ce qui lui donne une impression de légèreté immense. Bien sûr, il a conscience qu’il est en période de rattrapage et qu’il vit en ce moment une lune de miel avec sa nouvelle liberté. Il a l’impression de vivre la jeunesse à laquelle il n’a pu avoir accès auparavant, dans un corps d’adulte. Lui qui a eu une enfance traumatisante et de lourdes responsabilités jusqu’à récemment, il souhaite pour le moment embrasser tout ce que lui offre l’existence. Il déborde d’énergie, d’ouverture, de désir de découvrir. En même temps, il cherche à trouver un moyen qui lui permettrait de contribuer à la guérison et au devenir de ce pays, de son pays. Il est donc à la fois en phase de découverte et d’exploration de son prochain futur. Pour l’instant, les vannes sont ouvertes et le Vietnam n’a qu’à bien se tenir !

Escapade à Ha Giang

Mon amitié avec Quyen s’est donc consolidée au cours de notre magnifique périple dans les montagnes du nord du Vietnam, dans la province de Ha Giang. Ces paysages grandioses sont à couper le souffle. Nous voici, les trois compères, le matin de notre départ, avec notre équipement de protection qui nous donnait des allures de ninjas :

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Du brouillard jaillissaient des formes gigantesques, mystérieuses :

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Petite pause de contemplation « familiale » :

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Un doux coucher de soleil :

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Pour terminer, voici une photo prise à l’endroit le plus élevé du pays, où se trouve un énorme drapeau vietnamien :

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Du fond du coeur, cher Quyen, je te souhaite une longue, douce, belle et riche existence.

 

 

 

 

 

 

Thư, mon amie mille-feuille

Thư, mon amie mille-feuille

La jeune femme que je m’apprête à vous présenter ne correspond en rien au modèle       « standard » des jeunes Vietnamiennes de son âge, souvent timides et malheureusement tellement à l’étroit dans leurs modèles sociaux et mentaux.

Un modèle « hors-norme »

À 28 ans, femme d’affaires accomplie, célibataire assumée (pour le moment, mais… ne brusquons rien !), fille aimante, sœur et amie fidèle, belle, dynamique, espiègle, sportive et ouverte, Thư a fait éclater moult tabous et carcans étouffants du passé tout en conservant un respect profond envers sa culture et ses traditions. Je l’appelle affectueusement mon amie « mille-feuille » car depuis le début de notre amitié il y a près de 10 mois et au fil des confidences dont elle m’a une à une fait cadeau comme autant de petits joyaux, je ne cesse de découvrir chez elle de nouvelles dimensions qui m’étonnent à chaque fois. J’ai pris cette photo de Thư dans son bureau, un petit jour de semaine :

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La voici portant fièrement l’ao daitraditionnel, même si la couleur l’est un peu moins (traditionnelle, je veux dire). Vous aurez déjà compris que cette jeune dame ne disparaît généralement pas dans les motifs du papier peint…

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Deux éléments m’ont frappée lors de ma première rencontre avec Thư. Ma curiosité était piquée du fait qu’elle ait pris l’initiative de me contacter pour que nous prenions un repas ensemble après avoir entendu parler de moi par une amie commune. Déjà, ce comportement sortait de l’ordinaire. Une autre surprise m’attendait : son accent anglais impeccable, avec, à la clé, un riche vocabulaire. La conversation s’est engagée, facile, vivante, chaleureuse. C’est lors de ce repas que Thư m’a généreusement raconté certaines légendes vietnamiennes, dont deux se retrouvent dans l’article intitulé « Le festival du mi-automne ».

Femme d’affaires et voyageuse

Thư dirige Beebee Travel, une agence de voyages qui se distingue par ses visites pédestres de la ville de Hué et de la Citadelle, son quartier fortifié. Au cours de ces escapades, les voyageurs découvrent une foule de faits et d’anecdotes historiques, le tout dans une atmosphère conviviale et détendue. Thư organise également de nombreux voyages sur mesure, en mettant toujours en valeur le riche héritage historique du Vietnam. Elle se passionne depuis toujours pour son pays et pour sa culture, cherchant constamment à parfaire ses connaissances et accordant une grande importance à la formation de son équipe composée d’une dizaine de guides touristiques, tous à la pige.

Contrairement aux jeunes Vietnamiennes de son âge, Thư ne cherche pas constamment à cacher du soleil chaque centimètre de sa peau. Malgré que les canons de beauté favorisent ici une peau la plus blanche, la plus laiteuse possible, elle assume entièrement son joli teint basané, héritage d’ancêtres issus des minorités ethniques du nord. Ma jeune amie a une vie sociale très active, boit de la bière, apprécie le vin (les hommes boivent beaucoup alors que la plupart du temps, les femmes pas du tout), fait beaucoup de sport (natation l’été, tennis de table l’hiver) et voyage régulièrement au Vietnam et à l’étranger, parfois en solo. En 2015, elle a même parcouru seule en moto, en quatre jours, le trajet Hué — Saïgon : une expérience marquante, qu’elle qualifie de libératrice. Voici une image d’elle en cours de route :

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Un style de vie bien personnel

Toute jeune célibataire vietnamienne de 28 ans subit des pressions pour se marier.  Thư n’en accepte aucune. Pour le moment, elle profite à plein de sa liberté, d’autant plus qu’elle plaît beaucoup aux hommes. Pourtant, elle vit toujours chez sa mère. Quand je lui demande comment sa mère réagit au style de vie assez libéral de sa fille, Thư me répond qu’après de nombreuses et longues discussions avec sa mère à ce sujet, celle-ci accepte maintenant le style de vie de sa fille et ne pose plus de questions. En clair, la maman a été doucement, mais fermement amenée à comprendre que malgré tout l’amour que Thư lui voue — qui surprend même parfois l’Occidentale que je suis — elle n’a pas vraiment voix au chapitre. En fait, pas du tout.

Par contre, Thư respecte fidèlement les traditions en matière de rites, qu’il s’agisse du culte des ancêtres, des cérémonies entourant la pleine lune ou des fêtes annuelles. C’est d’ailleurs chez elle que mes amies et moi avons eu le privilège de célébrer la fête du Têt en février dernier. Nous y avons dégusté un repas somptueux et nous sommes amusées comme des gamines à jouer à des jeux de table traditionnels qu’elle tenait à nous faire découvrir. Autre particularité : Thư conserve fièrement son nom vietnamien, même si celui-ci représente un certain défi de prononciation pour ses amis foreigners. Sachez que l’apostrophe accolée au « u » complique sensiblement l’exercice d’authenticité langagière, d’autant plus que ce même « u » a eu la malencontreuse idée d’être précédé des lettres « th ». A priori inoffensif, ce tout petit prénom n’a en fait de simplicité que l’apparence. Enfin, l’attachement viscéral à la famille et le devoir filial sont au cœur de l’existence de ma jeune amie.

Le chapitre états-unien

Quelques mois après que j’aie connu Thư, je me suis bien aperçue qu’elle voyageait assez régulièrement d’un bout à l’autre du pays. Comme son agence de voyages offre des services surtout à Hué, cela m’intriguait. En poussant un peu mon investigation, j’ai découvert un autre pan de son existence. Il y a quelques années, alors qu’elle travaillait comme guide touristique pour une autre agence, mon amie a eu l’occasion d’effectuer un stage de deux mois en Arkansas dans le domaine de l’hospitalité avec des gens d’un peu  partout au monde. Comme elle a du bagout et se débrouille plutôt bien socialement, elle s’est liée d’amitié, en marge de son stage,  avec des gens d’affaires dont l’entreprise œuvre au Vietnam. Bref, au terme de ces trois mois, elle avait en poche un contrat que je devine assez lucratif, qui  l’amène à jouer un double rôle d’interprète et de représentante commerciale plusieurs fois par année lors de rencontres d’affaires qui ont lieu principalement à Saïgon et à Hanoï. La voici dans le feu de l’action lors d’un de ces évènements :

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Ces nouvelles informations me permettaient de comprendre ce qui faisait que Thư me paraissait très bien se débrouiller financièrement. Bien sûr, son agence de voyages semble avoir du succès, mais quand même… Mais je n’étais pas au bout de mes surprises !

La filière Da Nang

Environ deux mois plus tard, au cours d’un repas convivial et un chouïa arrosé, Thư me lance une invitation : « Que dirais-tu que toi et moi allions passer un weekend à Da Nang, au bord de la mer ? » —Je réponds tout de go « Bien sûr, mais… Où allons-nous loger ? » — « Dans mon appartement » rétorque-t-elle, la chipie ! « Je ne l’ai encore dit à personne, même pas à ma mère, mais j’ai acheté un appartement sur plans il y a 18 mois dans le plus gros édifice à condos du bord de mer de Da Nang et je suis en train de finir de le meubler ». Depuis qu’elle l’a acquise, cette propriété a gagné près de 60 % de valeur ! J’ai donc eu le plaisir de passer un très joyeux weekend dans ce lieu agréable et aménagé avec beaucoup de goût, en fort bonne compagnie de surcroît. Quelques semaines plus tard, Thư signait un bail d’un an avec un locataire coréen pour un montant couvrant les frais d’hypothèques et autres. Quand je vous disais que notre amie a les affaires dans le sang… Elle a 28 ans ! Et elle a concocté seule l’ensemble de la chose ; je ne peux que lui lever mon chapeau.

J’ai eu droit à ma prochaine révélation quelques semaines plus tard, encore une fois dans le domaine des finances. Ma jeune amie m’a confié qu’elle prend bien soin de conserver ses économies en devises américaines. Décidément, cette moins de 30 ans en aurait long à montrer à bien des gens en matière de planification financière, à moi y compris !

L’aidante naturelle

Thư vit avec sa mère, envers qui elle a un grand respect doublé d’une immense affection. Les rôles parents/enfants s’inversent précocement au Vietnam, si bien que les jeunes adultes se sentent très responsables de leurs parents et deviennent assez rapidement leurs protecteurs et leurs pourvoyeurs. Par exemple, Thư n’a pas hésité, même si elle avait amorcé une belle carrière à Saïgon après ses études universitaires et que cette ville seyait très bien à son tempérament, à tout laisser — travail, copain, etc. — pour venir s’occuper à temps plein de son père qui avait un grave cancer. Elle l’a accompagné pendant neuf mois, jusqu’à sa mort. Pourtant, cet homme avait été très loin du père idéal. Quand je l’ai interrogée sur les motifs qui l’ont menée à mettre sa vie entre parenthèses pour faire office d’aidante naturelle, elle m’a simplement répondu que c’était son rôle de fille, que cette décision s’était imposée d’elle-même, tout naturellement. Mon amie Katie, qui m’a enseigné le Vietnamien, a fait de même lorsque sa mère est devenue veuve : elle aussi a quitté Saïgon pour venir s’occuper de sa maman. En rétrospective, Thư se sent même privilégiée d’avoir pu vivre ces moments de proximité avec son père, car une belle réconciliation a pu avoir lieu entre eux. Devant l’inéluctable fin de sa vie, il semble que cet homme ait eu la capacité de reconnaître avec lucidité les blessures infligées à ses proches du fait qu’il avait été un père absent, souvent plus enclin à passer du temps avec ses amis qu’avec sa famille, comme bien des hommes de sa génération. Cette ouverture du cœur dans la vulnérabilité a eu un puissant effet apaisant et guérisseur sur l’ensemble de la famille.

L’enfance

Il m’arrive souvent de me demander ce qui a amené Thư à devenir cette jeune femme si attachante et complexe, un peu mystérieuse et définitivement hors-norme. Comme nous tous, certains éléments marquants de son passé l’ont forgée. Je me suis donc intéressée à son histoire.

D’origines modestes, Thư a été élevée avec une grande sœur et un petit frère. À cette époque, une politique nationale incitait fortement les employés de la fonction publique à limiter leur famille à deux enfants, sous peine de représailles. À la naissance du troisième enfant, le père de Thư, qui occupait un emploi subalterne dans la fonction publique, subit une importante rétrogradation. La situation financière de la famille, déjà serrée, devint précaire. À l’école, Thư a longtemps fait l’objet d’intimidation, à la fois à cause de son statut de « pauvre » et de son teint plus foncé que la moyenne. Du fait de l’absence de son père, malheureusement typique de cette génération d’hommes ayant eu peu de modèles inspirants et ayant souffert de la guerre et de grandes privations, le couple que formaient ses parents ne constituait en rien un modèle de relation amoureuse enviable. De cette homme qui chantait, jouait de la guitare et cultivait de nombreuses amitiés, parfois au détriment de sa famille, Thư a tout de même hérité une belle joie de vivre et le sens de la fête. Enfin, de l’aveu même de sa mère aujourd’hui, le petit garçon de la famille obtenait tous les privilèges, ce qui créa de grandes iniquités dans la fratrie. Il disposait de la meilleure chambre de la maison, n’avait aucune tâche ménagère à accomplir, bénéficiait des meilleurs plats, s’assoyait plus près de l’autel familial que les autres lors des cérémonies et bien sûr, faisait l’objet de constants éloges. On peut imaginer que les inévitables blessures générées par de telles circonstances, jumelées à l’amour et à l’admiration qu’elle porte à sa mère depuis son veuvage, ont profondément marqué la psyché de mon amie, façonné sa perception des choses et influencé ses choix de vie, selon cette singulière alchimie propre à l’inconscient de chacun. Bien malin celui qui pourrait faire la cartographie exacte des causes et des effets dont il est question ici !

Le mystère se poursuit…

J’ai une immense affection pour Thư et beaucoup de plaisir en sa compagnie. Elle est mon amie vietnamienne la plus proche. Pourtant, à certains égards, elle reste énigmatique, secrète. Je suis convaincue que je n’ai encore accès qu’à certains « étages », qu’elle choisit de partager  lorsqu’elle se sent prête à le faire. Je crois qu’elle gagnerait parfois à baisser les armes, mais qui suis-je pour dire cela ? Encore dernièrement, elle m’a fait une confidence qui m’a abasourdie. Bien sûr, je ne révèlerai pas son secret, mais qu’il suffise de mentionner qu’il s’agit de quelque chose de costaud, qui pourrait avoir une incidence importante, voire déterminante, sur son parcours de vie. Les personnes au courant de la chose se comptent sur les doigts d’une main, même si ce nouveau retournement se préparait à l’insu de tous depuis plusieurs années déjà.

Chère Thư. Elle s’est taillé une place dans mon cœur à tout jamais.

À bientôt !

 

 

 

Léopold, le bienheureux

La faune des étrangers qui ont élu domicile à Hué comporte quelques « électrons libres », c’est-à-dire des personnes au profil et au chemin de vie atypiques. Je vous présente l’un d’eux : mon ami Léopold.

Ce qui frappe au premier abord chez cet homme à la longue silhouette voûtée et au visage fin, c’est son regard. Ses beaux yeux bleus se posent sur vous certes avec vivacité, mais aussi avec une certaine douceur souriante. Si on pousse un peu plus loin l’investigation, on décèle sous cette affabilité une grande curiosité, un désir de contact ou plutôt, un désir de connaître, de découvrir, toutes antennes dehors. Un peu plus loin encore apparaît ce que j’appellerais une joyeuse irrévérence. On pressent chez ce personnage — car de personnage il s’agit — un monde intérieur intense et… pas comme les autres.

Les origines

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Français d’origine polonaise et retraité, Léopold vit à Hué depuis six ans. C’est ici qu’il a connu sa compagne Andréa, belle Allemande spécialisée dans la restauration d’édifices culturels historiques, qui vivait ici depuis plusieurs années déjà au moment de leur rencontre. Andréa mène au Vietnam, au Laos et au Myanmar une carrière florissante, s’attirant le respect non seulement des autorités de la ville et du pays, mais de tous ceux œuvrant dans le domaine, comme en fait foi un très beau documentaire qui lui a été consacré il y a quelques mois. Des Vietnamiens qui font un documentaire sur une foreigner — une femme en plus! –  qui dirige des projets et des équipes de restauration de monuments historiques vietnamiens : il faut le faire! Le couple que forment Léopold et Andréa n’a vraiment rien de banal.

Par quels méandres de l’existence Léopold en est-il venu à élire domicile dans l’ancienne capitale impériale du Vietnam? Son parcours m’a fascinée…

Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait une dette de guerre colossale envers la France. Elle disposait de trois façons de s’en acquitter : soit en la payant en or, soit en cédant à la France certaines de ses industries ou en lui fournissant un nombre prédéterminé de travailleurs miniers. L’Allemagne choisit cette troisième option et les grands-parents de Léopold, qui vivaient alors en Silésie, décidèrent de profiter de l’opportunité et des conditions alléchantes qui leur étaient offertes pour prendre un nouveau départ dans l’existence. Chaque famille se vit attribuer à Lille une maison en rangée dotée d’un grand jardin. L’Église catholique — les syndicats français avaient réussi à obtenir la construction d’écoles et d’églises catholiques polonaises dans chaque quartier ouvrier — jouait un rôle très important dans le quotidien de la communauté et la maintenait fermement sous sa houlette religieuse et culturelle. Le jeune couple engendra trois filles et dix garçons. Le père de Léopold, cadet des garçons, fut le seul qui vécut au-delà de l’âge de 40 ans, les neuf autres étant décédés de silicose dans la fleur de l’âge. Prématuré et chétif, on le jugea trop faible pour « faire mineur ». Il devint tailleur, métier qui lui valut de belles années de relative prospérité, car les ouvriers polonais, plus sophistiqués que leurs collègues français, revêtaient le costume et le haut-de-forme pour aller à la messe le dimanche!

Léopold, qui était le plus jeune d’une famille de deux garçons et une fille, naquit plusieurs années après les deux aînés. Pour la plus grande fierté de ses parents qui valorisaient les études, la stabilité et la réussite sociale, son grand frère fit de brillantes études d’ingénierie dans une grande école et accéda assez rapidement au poste de  Directeur de la recherche de l’Institut français du pétrole. Ses parents espéraient que Léopold foule les mêmes sentiers que son aîné, d’autant plus qu’il réussissait très bien en sciences et en mathématiques. Il fut accepté dans une grande école d’ingénierie et… y resta trois jours, au grand dam de la famille!

Le jeune adulte

Un chapitre marquant de l’histoire de la France eut une grande influence sur le parcours de Léopold : il avait 18 ans au moment des événements de mai 1968, qu’il vécut avec une grande intensité, de l’intérieur. Cela provoqua chez lui une profonde remise en question des diktats culturels et sociaux. Il décida de vivre sa vie à sa façon, en fonction de ses propres croyances et valeurs, se méfiant à tout jamais des systèmes établis.

Comme il était doué pour les langues, notre ami décida de faire une licence en allemand, langue qu’il parlait déjà avec grande aisance — même plus que certains de ses professeurs. Il vécut des années académiques plutôt légères, ne se présentant la plupart du temps qu’aux examens, qu’il réussit intégralement et haut la main. Sa licence en poche, il se fit professeur d’allemand. Il tint neuf mois. Force lui fut de constater que la dynamique professeur/élèves de lycée ne le branchait aucunement. Il occupa une brochette de petits emplois successifs pendant quelques années, allant même jusqu’à tâter de métiers aussi invraisemblables (pour qui le connaît maintenant) que bûcheron et débardeur — de nuit en plus! Il va sans dire que Léopold se cherchait, parfois sûrement sous l’œil ahuri de ses parents!

L’artiste

En parallèle à sa vie professionnelle hors norme, il commença à côtoyer un groupe d’artistes, amis de sa copine de l’époque et future épouse. Ce monde qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’approcher le toucha et le stimula au plus haut point : il se sentait avec eux, pour la première fois de son existence, en pays de connaissance, en résonnance, intensément vivant. Il s’inscrit donc aux Beaux-Arts, d’abord comme étudiant libre, puis il se prit au jeu in intégra le programme régulier. Il avait 30 ans, ce qui lui conféra un statut particulier auprès des professeurs, dont il dépassait certains en âge. Ces années d’études furent bouillonnantes, joyeuses, foisonnantes, heureuses. Sa démarche artistique l’amena à créer des « machines amoureuses » — des « installations » qui mettaient ainsi à profit à la fois sa créativité et son don pour les sciences. J’avoue en toute humilité que malgré des explications fort convaincues de Léopold, mon cerveau bien cartésien le pauvre s’est senti un peu dépassé par le sujet. Essayons tout de même : il s’agissait d’engins munis de mécanismes automates, que Léopold installait dans des endroits publics, invitant des hommes et des femmes (couples hypothétiques, confirmés, tentatifs ou en devenir), à s’asseoir aux côtés de ladite machine et à réagir à une « proposition » que celle-ci produisait généralement toutes les demi-heures.  Je laisse à Léopold le soin de vous expliquer la chose, prototype à l’appui :

 

La sirène de Dunkerke

Cette œuvre, conçue en 1989 pour avoir une durée de vie de deux semaines, a connu jusqu’à ce jour un destin hors du commun, qui a complètement échappé à son créateur, mais de bien jolie façon. La sirène, qui s’inspire d’une vierge couchée d’un des tableaux de Michel-Ange, a été installée à la verticale sur une bouée, à quelques kilomètres du port de Dunkerke. À l’origine, elle devait émettre périodiquement un signal en morse, tout simplement : « oui, oui… » Son inauguration, entièrement financée par Léopold, a donc eu lieu en mer au son d’un quatuor à vent embauché pour l’occasion. Peu à peu, le personnel et les marins des Phares et balises de Dunkerke se sont entichés à la sirène et ont conçu toutes sortes de manœuvres pour retarder son démantèlement, malgré les demandes répétées de l’administration de procéder à son retrait. Au moment ou un gestionnaire à bout de patience s’apprêtait à signer son arrêt de mort, un employé a produit in extremis un document officiel qui rendait le retrait de l’œuvre impossible. On l’avait fait baliser officiellement sur les cartes maritimes, si bien que tout bateau s’approchant du port allait s’attendre à la trouver sur son chemin à défaut de quoi il se croirait perdu.

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La sirène se tailla une place considérable dans la grande famille maritime. Un des marins des Phares et balises avait indiqué dans son testament le désir que ses cendres soient dispersées aux pieds de la sirène. Un règlement fut adopté pour l’occasion. À ce jour, ce lieu reste le seul endroit en mer française ou il est légal de disperser des cendres. Près de 400 personnes ont depuis choisi ce lieu pour leur dernier repos. C’est aussi de la sirène de Dunkerke que se fait le départ du tour de France en bateau et qu’il se conclut.

Enfin, un événement remarquable démontre avec éclat l’ampleur de l’attachement de la communauté maritime dunkerquoise à cette œuvre de Léopold. En 2005, la chaîne qui retenait la sirène à une amarre sous-marine se rompit et elle alla se fracasser sur les rochers. Le personnel des Phares et balises se mobilisa et réussit à recueillir la somme impressionnante de 20 000 euros, puis contacta Léopold pour qu’il la recrée. Bien sûr, notre ami accepta cet honneur avec enthousiasme.

Si vous passez par les eaux du port de Dunkerke, ne manquez pas de saluer cette sirène au karma unique.

Le travail

Même s’il faisait office de précurseur en matière de simplicité volontaire, Léopold devait quand même gagner sa vie. Un de ses amis l’aida, avec sa copine, à obtenir des contrats avec la chaîne de télévision France 3. Il y resta comme pigiste de longues années. Au début, il exerça des tâches qui nous font aujourd’hui sourire :

  • écrire des génériques de fin d’émissions que l’on déroulait et filmait manuellement.
  • inscrire en direct les résultats lors des tournois de tennis de Roland Garros, ce qui exigeait beaucoup de présence et d’attention.
  • écrire en direct les réponses des participants à des jeux-questionnaires télévisés.

Graduellement, comme il se montrait habile et qu’on appréciait sa compagnie, il obtint des contrats dans le domaine des décors, d’abord à la télévision puis peu à peu au cinéma, où il connut de très belles années et dont le point culminant fut un contrat de peintre-décorateur pour le film « Les amants du Pont-Neuf ». Mais jamais Léopold n’a voulu occuper un poste régulier. Lorsqu’il avait besoin de revenus, il passait le mot à son réseau et les propositions arrivaient.

En marge de ses projets de production personnelle et de ses contrats à la télé et au cinéma, Léopold a de longues années durant consacré beaucoup d’énergie à animer un lieu de rencontres artistiques très couru à Lille en matière d’art contemporain. En fait, il « tenait salon ». Il avait loué un espace et y invitait des artistes à venir exposer ou à se produire, et ce, tout à fait gratuitement. Il assumait lui-même toutes les dépenses liées au lieu. Il offrait à boire aux visiteurs et parfois même à manger! Pour son plus grand bonheur, le lieu perdure encore aujourd’hui, un successeur ayant repris le flambeau en maintenant la même philosophie d’ouverture.

La retraite

La pression croissante des impératifs économiques dans le milieu du cinéma a eu pour effet qu’à un moment, Léopold a cessé de se reconnaître dans cette approche de faire toujours plus avec moins et il a tiré sa révérence, même si cela signifiait la précarité financière d’une bien petite rente de retraite. Homme fondamentalement optimiste et tourné vers le possible plutôt que l’inaccessible, il résolut, d’autant plus qu’il était devenu veuf, d’élire domicile là où ses moyens financiers lui permettraient tout de même de bien vivre, c’est-à-dire en Asie. Après un essai peu concluant au Japon malgré son intérêt prononcé pour ce pays, il vint séjourner chez des amis à Hué pour finalement y prendre racine, car il s’y est rapidement beaucoup plu. De Hué, il apprécie le climat, la bonne humeur et la gentillesse ambiante, la quasi-absence de délinquance et ce qu’il qualifie d’aspect bon enfant des relations hommes/femmes. Bien sûr, il est de tous les trop rares événements culturels de Hué et participe régulièrement aux activités organisées par l’Association française de la ville.

Depuis quelques années, Léopold vit avec Andréa dans une jolie maison au bord de la rivière. Le matin, il écoute religieusement France Culture. Puis il s’adonne à une passion qui s’est manifestée il y a environ un an et qui occupe maintenant plusieurs heures de son temps par jour : la peinture.

Voici son atelier :

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Et parmi ses oeuvres, ma préférée (il s’agit d’Andréa, bien sûr):

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Pour finir, voici une « machine » que Léopold a fabriquée et offerte à Andréa pour ses 50 ans. À mon sens, elle illustre à merveille toute l’originalité et la singularité de cet homme hors du commun. Il s’agit d’une machine qui fait le compte à rebours des heures de vie qui restent à son amoureuse avant qu’elle n’atteigne l’âge de 100 ans. Et cela fonctionne, depuis quelques années déjà, à 20 minutes près! Voici Léopold devant ladite machine :

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Avouez que comme cadeau d’anniversaire personnalisé, il est difficile de faire mieux!

Il y a quelques semaines, je passais la soirée avec quelques amis, dont Léopold et Andréa. Vient sur le sujet un homme bien connu à Hué, mais très contesté et voilà que Léopold fait valoir un aspect très positif de l’individu en question. Puis Andréa s’exclame dans un grand sourire, sans charge aucune à l’endroit de son conjoint : « C’est bien Léopold, ça! Il voit toujours tout avec des lunettes roses! » Force m’est de constater, à partir de ce que je sens de cet homme et du plaisir que j’ai à passer du temps en sa compagnie, que cette attitude lui sied très bien et explique au moins en partie cette sérénité joyeuse qui émane de lui.

Le café le plus cher au monde

Lors d’une petite virée dans les montagnes du sud du pays le mois dernier, à Dalat, ma fille Amélie et moi avons visité une plantation de café et avons goûté à un café vraiment, mais vraiment très particulier : le kopi luwak, dont on récolte les grains… dans les excréments de civettes asiatiques,  genre de belettes, dont on fait l’élevage principalement en Indonésie, au Vietnam, aux Philippines et au Timor oriental!

Comment en sommes-nous arrivés là, vous demandez-vous peut-être…

On raconte qu’au dix-huitième siècle, les Néerlandais créèrent des plantations de café dans leurs colonies, tout en interdisant aux fermiers indigènes d’en cueillir les grains pour leur consommation personnelle. Ceux-ci découvrirent que les civettes mangeaient les fèves de café et en rejetaient les graines encore entières dans leurs excréments. Nous avons appris aussi que lors de la récolte du café, on cueille habituellement les fruits  en vrac, à tous les stades de maturité : les fèves vertes pas encore mûres comme les rouges qui sont bien à point. Dans l’image qui suit, on voit quelques fèves mûres.

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Or, notre amie la civette aborde le café en véritable connaisseuse : elle n’en consomme que les « cerises » d’un beau rouge profond et ne digère que la pulpe, rejetant les grains de café après qu’une de ses enzymes digestives en ait retiré l’amertume. Voici les grains lavés et séchés provenant de cette source, avouons-le, assez saugrenue :

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Selon Wikipedia, la café civette se vend jusqu’à 6,600 $ USD le kilo au Japon et aux états-Unis. Un établissement australien le vendait 50 $ la tasse en 2006. Il a même valu en 1995 à un chercheur américain, John Martinez, le prix IG Nobel (IG pour ignoble), un prix parodique du Nobel décerné chaque année à dix auteurs de recherches insolites provoquant la réflexion…. et l’hilarité.

Les avis varient diamétralement sur le sujet. Alors que certains se pâment devant ce nectar dont ils vantent la douceur et la subtilité sublime du goût, d’autres crient à l’imposture face à ce qu’ils appellent le sh… café. Bon. Amélie et moi en avons chacune consommé une tasse. Alors, me demanderez-vous? Mmmmmm… Honnêtement, je n’ai eu aucune expérience gustative transcendante. J’avoue cependant que le fait que nos deux guides aient refusé ledit café et qu’ils observaient notre dégustation avec un air un peu goguenard au coin des yeux a rendu mes papilles plus que dubitatives.

Une brève recherche sur le Web m’a révélé qu’on utilise le même procédé au Pérou pour le café Misha, mais cette fois-ci avec les déjections d’un mammifère de la famille des ratons-laveurs, le coati. Un producteur brésilien prétend même que le café qu’il produit avec l’aide gastrique du jacu, un oiseau proche du faisan, respecte en tous points les règles sacro-saintes de la bio-dynamique, telles que stipulées par Rudolph Steiner lui-même. Dans le nord de la Thaïlande, c’est l’éléphant (!) qui met son tube digestif à contribution dans la production du café Ivoire Noire, vendu à 35 $ la tasse.

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La. nature – et la créativité de l’homme – n’auront de cesse de m’ébahir!

Pour finir

Un nouvel élément s’ajoute maintenant à mon quotidien : je vous présente Amanda, qui succède à Georges. Plus costaude que son prédécesseur, elle me procure, en plus de la joie intrinsèque de la conduite sur deux roues, un sentiment de sécurité et de solidité.

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Je sais, je sais… certains de vous s’inquiètent que je veuille encore conduire un scooter après avoir eu un accident de la route. Bien sûr, une certaine appréhension m’habite, mais sachez qu’à Hué et au Vietnam en général, il est moins périlleux de circuler motorisé qu’à pied, tant on bafoue ici le pauvre piéton!

Avouez qu’elle est mignonne, non?

 

 

 

 

 

 

 

Madame Nga – Entre tradition et modernité

Au cours des prochains articles, j’aimerais vous présenter certains personnages de mon entourage huesque, simplement pour vous donner une idée de la diversité et de la richesse de la faune humaine que j’ai le bonheur de côtoyer, tant chez les Vietnamiens d’origine que chez les étrangers ayant élu domicile à Hué. Les destins individuels ont l’heur de me passionner, même de me fasciner : qu’est-ce qui fait que nous nous rencontrons à un moment et à un lieu précis, que nos routes se croisent et que le lien se crée l’espace d’un instant, de quelques mois ou d’une existence ? Mystère et boule de gomme. Remontons donc le fil de quelques-uns de ces liens dont l’avenir révélera l’éphémérité ou la pérennité.

Madame Nga

J’ai une affection inconditionnelle pour cette mi-cinquantenaire énergique, vice-rectrice du collège où je travaille. En plus de son fort dynamisme, il émane d’elle non seulement une bonté hors du commun, mais une joie de vivre éclatante qui fait de chacun de ses éclats de rire une fête irrésistible pour le cœur. Madame Nga a un amour profond pour son pays et pour ses traditions, tout en étant une femme bien de son temps, ce qui donne à son profil un relief bien particulier.

Comme la grande majorité des Vietnamiens, Nga a connu la pauvreté dans son enfance. Orphelin de la Première Guerre mondiale, son grand-père paternel fut toute sa vie domestique d’une famille de mandarins de la cité impériale de Hué, à titre de conducteur de cyclo-pousse personnel d’un haut fonctionnaire. Après leur mariage, les parents de Nga choisirent de vivre en campagne non loin de Hué afin d’assurer  l’autonomie alimentaire de leur famille, qui compta bientôt quatre enfants : deux garçons et deux filles. À l’instar de son propre paternel, le père de Nga occupa sa vie durant le poste de chauffeur personnel d’un fonctionnaire important de la ville, un juge cette fois, sa mère tenant maison, fabriquant et vendant du pain et faisant des ménages chez des gens plus aisés. Comme dans toute maisonnée vietnamienne, seules la mère et les filles contribuaient à la confection des repas et aux tâches ménagères : Nga relate que toute petite, comme la famille n’avait pas l’eau courante, elle et sa sœur se rendaient à pied au village parfois jusqu’à 20 fois par jour, chacune avec sa palanque de bambou et deux grands seaux, pour puiser l’eau et la rapporter à la maison. Devant les plaintes répétées des petites filles, les parents décrétèrent que les garçons devaient accompagner leurs sœurs au village à tout le moins pour puiser l’eau — tâche  éreintante —, mais le transport des seaux à la maison demeura la responsabilité des filles.

 

 

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Dès qu’elle évoque ses parents, des torrents de larmes jaillissent des yeux de Nga. Tous deux sont morts subitement à une dizaine d’années d’intervalle, son père dans la jeune cinquantaine à la suite d’une électrocution et sa mère après un violent infarctus. Nga a profondément aimé et admiré ses deux parents, qu’elle décrit comme généreux et très impliqués dans leur communauté. De son père, elle appréciait particulièrement la vivacité d’esprit, l’entregent, les nombreux talents (il pouvait tout faire en construction, jouait de la guitare et de l’harmonica) et la joie de vivre dont elle a hérité. Surtout, à la différence des autres pères vietnamiens dont il subissait imperturbablement les critiques, il s’intéressait autant à ses filles qu’à ses garçons, s’amusant avec elles et souhaitant leur épanouissement. Nga garde un souvenir très ému de sa mère et des années de proximité qu’elle a vécues avec elle après la mort de son père, années qui furent aussi brutalement interrompues.

Après avoir obtenu son diplôme de l’École normale de Hué, Nga fut recrutée par le Comité populaire de la ville de Hué, où elle connut son futur mari, qu’elle épousa à l’âge de 27 ans, un âge relativement avancé pour une Viernamienne. À noter qu’elle avait déjà repoussé les approches de trois prétendants, ce qui démontre qu’elle n’hésitait pas à résister aux diktats sociaux selon lesquels le célibat devient une tare après l’âge de 30 ans, surtout chez la femme. Le jour de son mariage, Nga emménagea comme il se devait chez sa belle famille  à titre d’épouse de l’aîné d’une famille de six filles et de deux garçons, dont elle devint d’office la cuisinière et la femme de ménage, même si elle travaillait à temps plein et qu’elle a donné naissance à deux enfants peu après son mariage. Le tout dans une atmosphère où elle dut subir de nombreuses critiques, parfois de l’hostilité ouverte, particulièrement de la part de ses belles-sœurs. Bravo pour la solidarité féminine !

Lorsque je lui ai demandé pendant combien d’années cette situation a perduré, elle a poussé ce cri du cœur : « J’ai souffert pendant 11 ans ! » Après cette période, même son mari trouvait la situation intenable pour elle : il a donc passé le flambeau à… l’épouse d’un de ses frères, puis fait construire une maison pour leur propre cellule familiale. À l’âge de 38 ans, Nga a fait une chose vraiment singulière pour une Vietnamienne de son époque. Fait encore plus surprenant, elle a même obtenu le soutien de son mari pour réaliser un projet bien particulier, celui d’accepter une bourse pour aller étudier la gestion hôtelière pendant un an en Europe, au Luxembourg, alors que leur fils et leur fille étaient âgés respectivement de 8 et de 5 ans. Cette année s’avéra à la fois très éprouvante et très profitable pour elle. Elle pleura tant au cours des quatre premiers mois qu’elle développa un problème de glandes lacrymales ! Par ailleurs, cette année lui permit de donner un envol décisif à sa carrière dont elle profite encore aujourd’hui, qui lui fait affirmer que ce choix s’avéra salutaire malgré tous les défis qu’elle eut à relever.

Nga a un profond attachement pour la tradition. Elle fréquente assidûment une pagode et respecte tous les rites bouddhistes, en particulier le culte des ancêtres. La famille reste au cœur de son existence. Elle visite régulièrement ses deux enfants qui étudient tous deux à Saïgon et maintient une relation très étroite avec eux. Dans ses temps libres, Nga s’occupe énormément de son entourage. Cuisinière accomplie et d’une efficacité redoutable devant ses fourneaux, elle adore recevoir. Pour avoir eu le privilège de faire partie de ses invités, j’ai pu constater qu’un repas chez Nga signifie plats succulents, plaisir garanti et rires à profusion. Pour la journée de la femme au Vietnam, nous étions une douzaine chez elle à rigoler comme des gamines. La capacité à s’amuser de nombre de ces femmes m’ébahit littéralement.

Nga se distingue de bien des femmes vietnamiennes par son indépendance d’esprit, que je perçois comme étant liée à la valorisation qu’elle a reçue de ses parents. Malgré son penchant pour le respect des traditions, elle est remarquablement ouverte d’esprit face à la différence. Autre fait à souligner : contrairement à la majorité de son entourage, elle fréquente très rarement les « fortune tellers » lorsqu’elle a une décision à prendre. Elle préfère se fier à son propre jugement quand vient le temps de gérer sa destinée, tout comme elle était convaincue, dans sa jeunesse, qu’il valait mieux rester seule que d’accepter les avances d’hommes qui ne lui disaient rien.

Nga se garde en forme : tous les matins, elle fait de la marche rapide avec son mari de 5 h à 6 h, activité qu’elle répète aussi souvent que possible le soir après manger. Tous les week-ends, elle s’occupe de sa belle-mère vieillissante : elle fait ses courses, son ménage et prépare la plupart de ses repas. Très souvent au cours de la semaine, elle lui apporte une portion du repas familial. Pour Nga comme pour la majorité des Vietnamiens, ce rôle va de soi. Il est dans l’ordre des choses de prendre soin des aînés et de faire preuve d’indulgence et de patience avec eux, même lorsque ceux-ci se montrent difficiles ou capricieux.

Autre fait à souligner, Nga assume le rôle de pilier en matière de gestion du Collège de tourisme de Hué. Son supérieur, le recteur, joue un rôle important de représentation au Vietnam et  l’étranger, mais, même si elle n’a aucun relevant direct sur l’organigramme du Collège, tous s’entendent pour dire qu’elle assure la gestion opérationnelle de l’ensemble de l’établissement. C’est vers elle qu’on se tourne en cas de questionnement ou de besoin. Elle connaît chaque professeur, chaque employé et s’attire le respect et parfois aussi un peu la crainte de tous. Même officieuse, son autorité sur l’ensemble du personnel de fait aucun doute.

Le Vietnam connaît une profonde mutation au plan social, culturel et économique. Lorsque je questionne Nga sur l’attitude de ses enfants en matière de respect des traditions, aucune évidence n’émerge. Quand ils visitent leurs parents à Hué, ils les accompagnent parfois à la pagode, mais n’y vont sûrement pas à Saïgon, où ils vivent. Par ailleurs, tous deux comptent maintenir le culte des ancêtres, encore au cœur de la culture vietnamienne. Lorsqu’ils se marieront, aucun des deux n’ira vivre chez les parents de l’homme. Ils auront leur propre lieu et comme les deux comptent faire leur vie dans la grande ville, tous auront à créer de nouvelles façons de maintenir les liens parents-enfants et grands-parents-petits-enfants et à se situer par rapport à leur héritage culturel.

Je ne peux résister à la tentation d’insérer ici une photo qui me fait bien rire : nous voici, Nga et moi, prenant un bain de pied avant de recevoir un massage thérapeutique, lors d’une petite virée dans les environs de Hué.

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Les autels à Hué

Ici, non seulement tous les foyers ont au moins autel dans lequel on fait brûler de l’encens tous les jours, mais tous les établissements commerciaux en ont un aussi, ce qui surprend parfois le « foreigner ». En voici quelques exemplaires :

À la cafétéria de l’hôpital international de Hué :

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Dans un commerce de produits cosmétiques :

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Dans un restaurant italien assez chic :

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On en trouve même dans les arbres :

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Enfin, voici mon préféré, devant lequel je passe tous les jours en allant au travail :

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Du toucher et de la pudeur au Vietnam

Ces aspects des rapports sociaux m’ont beaucoup étonnée depuis mon arrivée, en plus de me demander un certain ajustement. À un certain niveau, les gens se touchent très peu et à un autre… énormément ! La pudeur, elle, reste de mise en toute circonstance.

Quand on dit bonjour ou au revoir à un Vietnamien, on se garde bien de le toucher. Cela ne fait tout simplement pas partie des mœurs, sauf pour certains, férus de culture occidentale. En fait, traditionnellement, les gens ne se saluent ni à l’arrivée ni au moment de se quitter, et on ne dit pratiquement jamais merci et encore moins s’il-vous-plaît. Ces habitudes changent au contact des étrangers, mais à la base… nenni ! Typiquement, mes collègues arrivent au travail et… gagnent tout simplement  leur place. Alors imaginez embrasser quelqu’un quand on part… Je l’ai fait automatiquement un jour, ce qui a provoqué un grand rire nerveux chez ma collègue !

En principe, les couples ne se touchent pas en public. Encore une fois, la situation se modifie au contact de l’Occident : par exemple, on voit de plus en plus de jeunes couples se promener en se tenant la main, mais jamais vous n’observerez ce type de comportement chez les 30 ans et plus ! Par ailleurs, les petits enfants sont presque toujours dans les bras de leurs parents — père ou mère.  Les adolescentes les femmes mûres se tiennent régulièrement la main et deux garçons peuvent très bien marcher dans la rue en se tenant par les épaules, en toute simplicité et sans connotation tortueuse. De plus, on fait la sieste et on passe la nuit en famille au Vietnam ! J’ai une amie de 28 ans qui dort régulièrement avec sa mère encore aujourd’hui, ce qui est tout à fait naturel ici.

Côté pudeur, le maillot de bain commence tout juste et encore à grand-peine à se tailler une place dans la garde-robe vietnamienne, surtout chez la femme. Il n’y a pas que les émotions qu’on répugne à révéler ici. À la piscine comme à la plage, on se baigne tout simplement…. tout habillé-e ! Ma collègue Ngan, pourtant dans la jeune vingtaine et fort jolie, me dit qu’elle se sentirait très mal à l’aise de montrer son corps à des inconnus. Je connais un directeur général d’hôtel qui a bien essayé de rendre le port du maillot de bain obligatoire à la piscine de son établissement, mais ce fut peine perdue avec les Asiatiques. Ceci dit, les enfants portent de plus en plus le maillot de bain — souvent à manches longues pour se protéger du soleil — de même que de plus en plus d’hommes, mais seule une très faible minorité de femmes l’ont adopté.

 

Le scooter familial

Voici un cliché croqué sur le vif. C’est ainsi que nombre de familles se déplacent dans les rues du Vietnam :

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Parlant de moto…

Près de sept semaines après avoir été heurtée par une motocyclette, mon poignet, ma main et mon doigt poursuivent leur processus de guérison, la main traînant… un peu de la patte. Mais les séances de physiothérapie intensive matin et soir (près de 2,5 heures par jour) devraient  me permettre de retrouver sous peu et en très grande partie ma mobilité, du moins je l’espère. J’avoue que la perte de mon scooter Georges modifie substantiellement mes habitudes de vie : je découvre les joies de la marche à pied en été, ce qui met sérieusement à défi mes glandes sudoripares et contribue au rétablissement de ma ligne qui en avait pris un coup avec la gastronomie huesque !

À bientôt.

 

Blessée à Hué

Jour férié et chômé au Vietnam, le 25 avril commémore la fondation du pays par les rois Hung, qui avaient pour mère la reine des montagnes et pour père le seigneur des dragons. Un très beau programme m’attendait sous le soleil de ce splendide petit mercredi. Après avoir passé un moment fort sympathique à prendre le café avec mon bon ami John, Australien haut en couleur et personnage bien connu du monde de l’entreprenariat et des arts à Hué, j’ai mis le cap, avec mon fidèle scooter Georges, vers un orphelinat très particulier sur lequel j’espère bien pouvoir vous revenir. J’allais y donner un cours d’espagnol à la directrice et à un professeur — on n’a peur de rien en terre vietnamienne! J’ai bien essayé d’opposer une certaine réserve professionnelle à cette demande, mais rien n’y a fait, alors je plongeais. Je voulais arriver plus tôt que l’heure prévue pour me préparer sur place avec le matériel didactique dont l’orphelinat dispose, afin de soulager le sentiment d’imposture qui me taraudait quand même un tantinet. Après avoir partagé le repas du midi avec mes élèves, je devais me rendre faire la cuisine pendant quelques heures avec mes copines nonnes et servir avec elles le repas du soir à toute la communauté, une nouvelle expérience que j’anticipais avec grand plaisir. Chemin faisant, mon ami Thuy apparaît à mes côtés sur son bolide, parallèle à nous (Georges et moi). Toute contente de le revoir, je lui fais sur-le-champ une offre qu’il accepte tout de go. Rebelote pour le café et la jasette matinale. Second départ vers l’orphelinat une petite demi-heure plus tard.

Je conduisais tranquillement et prudemment comme à l’habitude jusqu’à ce qu’immédiatement après un virage serré, je voie en un éclair une moto munie d’une grosse boîte à l’arrière foncer directement sur moi. Impossible de l’éviter, car je longeais un mur de pierre. Ses hurlements et ses yeux affolés m’ont donné la très nette impression que le conducteur avait complètement perdu le contrôle de son véhicule. Il a frappé la poignée gauche de mon guidon, mon corps a tourné avec le guidon vers la gauche et mon bras a percuté le mur que je longeais de très près à ma droite, si bien que le poignet et la main, coincés entre la moto et l’implacable muret, ont tout encaissé. J’ai su plus tard que la boîte derrière la moto contenait… du béton, et que le malheureux chauffeur a blessé une autre femme après moi avant de prendre la fuite. Je me trouvais alors à un endroit très touristique, la Pagode de la Dame céleste — d’ailleurs, dites-moi, que faisait-elle à ce moment-là, cette chère? Elle dormait au gaz ou quoi? – si bien qu’il y avait beaucoup de monde dont… un groupe de touristes québécois qui m’ont débarrassée de feu Georges (snif!!!) et on tenu à distance la foule de badauds bien curieux de voir cette foreigner amochée, affalée sur la chaussée et dont certains ont essayé, jusqu’à ce que je rugisse comme je ne m’en savais pas capable, de me lever par le bras gauche pour me mettre dans un taxi! Assise sur le goudron, j’étais confuse, mais je savais qu’il y avait dommage en la chaumière corporelle. J’ai eu le réflexe viscéral d’appeler John et Thuy, ce qui, entre vous et moi,  n’était pas la chose la plus utile ou intelligente à faire, puis quelqu’un a appelé l’ambulance. Je croyais avoir toute la main brisée et le bras cassé. J’étais en choc. Une dame vietnamienne, sûrement vendeuse de fruits ou de souvenirs comme il y en a des dizaines dans ces endroits, s’est faufilée parmi les curieux comme une  petite souris, pour venir tout doucement s’accroupir à mes côtés. Elle m’a éventée de son chapeau conique, a mis sa main sur ma poitrine, m’a caressé le visage et murmuré des mots de réconfort jusqu’à ce que l’ambulance arrive, 20 minutes plus tard. À chaque fois que j’évoque cette scène, les larmes me montent aux yeux tant la présence de cette femme, sa douceur et sa sollicitude m’ont touchée jusqu’au fond des entrailles. Dès que je le pourrai, j’essaierai de la retrouver. Je voudrais simplement la prendre dans mes bras, sans mot dire.

Les radiographies ont révélé deux fractures complexes au poignet nécessitant une chirurgie avec plaque, vis et tout le tralala, de même qu’une fracture ouverte au petit doigt. Une vilaine plaie assez profonde traversait la paume de ma main, puis quelques contusions et petites coupures de circonstance couronnaient le tout : du joli travail, vraiment! Et ma sœur jumelle, Suzanne, qui arrivait le lendemain du Québec pour une belle virée de 10 jours avec sa frangine…

À commencer par le groupe de touristes québécois et la dame qui s’est tenue à mes côtés au moment de l’accident jusqu’à maintenant, je n’ai cessé d’être entourée d’aide, de présence et de générosité. John et Thuy faisaient les 100 pas à l’urgence de l’hôpital international à mon arrivée. Ils se sont occupés des formalités, John a fait un premier dépôt pour moi, car j’étais incapable de me souvenir de mon code bancaire — sachez qu’au Vietnam, on paye avant de se faire soigner. Si on n’a pas d’argent, on met la famille à contribution et les interventions médicales sont conditionnelles à un premier dépôt, même si on souffre beaucoup semble-t-il. Un Vietnamien rencontré ces derniers jours, qui a eu la jambe brisée par une voiture dont le chauffeur a fui les lieux sans demander son reste, m’a raconté avoir dû vendre sa maison et ses deux motos pour se faire soigner! Ma cliente, madame Nga – la dame dont la photo a réjoui plusieurs lecteurs avec son habit de ninja turquoise et ses talons aiguilles (voir l’article Vignettes huesques) et une collègue, Hiên, ont accouru à l’hôpital et y sont restées jusqu’à mon réveil après la chirurgie – elles ont d’ailleurs eu eu du mal à s’en remettre, les pauvres — je vous raconterai. Mes amis ont mis sur pied un groupe de soutien, relayant mes collègues pour venir tour à tour me visiter, m’apporter des douceurs, qui des fruits, qui une brosse à dents et du dentifrice (ça, c’est John : génial!), qui un livre, un magazine, une crème pour accélérer la cicatrisation, des repas… Même ma professeur de vietnamien et ma femme de ménage se sont présentées à mon chevet. Et les appels de ma famille et de mes amis du Québec… Tant d’attentions, tant de gentillesse! Je n’ai pas fini de digérer toutes ces marques d’amour : elles aussi laisseront des cicatrices, mais d’un autre ordre.

 Lâcher – prise

En attente d’une chirurgie d’urgence, je reçois un courriel : « Je suis à Séoul, j’arrive demain… J’ai tellement hâte! » Woooouuupssss !! Laconique, je réponds « Petit changement de programme : je me suis cassé le poignet. » Nous avions un itinéraire tellement réjouissant! Mon esprit perturbé essaie fébrilement de grappiller, de sauver les miettes : bien sûr, nous devrons annuler notre randonnée dans les grottes de Phong Na, mais peut-être pas la visite au parc de Bach Ma dans une semaine… Mais un seul regard aux angles saugrenus qu’empruntent mon poignet et mon petit doigt, une seconde d’attention à l’état général de choc et à la douleur que je ressens, et l’évidence se manifeste : il n’y aura ni grottes, ni cascades, ni randonnées spectaculaires. La grande vie, qui n’a de cesse de me surprendre par la… créativité des événements qu’elle sème sur nos parcours, en a décidé autrement. C’est à ce moment que s’est produit le premier d’une série de lâcher-prises, accompagné d’une réelle détente intérieure (entendons-nous bien : on parle ici d’une détente intérieure qui, quoique bien réelle, était temporaire. Les montagnes russes émotives marquent généralement beaucoup plus mon paysage intime que le détachement des sages et cette fameuse « joie qui demeure »). Il n’en reste pas moins que j’ai clairement senti un mouvement d’ouverture, comme si je m’inclinais devant plus grand que moi et me confiais à des forces qui me dépassent. Un grand soulagement a doucement déferlé en moi. Quoique véritablement désolée pour Suzanne et chagrinée de voir notre beau projet de voyage s’envoler en fumée, je me sentais bénie des dieux que ma sœur jumelle, la personne avec qui j’ai partagé le plus d’intimité au monde — pratiquement 24 heures par jour du sein de notre mère jusqu’à nos 18 ans en plus de toutes les années de compagnonnage qui ont suivi — arrive à mes côtés. Une expression lue il y a de nombreuses années me remue à chaque fois que je me la remémore : « Le hasard de l’homme est la précision de Dieu ». La Dame céleste de la pagode fatidique a donc depuis lors sérieusement repris du galon!

Suzanne

Je me permettrai ici un aparté sur la gémellité, face à laquelle je vis une sorte de crise existentielle depuis mon arrivée au Vietnam. Tout me paraissait clair jusqu’à ce que le Vietnam vienne embrouiller mes certitudes de bessonne. Je suis née 20 minutes avant Suzanne. L’Occident en entier s’entend pour dire que je suis la plus vieille des deux. Logique, non? En plus, j’avais quelques grammes de plus que bébé-Suzanne, ce qui confirmait mon statut d’aînée de la cellule gémellaire et de la « un peu plus grande sœur » des deux. Comme bien des jumeaux, je crois, nous fonctionnions aussi à la manière d’un couple. Suzanne assumait plutôt le rôle de la fille, plus conciliante, plus coquette, plus gratifiante en général pour les adultes et je jouais un rôle plus masculin, négociant avec l’environnement et confrontant l’autorité parentale à la conquête de faveurs, de nouvelles permissions et d’attention — une denrée rare dans une famille de neuf enfants nés en dix ans. Quand nous portions des vêtements de couleurs différentes, j’héritais tout naturellement du bleu et Suzanne du rose. J’ai ainsi occupé une position de domination qui a subsisté bien des années et dont Suzanne a souffert, comme j’ai souffert de mon côté d’être moins populaire qu’elle. Plus je vieillis, plus je constate à quel point nos enfances et nos dynamiques familiales nous ont façonnés et marquent profondément nos inconscients et nos destins. Il y a un côté absolument magnifique à la gémellité. Suzanne et moi avons été des compagnes extraordinaires, d’une solidarité inébranlable qui subsiste à la vie, à la mort. Mais les défis identitaires sont importants lorsque pendant des années, on n’a pas vraiment eu de pronom personnel dans la famille, car il était trop ardu de nous distinguer. Sauf pour notre mère et notre sœur aînée, on nous appelait simplement « Jumelle ». La relation entre Suzanne et moi n’a donc pas toujours été un jardin de roses, loin de là. Il y a eu des confrontations épiques, nous nous sommes allègrement blessées l’une l’autre en réaction à nos attentes mutuelles forcément déçues. Je crois fondamentalement qu’il y a là un passage obligé et qu’il s’agit du prix d’authenticité à payer pour pouvoir accéder à sa propre identité à part entière et pour finalement arriver à avoir une véritable relation avec l’autre. Même s’ils fascinent les foules, je me sens toujours mal à l’aise devant des jumeaux-jumelles adultes que je qualifie de non séparés, vêtus et coiffés de la même façon et vivant dans ce que j’appelle la guimauve fusionnelle.

Quand je parle à mes amis vietnamiens de ma sœur jumelle, ils me demandent toujours, dans leur obsession de l’âge : « C’est ta grande ou ta petite sœur? », ce qui a  l’heur de m’interloquer. En fait — et on n’en démord pas — on considère ici que le bébé né le dernier est le plus vieux, car il a veillé à ce que le plus petit réussisse d’abord sa sortie avant de se pointer. Alors ça!! L’air de rien, ça change ma perception de moi-même!

Suzanne a dormi dans ma chambre d’hôpital pendant une semaine, puis m’a généreusement invitée dans un petit hôtel en bord de mer, pendant deux jours de douceur, de repos, de longues marches régénérantes. Elle a joué le rôle de ma mère, de mon garde du corps, de mon directeur général et de pourvoyeuse d’attention et de douceurs de toutes sortes. Nous avons ri parfois à gorge déployée, j’ai sangloté dans ses bras. Finalement, peu m’importe nos rangs respectifs dans la fratrie : Suzanne et moi avons renoué avec un niveau d’intimité et de proximité que je croyais à jamais perdu. Parmi les nombreux cadeaux que je rapporte du Vietnam, celui-ci figure certainement au palmarès des plus précieux.

De la qualité des lieux et des soins

Malgré  mes craintes et mes préjugés, j’ai été très bien soignée avec professionnalisme, égards et compétence, tant par les ambulanciers, par l’équipe d’orthopédie, par les infirmières, les préposées que le physiothérapeute. Mentionnons tout de même qu’en tant que foreigner, on m’a tout de suite emmenée à l’hôpital international de Hué, de loin le meilleur dans la région, et que la plupart des spécialistes qui y travaillent ont étudié à l’étranger. J’étais logée dans une immense chambre, ou plutôt une suite, avec télé, frigo, lit d’invité et coin salon. Voyez plutôt :

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Semble-t-il qu’on essaie autant que possible d’attribuer des chambres individuelles aux étrangers, car il n’est pas rare qu’un malade vietnamien ait jusqu’à 50 visiteurs à la fois, certains n’hésitant pas à s’asseoir sur votre lit!

Ah! Il faut savoir aussi qu’on  ne sert pas de repas dans les hôpitaux vietnamiens. La famille les apporte ou le patient  se déplace à la cantine de l’établissement. Un ami m’a ainsi raconté qu’à l’hôpital central de Hué, les familles apportent régulièrement tout ce qu’il faut pour cuisiner dans le couloir.

Matière à rigoler

Trois trucs nous ont bien fait rigoler, Suzanne et moi.

D’abord, malgré cette immense chambre dans un hôpital dernier cri, la sonnette d’urgence m’était complètement inaccessible! Le bouton se trouvait sur le mur derrière le lit, non seulement du côté de mon bras blessé, mais plus bas que la tête de lit, si bien que même Suzanne n’arrivait pas à l’atteindre. Deuxièmement, le lendemain de la chirurgie, une infirmière est venue me dire que je devrais verrouiller ma porte de chambre pendant la nuit pour éviter les vols. Or, je ne tenais pas encore seule sur mes deux jambes et j’étais dans l’impossibilité de signaler une urgence de mon lit… qu’aurais-je fait sans ma sœur?

Enfin, Suzanne a eu quelques fois à se rendre au poste de garde pour demander certaines choses pendant la nuit ou à l’heure de la sacro-sainte sieste… Or, tout le personnel dormait à poings fermés! Elle devait les réveiller. Ils obtempéraient sans mot dire, les yeux plissés de sommeil et entre deux bâillements, avant de replonger dans les bras de Morphée!

De la pudeur

Inutile de dire que la journée suivant ma chirurgie, je n’avais pas encore recouvré toutes mes facultés. Il y avait beaucoup de circulation dans la chambre, de formalités à traiter avec l’assureur canadien, de personnel médical qui passait. Madame Nga a eu la bonne idée de demander à l’infirmière de collège où je travaille de venir me laver. En effet, même si on nettoie les planchers deux fois par jour dans les chambres et les couloirs des hôpitaux, on ne lave pas les patients au Vietnam! Qui se charge de cette tâche? Bien sûr, vous l’aurez deviné :  les familles! Suzanne n’étant pas encore arrivée — non pas que je souhaitais que ma sœurfasse ma toilette, quelle horreur! – Madame Nga avait pris cette heureuse initiative. Vous aurez peut-être aussi remarqué qu’il n’y avait pas de petit rideau vert pâle autour du lit, comme chez nous…

L’infirmière arrive donc. Elle prépare tout ce qu’il faut, puis commence à me dévêtir. Je m’attendais à ce que Madame Nga, accompagnée à ce moment-là de ma collègue Hiên, sorte pudiquement de la chambre pendant que l’infirmière s’exécuterait. Que non! Au contraire, elles se mettent à participer à l’exercice tout en devisant comme si de rien n’était. Et voilà l’infirmière, aidée de ma cliente et de ma collègue, qui me savonnent, me rincent et me sèchent… intégralement, parties intimes –  je dirais même très intimes — y compris!! Et je n’ai pas réagi! Rien! Je ne sais pas ce que mon expression faciale révélait à ce moment, mais j’étais en totale dissonance cognitive, incapable de la moindre parole, me laissant docilement faire tout en me disant : « Mais qu’est-ce qui est en train d’arriver??? » Et tout avait l’air si naturel pour elles!

Le lendemain, je leur ai expliqué à toutes deux que ce qui s’était passé était très surprenant et même contre-culturel pour moi, ce à quoi elles ont rétorqué : « Mais c’est  tout naturel, nous sommes des sœurs! » N’empêche que quand je vais me retrouver en rencontre d’affaire avec Nga, je vais devoir faire un effort pour rayer ce souvenir de mes pensées!

Un frisson vient de me traverser l’échine en écrivant ces lignes : la porte de ma chambre n’était même pas verrouillée!

De la douleur 

Oui, j’ai été bien soignée. Dans toute cette saga, le plus difficile a été de composer avec la douleur physique  au cours des premières 48 heures. À ce chapitre, le Vietnam se situe là où était le Québec il y a 30 ans. On se méfie énormément de la morphine et on n’administre des opiacés qu’en situation extrême. Spontanément, mes amis et collègues vietnamiens affirment que la morphine n’est pas bonne pour la santé. Je comprenais qu’on ne pouvait me donner de médicaments en attendant la chirurgie, qui a eu lieu à 19 h, c’est-à-dire plus de huit heures après l’accident. Mais le réveil postopératoire a été violent. On ne m’avait administré aucun médicament antidouleur. Nga et Hiên étaient à mes côtés, mais je ne m’en suis pas rendu compte. Je ne contrôlais pas mes hurlements. Ma stratégie a consisté à crier jusqu’à ce qu’on m’endorme à nouveau ou qu’on fasse disparaître cette douleur insoutenable. Cela a été efficace, mais a valu à Nga un épisode d’insomnie.

Le lendemain, j’ai demandé à plusieurs reprises si on m’administrait des  antidouleurs. On me répondait par l’affirmative, mais vérification faite sur internet, j’ai réalisé que ce qu’on me donnait soulageait les douleurs « légères à modérées ». J’ai intensifié la demande jusqu’à ce qu’on finisse par m’installer une « pompe à morphine ». Ma vie a changé en l’espace de 30 minutes.

Quelle expérience que de sentir que le corps souffrir, de tenter de ne pas se laisser totalement envahir par la douleur, de laisser la douleur être ce qu’elle est. J’ai encore beaucoup de croûtes à manger à ce chapitre, d’autant plus que ma main gauche me fait encore souffrir. Et ce n’est tout de même qu’une main… et il y a tant et tant de gens pour qui la douleur physique est le lot quotidien…

C’est donc dire que des milliers de malades, enfants et vieillards y compris, endurent ici de cruelles souffrances inutiles au nom de croyances du passé. Autres lieux, autres mœurs : je lisais hier un article sur le sujet disant qu’au Canada, nous étions en train de verser dans l’excès contraire, créant fréquemment de destructrices dépendances aux opiacés…

De la confrontation avec le conducteur de la moto et de la police

Le lendemain de ma chirurgie, au cours de la matinée, je vois entrer dans ma chambre un jeune couple et un homme dans la jeune cinquantaine. Incrédule, je reconnais chez le jeune homme, qui porte la même chemise que la veille… celui qui m’a frappée avec sa moto! Son père me demande de pardonner à la famille. Sur le coup, je suis touchée jusqu’à ce que le jeune, me tendant un sac de fruits, me demande — c’est Nga qui traduisait pour moi — d’alléger la version que je donnerai à la police, pour le protéger. Tout cela dépasse mon entendement et je me sens tout à fait incapable de faire face à cette situation. Je leur demande de partir. J’apprendrai plus tard que des passants outrés de ce dont ils avaient été témoins ont relevé le numéro de plaque de la moto et l’ont transmis à la police, et que la famille du jeune homme a pratiquement remué ciel et terre pour me retrouver. Je sens Nga quelque peu perturbée par mon attitude. Elle m’explique que le jeune homme a probablement très peur d’aller en prison et qu’il souhaite négocier avec moi. Mais… que puis-je dire d’autre que ce qui est arrivé? Que je roulais dans la mauvaise voie? Qu’il m’a soudain pris l’idée de me frapper moi-même le poignet sur la chaussée? À aucun prix je ne veux mentir ni donner à la police une autre version que celle que j’ai déjà donnée à la compagnie qui m’assure au Vietnam. Et ce n’est pas tout : le lendemain, ils arrivent à six, avec les grands-parents et ce qui ressemble à un repas au complet! Encore là, j’essaie de leur dire que je ne souhaite pas leur présence maintenant. Suzanne prend charge de la situation et demande fermement à mes amis vietnamiens d’expliquer à la famille que ce comportement est inapproprié dans notre culture. Tout cela me trouble, me peine. Je n’ai pas intérêt à envoyer ce jeune en prison ni à gâcher sa vie, mais je n’ai pas l’énergie requise pour cette conversation. Le jeune homme et son épouse sont revenus une troisième fois, alors que j’étais seule dans ma chambre. Encore une fois, je n’ai pas pu leur parler et leur ai demandé poliment de partir.

J’ai appris par ailleurs que ce genre de comportement est assez fréquent. En fait, dès ma sortie d’hôpital, j’ai été convoquée au commissariat de police en même temps que l’autre femme qui avait été blessée et que ce jeune homme. Mon amie Thu m’a servi d’interprète pour une rencontre qui a duré… quatre heures! L’objectif consistait à établir la responsabilité de l’accident et à décider de la punition, sur place. Pas d’avocat, pas d’enquête, rien! Trois heures interminables à obtenir la version de chacun et à remplir d’innombrables formulaires ont établi que le jeune homme était responsable à 100 % de l’accident. Le policier, qui, contre toute attente pour moi, était fort sympathique, m’a expliqué que le jeune homme est un pauvre ouvrier — il livrait des blocs de béton au moment de l’accident –  et que son épouse attend leur premier enfant. J’ai décidé de ne pas négocier. La compagnie d’assurance avait déjà payé tous les frais médicaux. J’ai dit au jeune homme que j’accepterais la somme qu’il m’offrirait. J’avais compris qu’il fallait que j’accepte quelque chose pour lui permettre de regagner une certaine dignité et qu’il soit officiellement puni. Il m’a présenté des excuses formelles, que j’ai acceptées, puis il m’a donné 150 $. Je lui ai demandé de conduire prudemment et ai remis à son épouse un petit montant d’argent pour qu’elle achète un cadeau pour le bébé. Affaire classée. Il me restera à récupérer Georges, à le faire réparer et à le vendre, mais… c’est une autre histoire!

De la tendresse de la vulnérabilité

C’est dans un ouvrage intitulé Quand tout s’effondre — Conseils d’une amie pour des temps difficiles, de Pema Chodron, que j’ai pour la première fois été exposée à ce concept.  Nonne bouddhiste, enseignante et auteure prolifique,  Pema Chodron invite le lecteur en situation difficile ou de détresse à connecter à l’océan de tendresse qu’ouvre la vulnérabilité plutôt que de se durcir intérieurement, en se reliant à l’aspect profondément humain de cette vulnérabilité que partagent des millions d’êtres. Je pressentais que ce nouveau lien que je n’aurais jamais fait entre vulnérabilité et tendresse ouvrait tout un monde de possibilités qui m’intéressait mille fois plus que la position de victime ou la colère.

Au cours de ces deux dernières semaines, j’ai senti cette tendresse. Plus encore, cette expérience a un impact profond sur rien de moins que ma perception du monde. Les circonstances de mon existence d’enfant non désirée par des parents non pas mal intentionnés, mais fatigués et stressés, victimes d’un contexte social et religieux arriéré, ont fixé en moi l’idée que le monde est fondamentalement hostile. Le travail d’érosion de cette position de fond avait commencé depuis quelques années et s’est intensifié depuis mon arrivée au Vietnam, mais quelque chose s’est cristallisé avec cet accident et ce qui l’a entouré. J’ai tellement, tellement reçu d’amour, de marques d’amitié et de solidarité, je me suis sentie tellement entourée, portée par mes amis et collègues d’ici et du Québec et par ma famille! Jamais je ne pourrai oublier cela : je me sens marquée, changée à jamais. Je ne prétends pas que tout est rose et que j’accepte avec sérénité toutes les conséquences de cet accident : il réduit sensiblement mes possibilités d’activités et de mobilité pour les prochains mois et j’ai toute une rééducation de la main à faire avec la crainte de me retrouver avec certaines limitations permanentes. Je n’ai évidemment pas encore vraiment digéré tout cela et la douleur me donne encore du fil à retordre. Mais… Je me sens aimée, pleine de gratitude.

À peine une semaine après l’accident, je prenais une longue marche sur la magnifique plage de Lang Co, au sud de Hué, grisée par la majesté du lieu, la douceur du vent et par la joie de sentir mon corps bouger à nouveau après cet épisode d’immobilisation. Je revoyais la semaine avec ses hauts et ses bas, la peur, la douleur et la beauté, tous ces visages, toutes ces voix et ces mots de réconfort. Je me suis tournée face à la mer et a monté en moi cette intention, nette et forte : quoique l’existence me réserve, je veux le goûter, le prendre, en découvrir les trésors cachés et le vivre le plus ouvertement possible.

Souvenirs du Vietnam

Le Vietnam fera désormais partie de moi. Je n’en demandais pas tant, mais il s’est invité dans ma chair et risque peut-être même de me causer des problèmes aux contrôles de sécurité des aéroports.

Voici donc cet ajout à mon identité corporelle…

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Je reprendrai le travail dès la semaine prochaine et entamerai la phase « publique » de mon mandat, dans le sens que je serai amenée à me déplacer dans trois régions du pays pour y former des intervenants de différentes institutions. Et, ô joie, j’aurai la visite de ma fille à la mi-juin pour, je l’espère, une virée plus conventionnelle qu’avec Suzanne.

À bientôt!

Christiane

Le 15 mai 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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